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Full text of "Voyage de découvertes aux terres australes, exécuté sur les ..., Volume 3"

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I! 



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VOYAGE DE DÉCOUVERTES 



TERRES AUSTRALES. 



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PARIS, IMPRIMERIE DE LEBEL, 
Jmp. du Roi, tu* d'Erf«rth, n° i. 



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VOYAGE DE DÉCOUVERTES 



TERRES AUSTRALES, 

FAIT PAR ORDRE DU GOUVERNEMENT, 

Sur les corvettes le Géographe, le Naturaliste, et la goélette le Casuarina* 
pendant le* années 1800, 1801, 1802, z8o3 et 1804 ; 



§x&toïic\ue. 
RÉDIGÉ PAR PÉRON, 

ET CONTINUÉ PAR H. LOUIS DX FREYCINST. 

SECONDE ÉDITION, 

REVUS, CORRIGÉE XT AUGMENTÉE 

PAR M. LOUIS DE FREYCINET, 

Capitaine de vaisseau , chevalier de S.-Louis et de la Légion-d'Honneur, correspondant 
de l'Académie royale des sciences de l'Institut de France, et membre de pïnsienrs 
antres sociétés savantes; commandant du Catuarina pendant l'expédition. 

Ouvuxqc eaûcêl d ut? Auvexbe cûSUà coiuvoié de 6$ puxMcteè , 

*7 



daisi %m coioxkUâ. 



TOME TROISIEME. 
PARIS, 

ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 

RUE HAUTEEEUILLE , K° 23. 

1824. 



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LIVRE IV. 

DU PORT JACKSON A LA TERRE D'ARNHEIM, 



INCLUSIVEMENT : 



RETOUR EN EUROPE. 



llf. 



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■>••♦»»»»■»« «a »a»aaaaaaa»aaaaaaaaaaaaaaaaa 



LIVRE IV. 



DU PORT JACKSON A LA TERRE DARNHEIM, 



inclusivement: 



RETOUR EN EUROPE. 



CHAPITRE XXII. 

ILE RING I ILES HUNTER I PARTIE NORD-OUEST DE LA 
TERRE DE DIEMEN. 

Du 18 novembre au 37 décembre 1802. 

A peine nous étions sortis du port Jackson, 
que nous essuyâmes un de ces violens orages que 
j'ai décrits dans le chapitre xix : toute la côte 
étoit comme embrasée par les éclairs, et la fou- 
dre nous parut tomber sur divers points. 

Dans la matinée du 20 nous rencontrâmes une 
goélette angloise qui cherchoit à nous rallier, et 



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4 DU PORT JACKSON 

que nous joignîmes sur les dix heures. Quelle ne 
fut pas notre surprise, en reconnojssant à bord 
de ce navire un armateur françois de llle-de-r 
France, M. Coxwell, que nous avions vu au port 
Jackson, et; dont les malheurs doivent être ici 
présentés avec d'autant plus de détails , qu'ils se 
rattachent plus essentiellement à l'histoire des 
colonies angloises aux Terres australes ! 

Malgré son immense étendue, la Nouvelle-Hok 
, lande n'avoit pas encore fixé l'attention de l'Eu- 
rope, lorsque, en 1788, l'Angleterre prit posses- 
sion de la moitié de ce continent, et fit partir une 
flotte pour y fonder une colonie. Cette entreprise 
extraordinaire fut à peine remarquée par les po- 
litiques, et n'excita guère d'autre intérêt que ce- 
lui d'une curiosité stérile, 

Enhardi, pour ainsi dire , par le silence des au- 
tres gouvernement européens, le cabinet britan- 
nique ne craignit point de rendre publiques les 
instructions qu'il avoit remises au Commodore 
Phillip , et dont nous allons rappeler ici quelques 
dispositions. « La commission royale fut lue par 
» M. D. Collins, juge-avocat. Cet acte nommoit et 
» établissoit Arthur Phillip capitaine-général et 
» gouverneur en chef de tout le territoire appelé 
>> la Nouvelle-Galles du Sud, s'étendant (pi. 1 .) çjç- 



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EN EUROPE. 5 

» puis le cap "York ou extrémité septentrionale de 
» la côte, par la latitude de io° *$*f sud, jusqu'au 
» cap Sud ou extrémité méridionale de la même 
» côte, par la latitude de 43° 3c) 1 sud* et de tout 
» le pays intérieur à l'ouest, jusqu'au i35e degré 
» de longitude orientale, en comptant du méri- 
» dien de Greenwich, y compris toutes les îles 
» adjacentes de l'océan pacifique, entre les lati- 
tudes susdites de io° 37' sud, et de 43° 3()' 
» sud, et de toutes les villes, garnisons, cita- 
» délies, forts ou autres fortifications et ouvra- 
» ges militaires qui pourroient être construits 
» par la suite sur ledit territoire ou sur quel- 
» ques-unes desdites îles '. » 

* Péron ayant eu sous les yeux une traduction inexacte 
de la pièce importante dont il vient d'être question , puis- 
qu'il plaçait par io5° de longitude, au lieu de i35°, la 
limite occidentale de la Nouvelle-Galles du Sud , j'ai pensé 
qu'il seroit à propos de joindre ici le texte même de la Com- 
mission royale tel qu'il est rapporté dans l'édition originale 
du Voyage du gouverneur Phillip à Botany-Bay, pag* 65. 
London, 1789. 

« The Royal Commission was then reàdbyMr. D. Çollins, 
» the Juge Advocate. By this instrument Arthus Phillip was 
» constituted and appointed Captain General and Gopernor 
» 111 Chiefin and over the territory called New South Wales. 
» extending from the northen cape, or extremity of the 



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6 DU PORT JACKSON 

On voit par ces instructions remarquables, 
que la moitié de la Nouvelle -Hollande, toutes 
les îles du détroit de Bass et la terre de Diémen 
se trouvent réunies dans l'acte de prise de pos*- 
session de l'Angleterre; enfin que la Nouvelle- 
Zélande et la plupart des archipels du grand 
océan se rattachent aussi à ce nouvel empire, 
sans aucune autre détermination de longitude à 
Test que les rivages du Pérou et du Chili. 

En s'arrogeant la possession de cet immeiise 
espace de terre et de mer, il semble que le prin- 
cipal but de l'Angleterre ait été de se ménager 
un prétexte plausible pour écarter les autres 
peuples du théâtre si important de ses pêches, 

» coast, called Cape York t in the latitude of ten degrees, 
» thirty-seven minutes south, to the southern extremity qfthe 
» said territory of New South Wales % or South Cape, in 
» the latitude of forty-three degrees, thirty-nine minutes 
» south > and of aU the country inland to the tvestivard, as far 
» as the one hundred and thirty-fifth degree ofeast longitude 9 
» rechoningfrom the meridian of Greenwich , includind ail 
» the islands adjacent in the Pacific Océan, within the lati- 
» tudes aforesaid of io° 37 ? south, and 43° 3cj f south, and 
» qfall towns, garrisons, cas tles, forts, and ail other fortifia 
» cations, or other military worhs which mdy be hereaf- 
» ter erected ùpon the said territory, or any of the said 
» islands. » L. F. 



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EN EUROPE; 7 

et s'adjuger ainsi à elle-même les avantages 
immenses que le commerce et les productions 
de ces climats lointains pourraient offrir. Fidèles 
à ce système d'exclusion et de monopole, les 
gouverneurs du port Jackson ne négligent aucun 
des moyens qui sont à leur disposition pour 
assurer les intérêts et les prétendus droits de 
leur pays : les craintes que- notre expédition 
fit naître à M. King, et dont nous parlerons 
bientôt, feront connoître jusqu'où vont leur 
jalousie et leur prévoyance à cet égard. Mais 
revenons d'abord au malheureux M. Coxwell. 

Instruit des avantages que procurent dans les 
régions australes la pêche des phoques et le 
commerce de leurs fourrures , M. Coxwell s'étoit 
associé, à l'Ile-de-France, avec le capitaine 
Lecorre, expérimenté dans les affaires de ce 
genre ; ils avoient armé le navire l 'Entreprise , de 
Bordeaux, pour aller pêcher dans le détroit de 
Bass. La paix, à cette époque ,-venoit d'être réta- 
blie entre la France et l'Angleterre; et la meil- 
leure intelligence paraissant régner entre les deux 
gouvernemens, il étoit impossible, sous ce rap- 
port, de se trouver dans des circonstances plus fa- 
vorables. Malheureusement pour nos compatrio- 
tes, ils éprouvèrent en route une si violente tem T 



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* DU PORT JACKSON 

pête, qu'après avoir perdu une partie de ïeuH 
voiles et presque tous teurs bastingages, ils furent 
contraints de venir se réparer au port Jackson. 
On les y accueillit d'abord avec bienveillance , 
mais aussitôt que "le gouverneur anglois ftit in- 
struit de l'objet de leur armement, il fit appeler 
le capitaine Lecorre, et lui signifia Tordre de 
s'éloigner des rivages de la Nouvelle-Galles, sous 
peine d'être arrêté avec son navire et son équi- 
page. Vainement ce malheureux capitaine supplia 
le gouverneur de ne pas consommer sa ruine et 
celle de sa famille, en faisant manquer ainsi l'objet 
d'un armement dispendieux; tout fut inutile; et 
'déjà t Entreprise étoit sur le point de retourner à 
i'Ile^de-France, lorsque notre commandant parvint 
à fléchir M. Ring, et en obtint une permission de 
pêche aux conditions suivantes : i° que le capi- 
taine Lecorre ne pourroit pas entrer dans le dé- 
troit de Bass, qu'il se contenteroit en conséquence 
de pêcher sur les £)eux-Sœurs 9 petits îlots escar- 
pés qui se trouvent dans le nord des îles Fur^ 
neaux , et qui ne présentent aucune espèce d'abri 
pour les bâtimens ; a° que, dans aucun autre cas 
de ce genre , on ne pourroit jamais se prévaloir 
de la permission particulière accordée au navire 
l'Entreprise, et que le commandant se chargerait. 



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EN EUROPE. 9 

de prévenir l'administration et les armateurs de 
l'Ile-de-France de l'intention où étoît le gouver- 
nement de la Nouvelle-Galles de. repousser de 
ces parages tous les navires françois qui vou- 
draient y faire la pêche des phoques. 

Quelque dure que pût être la condition im- 
posée par le gouverneur anglois à MM. Coxweil 
et Lecorre, ils partirent cependant pour aller 
s'établir sur les Deux-Sœurs ; mais à peine ils s'y 
trouvoient depuis huit jours, qu'une violente 
tempête s'étant élevée, le navire fat entraîné 
contre les brisans et mis en pièces. Dans ce cruel 
naufrage, le capitaine Lecorre périt avec son 
frère et les deux tiers de son équipage.... Tel fut 
le triste sort du premier navire de commerce 
françois qui parut dans ces mers; et les dispo- 
sitions du gouvernement anglois envers les étran- 
gers sont si rigoureuses, qu'on peut d'avance 
prédire de semblables désastres aux. armateurs 
européens qui, dans l'état actuel des choses, 
voudraient porter leurs spéculations dans ces 
contrées lointaines. 

Après avoir offert à notre infortuné compa- 
triote toutes les consolations qu'il étoit en notre 
pouvoir de lui donner alors , nous poursuivîmes 
notre route vers le détroit de Bass, que nous 



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io DU PORT JACKSON 

devions traverser pour aller reconnoïtre les îles 
qui se trouvent à son ouverture occidentale ; mais 
l'orage qui nous avoit assaillis le jour même de 
notre départ du port Jackson fut suivi bientôt 
d'une tempête qui dura $ presque sans interrup- 
tion, jusqu'au i er décembre. 

Pendant cet intervalle, nous fûmes séparés du 
Casuarina, qui marchoit très-mal, ainsi que du 
navire américain la Fanny^ qui désiroit passer 
le détroit avec nous. Nous parvînmes pourtant, 
dans la matinée du 3, à doubler le promontoire 
de Wilson, et le 6 au soir nous laissâmes tomber 
l'ancre dans la baie des Éléphans-marins , sur la 
côte orientale <le l'île King {pi. i. ) *. 

Bientôt après, le Casuarina vint nous rejoindre 
au mouillage : il avoit beaucoup souffert pendant 
notre séparation ; ses coutures, entr'ouvertes par 
l'effort des vagues, avoient besoin d'être réparées ; 
tous les calfats du Géographe furent employés à 
cet ouvrage, et dès le lendemain cette goélette 
appareilla pour, aller faire la reconnoissance des 
îles Hunter, situées à l'extrémité nord-ouest de 
la terre de Diémen. En même temps Fingénieur- 

* Cette île a été découverte par le capitaine Rcecî, 
commandant la goélette angloise la Martha, 



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EN EUROPE. ii 

géographe, M. Faure, partit dans le grand canot 
pour lever le plan de l'île King : cette île n'avoit 
été jusqu'alors fréquentée que par des pêcheurs, 
et la carte n'en avoit pas été faite. 

A peine ces dispositions étoient exécutées, 
que nous vîmes paroître la petite goélette le Cum- 
berlcmd, de la colonie du port Jackson. Ce na- 
vire portoit M. Grimes, ingénieur en chef de 
l'établissement anglois, qui venoit, par ordre du 
gouverneur, nous faire une déclaration aussi 
singulière dans sa forme que remarquable par 
son objet. « Le bruit s'étant répandu, écrivoit 
» M* King à notre commandant, que votre pro- 
» jet est de laisser quelques hommes, soit à la 
» terre de Diémen, soit à la côte sud-ouest de 
» la Nouvelle-Galles , pour y jeter lesfondemens 
» d'une colonie françoise, je crois devoir vous dé- 
» clarer, monsieur le Commandant, qu'en vertu 
» de l'acte de prise de possession de 1788, so- 
» lennellement proclamé par l'Angleterre , toutes 
» ces contrées font partie intégrante de l'empire 
» britannique, et que vous ne sauriez en occuper 
» aucun point sans briser les liens de l'amitié 
» qui vient si récemment d'être rétablie entre 
» les deux nations. Je ne chercherai pas même à 
» vous dissimuler que telle est la nature de mes 



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i2 DU PORT JACKSON 

» instructions particulières à cet égard , que je 
» dois m'opposer, par tous les moyens qui sont 
» en mon pouvoir, à l'exécution du projet qu'on 
» vous suppose : en conséquence, le navire de 
» Sa Majesté le Cumberland 'a reçu l'ordre de nç 
» votis quitter qu'au moment où l'officier qui le 
» commande aura la certitude que vos opéra- 
» tions sont étrangères à toute espèce d'enva* 
» hissement du territoire britannique dans ces 
» parages....» 

Après avoir ternis leurs dépêches à notre chef, 
le capitaine anglois et M. Grimes descendirent 
à terre, et là, en notre présence, ils firent ar- 
borer un pavillon anglois sur un grand arbre 
au pied duquel ils placèrent quelques faction- 
naires; faisant ensuite plusieurs décharges de 
mousquèterie, accompagnées de trois huzza, ils 
renouvelèrent la déclaration de prise de pos- 
session de 1788. 

Sans doute cette cérémonie pourra paraître 
frivole aux yeux des personnes qui connoissent 
peu la politique angloise; mais, pour l'homme 
d'état, de telles formalités prennent un caractère 
beaucoup plus important et plus sérieux. A la 
faveur de ces déclarations publiques et répé- 
tées , l'Angleterre semble chaque jour fortifier 



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EN EUROPE. i3 

ses prétentions , établir ses droits d'une manière 
plus positive, et se ménage ainsi des prétextes 
pour repousser, même par la force des armes, 
tous les peuples qui voudroient former quel- 
ques établissemens dans ces contrées.... Mais 
écartons les réflexions pénibles qu'un tel sujet 
inspire, pour reprendre notre narration au point 
où nous l'avons laissée. 

Le 8 décembre vit s'opérer enfin la séparation 
des deux premiers vaisseaux de l'expédition : 
notre conserve, le Naturaliste , appareilla dans la 
soirée pour retourner en France. Tous les yeux 
la suivirent long-temps, et lorsqu'elle disparut à 
l'horizon , un sentiment de tristesse se peignit sur 
chaque visage. Si loin de sa patrie, et dans la si- 
tuation malheureuse où nous étions, on éprouve 
plus vivement le besoin de la revoir ; et lorsque 
cette douce perspective sembloit fuir devant 
nous, étoit-il possible de ne pas envier le sort de 
ceux de nos compagnons et de nos amis qui 
déjà se livroient à l'espoir, d'être bientôt rendus 
à leurs familles, à leurs affections les plus douces 
et les plus chères?... 

Le 10, les naturalistes obtinrent les moyens 
d'aller s'établir à terre ; nous partîmes en consé- 
quence, MM. Leschenault, Bailly, Lesueur et moi, 



Dig^fizedby GoOgle 



*4 DU ï>ORT JACKSON 

avec le jardinier Guichenot, pour nous ren* 
dre dans le fond de la baie des Éléphans-marins, 
Mais, avant de présenter les détails de nos travaux 
sur ce point, il me semble indispensable de dé- 
crire rapidement l'île King elle-même, et les îlots 
qui en dépendent. 

Au milieu de l'ouverture occidentale du détroit 
de Bass, à une distance presque égale de la terre 
de Diémen et de la Nouvelle-Hollande, par 39 
49 1 3o' f de latitude sud, et par ifa 7' 2" de 
longitude à l'est du méridien de Paris l , se trouve 
Fîle Kinç , dont la longueur du nord au sud est 
d'environ quarante milles, tandis que sa largeur 
de Test à l'ouest n'est que de vingt-cinq; sa cir- 
conférence totale est de cent cinq* Toute la par- 
tie occidentale de cette île, étant sans abri contre 
les flots de l'immense océan austral, se trouve 
hérissée de brisans dangereux; il en existe aussi 
beaucoup vers le cap nord , que nous avons dé- 
signé sous le nom de Cap d'Anville.ljz brassiage 
est en général assez considérable autour de l'île, 
et même à une petite distance de la terre on ne 
trouve guère moins de 6 à 10 brasses; le fond, 

1 C'est la position de notre observatoire sur Te rocher 
des Éléphans. 



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EN EUROPE. i5 

presque partout, est d'un sable vaseux et noir, 
très-propre au mouillage ; mais malheureusement 
la couche en est si légère , elle recouvre des ro- 
ches tellement tranchantes, qu'il n'est peut-être 
pas d'endroits plus à craindre pour les naviga- 
teurs. Outre ce premier inconvénient , l'île Ring 
présente encore celui d'être exposée aux vents 
du sud-ouest, les plus impétueux et les plus re- 
doutables ; et sa situation à l'ouverture du détroit 
la soumet à la funeste influence de ces courans 
terribles dont nous avons parlé dans le cha- 
pitre xiv. Enfin , sur toute la circonférence de 
l'île , on ne trouve aucun port , ni même aucune 
baie profonde. Il doit résulter de ces diverses 
circonstances réunies, que le mouillage de cette 
île est extrêmement dangereux pour les navires , 
et nous verrons bientôt combien il l'est en effet. 
, Par sa position entre les hautes montagnes du 
promontoire de Wilson, des îles Furneaux et de 
la terre de Diémen , par son isolement et son ex- 
position aux vents du sud-ouest, par l'épaisseur 
des forêts qui la couvrent, et la nature des roches 
qui composent son sol , l'île King paroît avoir ha- 
bituellement une température humide et froide: 
en effet, bien que nous nous y trouvassions à une 
époque correspondante au mois de juin de l'hé- 



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16 DU PORT JACKSON 

misphère boréal , la constitution de l'atmosphère 
fut toujours celle d'un automne pluvieux et 
avancé de nos climats. Le thermomètre s'éleva 
rarement au-dessus de i5 degrés, et le terme 
moyen de ses variations journalières fut à peine 
de i4 degrés pour midi. Les brumes et la rosée y 
furent toujours très-abondantes; la pluie ne cessa 
pour ainsi dire pas de tomber pendant les quinze 
jours que nous passâmes à terré; et nous apprî- 
mes par des pêcheurs anglois qui s'y trouvoient 
fixés depuis treize mois, qu'il en étoit ainsi la 
plus grande partie de l'année. Ces pluies sont 
extrêmement froides et pesantes ; elles durent 
ordinairement deux ou trois heures , et ne cessent 
quelques instans que pour recommencer ensuite 
avec la même violence, 

Il suit de cet état de l'atmosphère, que l'hygro- 
mètre est rarement au-dessous du point de satu- 
ration ; le terme moyen de l'humidité s'y est élevé 
jusqu'à 95^,33. Le baromètre est descendu plu- 
sieurs fois de 28 pouces 4 lignes à 27 pouces 6 li- 
gnes, ce qu'il faut attribuer sans doute à la violence 
des orages que nous avons éprouvés; mais en 
général la hauteur du mercure paroi t être moins 
considérable qu'elle ne devroit l'être d'après la 
position en latitude de cette île: circonstance qui 



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EN EUROPE. i 7 

dépend peut-être de l'humidité continuelle de 
l'air. {Voyez le chap. ni, tom. 1er.) Le$ vents 
de la partie de l'ouest ont été tellement do- 
minans, que sur quarante- trois observations ré- 
pétées de huit heures en huit heures pendant 
notre séjour à l'île King, ils ont- seuls soufflé 
trente-deux fois, et nous ont procuré constam- 
ment des brumes ou des averses ; le peu de beau 
temps dont nous avons joui nous a été donné 
par les vents du sud-est , et plus particulièrement 
par ceux de l'est-sud-est, qui paroissent être les 
plus tempérés et les plus salubres de ces climats. 
C'est à la combinaison de toutes les circon- 
stances physiques que je viens de rapporter, que 
l'île King doit l'avantage, si précieux dans ces 
contrées , d'être abondamment pourvue d'eau 
♦douce. Partout où la distribution du sol peut se 
prêter à l'écoulement des eaux et à leur réunion, 
on trouve des sources nombreuses; c'est ainsi, 
par exemple, que vers le fond de la baie des Élé- 
phans, la direction des collines étant perpendi- 
culaire au rivage, et tout le sol sur ce point étant 
granitique, il existe jusqu'à six ruisseaux dans 
l'espace de cinq à six milles seulement; il en est 
de même dans la baie des Phoques, opposée aux 
îles du Nouvel-An , où l'on trouve aussi plusieurs 
III. * 



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18 DU PORT JAGKSON 

sources. Maïs à la côte du nord-est, à celles de 
l'ouest et du sud-ouest, où le sol se compose 
particulièrement de dunes sablonneuses, incapa- 
bles de retenir l'eau des pluies, nous n'avons pu 
découvrir aucune trace de ruisseaux; et comme 
ces dunes présentent vers la mer une barrière 
non interrompue, il est possible de présumer que 
les eaux sont contraintes à refluer vers l'intérieur 
du pays. Cette présomption se trouve en quelque 
sorte confirmée par le rapport des pécheurs an- 
glais : ils assurent qu'il existe au centre de l'île 
une espèce de grand lac, dont les eaux sont très- 
profondes , et du milieu desquelles s'élève une 
petite île que jusqu'à ce jour ils ont négligé de 
visiter* 

Les produits minéraux de l'île King sont très- 
variés, et presque tous appartiennent aux roches 
primitives. Parmi ces dernières, on distinguok 
un très-beau porphyre, qui contient des cristaux 
<le fer sulfuré ; plusieurs espèces de roches ser- 
pentineuses et argileuses, dont quelques -unes 
offraient dans leurs fissures comme de petits fi- 
lons d'asbeste. Sur divers points du rivage on ren- 
contrait des cristaux assez volumineux de quartz 
hyalin , des fragments de jaspe, et surtout de très- 
gros blocs d'une brèche rougeâtre et très-dnre, 



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EN EUROPE, 19 

composée de cailloux de toute grosseur, et qui 
pourrait offrir, par la richesse de ses couleurs et 
par leur variété* d'assez grands avantages au 
sculpteur et au piarbrier. Indépendamment de 
ces produits d'origine primitive , on vdit encore 
çà et là quelques roches schisteuses, qui reposent 
sur des parties granitiques ; et vers k pointe nord 
de la baie des Éléphans,îl existe un'rodier qui, 
du bord de la mer, s'avance jusque dans l'intérieur 
d'une vallée voîsihe, et qui se compose entière- 
ment d'un grès coquiHier très-dur et très-com- 
pacte. 

Toutes les eaux de l'île sont chargées d'une 
si forte portion cFoxide de fer, qu'il paroït pro- 
bable que le métal qui sert de base à cet oxide 
entre pour beaucoup dans la composition de cer- 
taines roches-, peut-être même foitae-t-il des 
mines particulières; nous n'avons rien vu cepen- 
dant qui pût confirmer cette conjecture. 

Aucune espèce de substance saline ne s'est of- 
ferte à notre observation, il est vrai; mais les 
pêcheurs prétendent qu'il y a dans l'intérieur du 
pays une colline entièrement composée de sel 
gemme. J'indique ce fait important, sans vou- 
loir en garantir ni en contester l'exactitude. 

De toutes les roches particulières à l'île Kïng, 

a. 



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no DU PORT JACKSON 

il n'en çst point de plus remarquable que celle 
dont il me reste à parler; c'est une espèce de gra- 
nit d'un bleu noirâtre, à grain très-fin, mêlé de pe- 
tits cristaux' d'amphibole noir^, ce qui lui donne 
l'apparence d'une roche de corne. Cette sub- 
stance affecte dans ses masses une sorte de 
cristallisation régulière et rhomboïdale telle, que 
chacune de ces masses présente une pyramide 
trièdre, dont le sommet est tourné en haut, 
et dont les arêtes sont vives et tranchantes. En 
brisant un de ces cristaux, on observe qu'il se 
résout en petites pyramides d'une forme analo- 
gue à celle de la* masse principale. 

C'est à cette disposition particulière que le 
granit dont il s'agit doit le triste avantage d'être 
la terreur des marins sur ces côtes. Comme il 
forme la plus grande partie des rivages de l'île 
King et de celles du Nouvel-An; comme il se 
retrouve avec une disposition semblable au fond 
de la mer, revêtu seulement d'une légère cou- 
che de sable vaseux, il en résulte que les câbles 
les plus forts sont bientôt coupés par les angles 
tranchans de ce granit. Nous rapporterons plu- 
sieurs exemples de cette funeste propriété. 

Toute la partie de l'île que nous avons pu 
reconnoître présente le tableau d'une végéta* 



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EN EUROPE. ai 

tion forte et vigoureuse; en divers endroits les 
arbres et les arbrisseaux se trouvent tellement 
pressés à la surface du sol, et leurs débris sont 
partout si multipliés, qu'il est presque impos- 
sible de pénétrer au milieu des forêts; mais en 
général, les végétaux qui les composent n'offrent 
pas ces proportions gigantesques que nqus avions 
admirées dans ceux de la terre de Diémen ; du 
reste, ils appartiennent aux mêmes genres que 
ces derniers : comme eux ils demeurent toujours 
verts ; comme eux encore ils sont dépourvus 
de toute espèce de fruits mangeables, et sont 
inutiles, sous ce rapport, aux besoins de l'homme 
et des animaux frugivores. Nous ne nous 
étendrons pas autant que nous l'eussions voulu 
sur ces végétaux de l'île King , ces détails ren- 
trant plus particulièrement dans le cercle des 
précieuses études de notre botaniste M. Lesche- 
nault : j'ajouterai seulement ici que la famille 
des fougères, celles des mousses et des fungus, 
présentaient un grand nombre d'espèces aussi 
belles que vigoureuses ; ce qui m'a paru dépen- 
dre de l'humidité habituelle de l'atmosphère et 
du sol. Tous les rivages étoient couverts d'une 
grande quantité de fucus, qui, pour la plu- 
part, formoient des espèces nouvelles; j'en décru 



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aa DÛ PORT JACKSON 

vis plusieurs sous les noms de f. phjUotrichos , 
de f. caulitortus, de f. panacrochordus , etc. : 
cette dernière paroît comme entièrement com- 
posée de petites verrues. Je retrouvai pareille- 
ment sur ces bords le fucus curieux que j'avois 
précédemment décrit sous le nom de ptyrllo- 
phoruSj et le f. gigantinus présentoit aussi çà 
et là de puissans débris. L'abondance et la va* 
riété de ces plantes marines s'expliquent suffi* 
aamment par ce que nous avons dit de la nature 
des rivages de cette île. C'est effectivement au 
milieu de* rochers granitiques et sur les plages 
orageuses que se complaisent les productions 
de ce genre; c'est, pour ainsi dire, sous le choc 
des vagues qu'elles s'élèvent et prospèrent. 

Sur toute l'étendue de l'île Ring on n'aper* 
çoit aucune trace de l'espèce humaine, et tout 
annonce que cette lie est également étrangère 
aux peuplades sauvages de la terre de Diémen 
et de là Nouvelle*Hollande. 

En revanche, il est peu d'endroits dans les 
régions australes qui nourrissent autant d'ani- 
maux utiles. Nous y avons recueilli, M. Lesueur 
et moi, une foule d'espèces inconnues à l'Eu- 
rope, parmi lesquelles se trouvent deux dasyu- 
res élégans (pi. 63), deu* kanguroos, le sin- 



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EN EUROPE. si 

gulief animal que les habitans de la Nouvelle- 
Hollande connoissent sous le nom de wombat 
(pi. 58), et le quadrupède bien plus extraor- 
dinaire encore que j'ai décrit sous le nom de 
éckidné soyeux. 

Tous les rivages de Hte sont couverts d'un 
nombre prodigieux d'amphibies, dont quelques- 
uns n'ont pas moins de a5 à 3o pieds de lon- 
gueur ( pi. 62 ) , et qtii sont devenus pour les 
Anglois la source d'un commerce intéressant. Le 
chapitre suivant offrira l'histoire de ces monstres 
marins et celle des pèches dont ils sont l'objet. 

L'intérieur des forêts recèle une grande quan- 
tité de casoars ( pi. 66 et 67 ) ; le rocher des 
Éléphans nourrit un nombre procfigîeux de 
pétrels, de mauves et de manchots, dont plu- 
sieurs espèces étoient nouvelles pour les na- 
turalistes; enfin, la plupart des oiseaux de la 
terre de Diémen se retrouvoient sur ces rivages 
brumeux. 

La famille des reptiles ne m'a fourni que deux 
espèces de lézards et deux serpens : ces derniers, 
voisins du genre boa, sous le rapport des écailles, 
étoient armés l'un et l'autre de crochets veni- 
meux. Je me suis encore procuré une nouvelle 
espèce de crapaud, la seule que j'aie pu trouver 



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*4 DU PORT JACKSON 

soit à la terre de Diémen , soit dans le détroit 

de Bass. 

Mais c'est surtout en mollusques, en vers et en 
zoophytes {pi. 5(), 60 et 61 ), que l'île Ring pré- 
sente à l'observateur des trésors pour ainsi dire 
inépuisables: en effet, malgré les tempêtes violen- 
tes qui régnèrent dans ces parages pendant le sé- 
jour que nous y fîmes, je parvins à m'y procurer 
plus de cent quatre-vingts espèces inconnues de 
ces trois classes du règne animal. Je décrivis ces 
objets avec soin , et M. Lesueur en fit un grand 
nombre de dessins et de peintures. Dans cette 
foule d'animaux , on distinguait beaucoup de 
précieux coquillages, trente ou quarante espèces 
d'épongés, d'antipathes , de gorgones, de celle- 
pores, de rétepores, etc. ; plusieurs actinies,- des 
ascidies singulières, dix ou douze holothuries, 
de belles doris, d'élégantes amphitrites, plusieurs 
aphrodites, des néréides, des planaires, etc., etc. 
L'abondance extraordinaire de ces animaux se 
rattache à celle des fucus et des plantes ma- 
rines, au milieu desquelles ces tribus géla- 
tineuses viennent chercher leur nourriture et 
leur asile. 

Considérées sous le rapport de la subsistance 
de l'homme, les productions zoologiques dont 



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EN EUROPE. a5 

nous venons de parler présentent de nombreux 
et importons avantages. Les kanguroos de l'île 
King ont une chair plus tendre et plua savou- 
reuse que celle des animaux du même genre ré- 
pandus sur le continent voisin. Déjà le wombat , 
réduit à l'état domestique par les pêcheurs an- 
glois, va chercher pendant le jour au milieu des 
forêts la nourriture dont il a besoin , et rentre 
le soir dans la cabane qui lui sert de retraite. 
Animal doux et stupide, il est précieux par la 
délicatesse de sa chair, qui nous a paru préfé- 
rable à celle de tous les autres animaux de ces 
régions. La langue des phoques monstrueux, dont 
nous parlerons dans le chapitre suivant, est re- 
gardée par les pêcheurs comme un bon manger. 
Le puissant casoar, haut de 5 à 7 pieds , donne 
des œufs de la grosseur de ceux de l'autruche , 
et plus délicats que ces derniers : la viande de 
cet oiseau antarctique, intermédiaire, pour ainsi 
dire , entre celle du coq dinde et du jeune co- 
chon, est véritablement exquise. Les innombra- 
bles troupes de cormorans, de pétrels, de mauves 
et de manchots, établies sur le rocher des Élé- 
phans marins et sur l'île dont il dépend , four- 
nissent pendant une partie de l'année des mil- 
liers d'œufs presque aussi bons que ceux de nos 



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aô DU PORT JACKSON 

poules, domestiques. Enfin , les crustacés divers 
et les coquillages qui pullulent dans ces mers 
complètent le riche ensemble des ressources que 
la nature ici présente à l'homme. 

Je viens d'esquisser rapidement le tableau gé- 
néral de l'île King; c'est, aux détails de nos tra- 
vaux et de nos périls qu'il faut nous attacher 
maintenant. J'ai déjà rapporté que, le 10 au soir, 
les naturalistes étbient partis pour aller s'établir 
dans le fond de la baie des Éléphans. Située à la 
côte orientale de l'île, cette baie n'a pas plus de 
deux lieues d'ouverture, et se termine au sud 
par la pointe Plumier, au nord par la pointe 
Cowper. Beaucoup moins profonde que la baie 
des Phoques, qui lui est opposée , celle dont nous 
parlons a le précieux avantage d'être plus à l'a- 
bri des vents d'ouest; mais elle n'est guère moins 
dangereuse : ce que nous dirons dans un instant 
suffira pour le prouver. Tout le fond de cette 
baie , lorsque nous y abordâmes , étoit couvert 
d éléphans marins qui , par leur couleur brune , 
se détachoiçnt fortement de dessus la grève blan- 
châtre , et paroissoient de loin comme autant de 
grosses roches noires. A notre aspect, quelques- 
uns de ces animaux s'enfuirent en poussant d'af- 
freux mugissemens; d'autres au contraire restè- 



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EN EUROPE. 27 

Veut immobiles sur le sable , et nous regardoient 
d'un air indifférent et calme. 

A peine nous commencions à dresser tios tenter, 
quç nous vîmes paroître six pécheurs anglois qui 
venoient nous faire les offres de service les plus 
obligeantes : de ce nombre étoient deux Irlandois, 
déportés pour opinions politiques, et condam- 
nés à la plus misérable condition. Le chef de ces 
pécheurs, nommé Cowper, nous apprit que de* 
puis treize mois il étoit établi sur l'île avec dût 
hommes pour faire la pèche des animaux marins, 
et préparer avec leur huile et leur fourrure la 
cargaison de quelques navires destinés pour la 
Chine ; qu'il attendoit avec d'autant plus d'im- 
patience ces bâtimens, que tous les tonneaux qui 
lui avoient été remis étoient pleins depuis long* 
temps, et qu'il se trouvoit réduit à l'inactivité la 
plus contraire à ses intérêts. 

Le 12 décembre, sur les trois heures du soir, 
à la suite d'un vent impétueux du sud-ouest, 
nous vimes le Géographe mettre sous voiles, 
et s'éloigner précipitamment du mouillage qu'il 
occupoit. Ce bâtiment venoit de perdre une de 
ses grosses ancres, dont le câble avoit été coupé 
par les roches* 

Dans la matinée du i3, l'ingénieur anglois, 



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2 8 DU PORT JACKSON 

M. Grimes, et le capitaine du Cumberland^H. Ro- 
bins, vinrent nous rendre visite sous nos tentes , 
et. consentirent obligeamment à partager notrç 
frugal dîner. Ces messieurs nous apprirent sur 
l'expédition du capitaine Flinders les détails sui- 
vans* Peu de jours après notre arrivée au port 
Jackson, cet officier étoit parti avec ses deux na- 
vires, Ulnvestigator et la Lady Nelson , pour aller 
terminer la reconnoissance de la côte orientale 
de la Nouvelle-Hollande; il ne tarda pas sur ces 
bords, dangereux à se trouver dans la situation 
la plus critique. Après avoir perdu une partie de 
ses ancres, M. Flinders avoit été contraint de ren- 
voyer sa conserve la Lady Nelson, à qui il n'en 
restoit pas une seule, et qui par conséquent se 
trouvoit hors d'état. de continuer le voyage. Ce 
dernier .navire étoit rentré au port Jackson la 
veille du départ du Cumberland Dans la recon- 
noissance périlleuse qu'il venoit d'exécuter, l'in- 
trépide capitaine Flinders avoit fait quelques 
découvertes importantes, et notamment celle 
d'un très-beau port, voisin du cap Capricorne. 

Tandis que nous nous entretenions encore 
avec les officiers anglois, nous vîmes reparaître 
le Géographe, qui ne tarda pas à jeter l'ancre, 
mais dans un lieu différent de celui qu'il avoit 



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t EN EUROPE. 29 

occupé d'abord. Nos vivres se trouvoient épuisés; 
nous en attendions d'autres avec une grande im- 
patience, lorsque nous aperçûmes une embarca- 
tion qui partoit du navire et se dirigeoit sur nos 
tentes. Nous pensâmes tous qu'elle nous appor- 
tait les secours dont on n'ignoroit pas à bord du 
Géographe que nous avions le plus pressant be- 
soin : nous nous trompions... Le commandant, 
qui venoit se promener à terre, n'avoit pas voulu 
laisser embarquer dans son canot les vivres que 
le chef de notre table, M. Lharidon, avoit desti- 
nés pour nous : une telle indifférence nous affli- 
gea d'autant plus, que l'état du ciel annonçoit 
une tempête violente et prochaine; elle éclata 
dans la nuit; et le Géographe , après avoir encore 
perdu ses ancres, fut obligé d'appareiller de 
nouveau pour s'enfuir au milieu des ténèbres, 
vers le détroit de Bass. Dans cet appareillage, 
nous eûmes le malheur de perdre notre chaloupe 
qui se trouvoit à la remorque au moment où le 
câble fut coupé , et qui fat mise en pièces et sub- 
mergée avant qu'il eût été possible de la rem- 
barquer. Au même instant le crapaud et les ga- 
loches du gouvernail de la corvette furent cassés 
par l'effort des vagues. Le ciel étoit noir, chargé 
de gros nuages; la pluie tomboit par torrens; 



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3o DU PORT JACKSON 

et lès rafales de l'ouest-sud-ouest étoient si vio- 
lentes, qu'il faillit amener tontes les voiles, et 
mettre à la cape sous le petit foc, la pouilleuse 
et le foc d'artimon seulement. Dans ce dernier 
ouragan, la goëtette angloise ne fuî pas plus heu- 
reuse que le Géographe; après avoir perdu ses 
ancres, elle se trouva pareillement forcée .à pren- 
dre le large. 

Tandis que notre navire, ainsi battu par la 
tempête , erroit au milieu des récifs et des îlots 
du détroit, notre propre situation devenoit à 
chaque instant plus -critique. La terate où nous 
logions, MAT. Leschenault, Lesueur et moi , mise 
en lambeaux et renversée par les rafales, ne 
suffîsoit plus pow «nous garantir des ondées «qui 
nous ^ocabloieirt jour et nuit; mais ce désagré* 
ment *i etoi* Tien, en comparaison de la faim qui 
nous pressoit. Les vagues déferloient avec tant 
de violence ïe long de la grève, qu'il eût été im- 
possible d'aller y chercher les coquillages xlont 
nous aurions pu nous nourrir. Tous les animaux 
s étaient retirés >dans leur gîtes , afin de se sous- 
traire aux torrens nie pluie qui tomboientdu.eiel, 
«t nous manquions des moyens nécessaires pour 
les y poursuivre. Il ne nous restoit aucune espèce 
de provisions; et «pour comble de pekies, l'eau 



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EN EUROPE. 3* 

du ruisseau près duquel nos tentes étaient dres- 
sées, contenant beaucoup doxide 4e fer, 3*ous 
dounoit à tous un redoublement d'appétit dés- 
espérant... Nous dûmes alors notre salut aux 
pécheurs anglais; et sans les seoours généreux 
qu'ils nous prêtèrent, nous eussions infaillible- 
ment été victimes de Imprévoyance de notre 
chef ou de son indifférence. 

Ces pêcheurs avoient établi leur habitation an 
sommet d'une <eoUfne, sur la pointe nord de la 
baie des Éléphants (pl.fy*), à six milles environ 
de notre bivouac : eBe consistait en quatre loges 
<m cabanes ^ construites avec des pièces de bois 
fichées en terre, et réunies en angle vers le haut; 
quelques écorœs grossières fermoient les inter- 
valles que les pièces de bois Mssoient entre 
elles. Le chef ^de ces pêcheurs, le bon Çowper, 
occupait un de ces tristes réduits avecime femme 
des Iles de Sandwicb, qu'il arott amenée de 
Mowie, et qui lui tenoit «Beu d'épouse et de 
prœoipaie «Viagère : dans cette même cabane 
se trouvaient réunies les provisions tsommunes 
les plus précieuses, particulièrement celle des 
liqueurs fortes. Dans les autres ^ases logeait le 
reste <des pêdbenrs. Un large brasier entretenu 
jour et nuit avec de gros trônes d'aAres, senrok 



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3* DU PORT JACKSON 

en même temps à chauffer les hommes et à cuire 
leurs alimens. Un vaste hangar voisin contenoit 
une énorme quantité de grosses barriques rem- 
plies d'huile, ainsi que plusieurs milliers de 
peaux de phoques desséchées et prêtes à partir 
pour la Chine. On voyoit à côté une espèce de 
crochet de boucherie, auquel étoient suspendus 
cinq ou six casoars, autant de kanguroos, avec 
deux gros wombats. Une grande chaudière rem- 
plie de viandes de la même espèce venoit d'être 
retirée du feu , et répandoit une odeur agréable. 
A peine nous parûmes au milieu des pêcheurs, 
que ces bonnes gens nous accablèrent de témoi- 
gnages d'intérêt et de bienveillance : leur chef 
nous introduisit dans son manoir enfumé; et là, 
sur une espèce de tréteau, il no\is fit servir un 
dîner que nous jugeâmes excellent. Ces masses 
de viandes diverses, essentiellement délicates, 
bien cuites dans leur jus, offroient une nourri- 
ture savoureuse, quoique d'ailleurs il fallût les 
manger sans pain, sans biscuit et sans aucune 
autre substance analogue. Un tel genre de vie, 
quelque bizarre qu'il puisse paroître d'abord , 
n'en est sans doute pas moins salubre; car tous 
les pêcheurs jouissoient de la santé la plus vi- 
goureuse, malgré les fatigues auxquelles ils 



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EN EUROPE. 33 

étaient contraints de se livrer, malgré la tem- 
pératmre humide et froide de l'île qu'ils habi- 
taient, et l'air infect qu'ils respiroient dans leurs 
cabanes. 

Pour se procurer l'énorme quantité de viande 
qu'ils consomment, les pêcheurs emploient un 
moyen aussi simple que peu dispendieux. Sur les 
îles désertes dont nous parlons, les produits de 
la multiplication des diverses espèces d'animaux 
qu'y plaça la nature , ont pu, pendant des siècles, 
s'accumuler sans trouble; aussi chacune de ces 
espèces y compte-t-elle de nombreuses tribus : les 
plus importantes sont, à l'île King, les kanguroos 
et les casoars, également agiles à la course, et les 
wombats, qui ne savent ni fuir ni se défendre. 
Tous les moyens de chasse sont suffisans pour se 
procurer ces derniers ; quant aux casoars et aux 
kanguroos, les pêcheurs, afin de les atteindre, 
ont dressé des chiens qui vont seuls battre les 
bois, et qui manquent rarement d'étrangler cha- 
que jour plusieurs de ces animaux : l'expédition 
terminée, les chiens abandonnent leur proie, ac- 
courent vers leurs maîtres, et, par des signes 
non équivoques, annoncent les succès qu'ils ont 
obtenus. Quelques hommes se détachent alors, 
suivent ces uitelligens pourvoyeurs , qui , sans se 
111. 3 



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34 DU PORT JACKSON 

, tromper, les conduisent aux lieux où gisent leurs 
victimes. Ce n'est pas seulement pour # les avoir 
appris des pêcheurs que je rapporte ces détails ; 
nous pûmes, ainsi qu'on le verra par la suite, en 
apprécier nous-mêmes toute l'exactitude, pendant 
le séjour que nous fîmes sur l'île des Ranguroos. 
Avec un seul de ces chiens chasseurs, nous prî- 
mes en quelques jours un si grand nombre de 
gros kanguroos, qu'il nous parut probable qu'un 
petit nombre de tels chiens, abandonné sur l'île, 
auroit suffi pour détruire la race de ces animaux 
innocens. 

Cette facilité qu'ont les pêcheurs anglois de se 
procurer la nourriture nécessaire, ajoute beau- 
coup à l'importance du commerce dont Hs s'oc- 
cupent. Avec quelques foibles provisions de 
viande salée, de farine ou de biscuit , pour parer 
aux accidens imprévus, ces hommes peuvent 
subsister des années entières sans coûter rien à 
leurs armateurs, La plupart d'entre eux ne dé- 
pensent pas beaucoup non plus pour se vêtir; car 
en faisant subir quelques préparations grossières 
aux peaux de phoques et de kanguroos, ils trou- 
vent moyen d'en obtenir des habits. Tous ces dé- 
tails, quelque minutieux qu'ils puissent paraître, 
s« rattachent pourtant d'un manière essentielle 



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EN EUROPE. 35 

à l'histoire des pèches angloises dans les régions 
australes; dételles économies, en effet, ne sau- 
roient être étrangères à ces bénéfices énormes 
que les armateurs britanniques retirent de leurs 
expéditions sur ces rivages lointains. 

Cependant le Géographe ne reparoissoit pas, 
quoique la tempête eût cessé depuis deux jours; 
et notre inquiétude sur le sort de ce bâtiment 
devenoit d'autant plus vive, que nous çonnois- 
sions mieux tous les dangers du détroit de Bass. 
D'ailleurs les Angiois qui jusqu'à ce jour avoient 
pourvu si généreusement à notre subsistance, 
venoient de perdre un de leurs chiens qui s'étoit 
égaré dans les bois ; et comme peu de jours avant 
notre arrivée à l'île Ring un autre chien de cette 
espèce avoit péri en cinq minutes de la rflorsure 
du serpent triangulaire dont j'ai parlé précédem- 
ment, il n'en restoit plus qu'un seul pour fournir 
à l'approvisionnement commun. Le bon Cowper, 
en nous annonçant cette triste nouvelle, nous 
promit obligeamment de réserver pour nous tout 
ce qu'il lui seroit possible de retrancher sur sa 
propre portion et sur celle de ses gens ; mais il 
ne nous dissimula pas ses alarmes sur notre sort 
futur, dans le cas où notre navire viendroit à ne 

point reparoître Ce fut alors surtout que 

3. 



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36 DU PORT JACKSON 

nous sentîmes plus cruellement que jamais tous 
les inconvéniens de cette misérable obstination 
de notre chef à refuser des armes et des muni- 
tions aux hommes qu'il envoyoit s'établir à terre. 
Heureusement la fortune, qui tant de fois nous 
a servis durant le voyage, ne nous abandonna 
pas dans cette dernière extrémité; le Géographe 
reparut le a3 au soir : et le lendemain matin, un 
canot expédié pour nous reprendre mit fin à 
notre détresse et à nos anxiétés. 

Nous apprîmes, à notre retour à bord, que le 
Géographe, après avoir perdu ses ancres et sa 
chaloupe , avoit été poussé par la tempête jus- 
qu'au-delà du promontoire de Wilson, et que 
plusieurs fois il avoit été sur le point de se perdre 
au milieu des îlots et des rochers qui bordent le 
promontoire, ou qui, répandus dans l'intérieur 
même du détroit, n'étoient pas indiqués sur les 
cartes. 

Ce fut alors que nous connûmes les détails sui- 
vans des opérations de M. Faure, chargé, comme 
nous l'avons dit ailleurs , de faire le tour de l'île 
King, et d'en dresser la carte. Après avoir quitté 
le Géographe dans la matinée du 7 décembre, 
notre compagnon traversa le canal qui sépare 
l'îlot des Éléphans d'avec la pointe Cowper; il y 



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EN EUROPE. 3 7 

trouva 5 brasses d'eau. Plus loin se présente une 
baie de dix milles environ d'ouverture, peu pro- 
fonde , bordée dans son pourtour de dunes sa- 
blonneuses, et n'ayant pas moins de cinq à dix 
brasses d'eau. Le cap Chardin x qui la termine au 
nord, est défendu par deux chaînes de brisans, 
entre lesquelles M. Faure ne craignit pas de na- 
viguer; la sonde y rapporta six brasses fond de 
sable. 

Du cap Chardin jusqu'à celui de ftAnvUle au 
nord, la terre court nord-ouest et sud-est. En cet 
endroit, les récifs sont nombreux; le cap d' An- 
ville en est cerné de toutes parts, et l'on en voit 
de longues traînées à cinq ou six milles au large 
de ce dernier cap. Après avoir passé la nuit , près 
de la côte , à l'abri de tous ces brisans, notre in- 
génieur traversa, le 8 au matin, la passe princi- 
pale qu'ils laissent entre eux et l'extrémité nord 
de l'île. Le brassiage y varia de deux à dix et 
douze brasses. 

Toute la portion du rivage comprise entre le 
cap Chardin et le cap d'Anville est exclusive- 
ment composée de roches granitiques; mais au- 
delà de ce dernier point, la terre, qui se dirige 
brusquement vers le sud, forme une grande 
baie dont les côtes sont sablonneuses, et qui so 



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38 DU PORT JACKSON 

trouve protégée vers le sud - ouest par deux 
petites îles de deux milles de longueur environ , 
essentiellement formées, comme l'île King, de 
substances granitiques et de porphyres. Elles sont 
connues sous le nom de New-Year-Dqy's islands 
(isles du Nouvel-An), du jour où des pêcheurs an-* 
glois en ont fait la découverte. Ces deux îles, les 
îlots qui en dépendent, et la grande baie qui leur 
est opposée, sont peuplés d'innombrables légions 
de phocacés divers, à la chasse desquels un déta- 
chement de douze Anglois se trouvoit alors em- 
ployé. Ces chasseurs étoient- entretenus par le 
commissaire-général de la Nouvelle-Galles, M. PaK 
mer; et, comme Cowper, ils attendoient avec im- 
patience le navire qui devoit porter en Chine la 
riche cargaison d'huile et de fourrures qu'ils 
avoien t préparée. 

Cependant, les violentes rafales qui avoient 
contraint le Géographe d'appareiller la première 
fois, se faisoient sentir bien plus vivement en^ 
core à la côte occidentale de l'île, qui y est ex- 
posée sans défense. M. Faure, après avoir tenté 
vainement de lutter contre ces terribles vents du 
sud-ouest, vint chercher un refuge derrière les 
du Nouvel-An. Il y fut accueilli par les pe- 
urs anglois avec la plus affectueuse bienveil- 



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EN EUROPE. 3 9 

lance; et pendant les trois jours que la tempête 
le contraignit à passer dans leur asile , l'attention 
de ces hommes ne se démentit pas un instant , 
soit envers lui, soit envers les matelots de son 
équipage; ils le forcerait même, à son départ f 
d'accepter quelques-unes de leurs plus belles 
fourrures.... Pourquoi faut-il que cette hospitalité 
touchante dont les voyages offrent tant d'exem- 
ples, soit presque toujours exercée par des 
hommes à qui la grossièreté de leur caractère 
et leur condition misérable semble le moins en 
imposer l'obligation!.,.. Le malheur, plus que 
notre éducation brillante et notre philosophie, 
seroit-il donc propre à développer en nous cette 
vertu noble et désintéressée qui nous fait com- 
patir aux peines d'autrui ! 

Au -delà des îles du Nouvel -An on trouve la 
baie des Récifs, la plus considérable de toutes 
celles de l'île King. Elle n'a pas moins de i5 
milles d'ouverture, sur une profondeur de moins 
de 2 lieues ; mais tout ce grand espace est telle- 
ment obstrué parles brisans, qu'il ne sauroit offrir 
un asile à la plus foible embarcation. La côte dans 
cette partie est bien boisée : le rivage du fond 
de la baie semblerait être formé par des dunes de 
sable; mais les récifs, ainsi que les deux pointes 



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4o DU PORT JACKSON 

de la baie , sont essentiellement granitiques. De 
ces deux pointes, l'une ( celle du nord) reçut le 
nom de cap Pabiier , et l'autre fut appelée cap 
Olivier, en Fhonneur du célèbre naturaliste et 
voyageur françois de ce nom. Un récif assez 
étendu gît par le travers, et à quelques milles 
au large du cap Olivier. Le reste de la côte, 
jusqu'au cap Bonpland , qui forme l'extrémité 
$ud de l'île, se découpe en un grand nombre de 
petites anses peu profondes et semées de roches , 
dans l'une desquelles M. Faure passa la nuit du 
i3 au i4- Ce dernier jour il doubla le cap Bon^ 
pland , rangea de très^près la côte sud-est , re- 
connut dix ou douze petits îlots qui se trouvent 
disséminés le long de cette côte , et rejoignit le 
Géographe dans la soirée , après avoir ainsi , le 
premier des Européens , exécuté la circonnavi- 
gation de l'île King, et en avoir reconnu les 
détails géographiques. 

Toutes nos opérations particulières se trou-^ 
vant ainsi terminées , notre sollicitude dut se 
reporter sur le Casuarina. Déjà le temps qui 
lui avoit été fi*é pour la reconnoissance des îles 
Hunter étoit expiré , et ce bâtiment n'avoit pas 
paru. Nous résolûmes donc d'appareiller pour 
aller à sa recherche. Dans la soirée du 24 dé* 



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EN EUROPE. 4' 

cèmbre, nous fîmes route pour cet objet, et 
dès le lendemain nous eûmes la vue des îles 
Hunter. Le 26, nous continuâmes à louvoyer 
en face de ces îles, sans avoir connoissance 
du Casuarina; ce qui nous força de revenir 
à l'île King, où nous arrivâmes le 27 au ma- 
tin. M. Freycinet n'y étoit de retour que depuis 
la veille, et déjà cependant il avoit perdu ime 
de ses ancres, dont le câble avoit été coupé, 
comme les nôtres et ceux de la goélette an- 
gloise, par les redoutables roches qui tapissent 
le fond de la baie. La réunion des deux bâti- 
mens étant faite , M. Boullanger repassa de suite 
à bord du Géographe , et nous apprîmes alors 
les résultats précieux des opérations du Casua- 
rina pendant son séjour aux îles Hunter. 

À l'ouverture occidentale du détroit qui sé- 
pare la Nouvelle -Hollande de la terre de Dié- 
men , non loin de la pointe nord - ouest de 
cette dernière terre, sont situées les îles dont 
nous parlons maintenant. Le capitaine Flinders 
les découvrit en 1798, et les appela du nom 
qu'elles portent, en l'honneur de l'un des plus 
estimables gouverneurs de la Nouvelle-Galles. 
Contrarié par les vents, ou pressé peut-être par 
l'objet essentiel de sa mission , la circonnaviga- 



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42 DU PORT JACKSON 

tion de la terre de Diémen, le capitaine anglois, 
après avoir doublé le cap Rond ( Circular Head) , 
se porta de suite au nord des îles , et vint mouil- 
ler sur la côte orientale de celle à laquelle il 
imposa le nom de Three-Hummock island (île 
aux Trois -Mondrains), à cause de trois pitons 
remarquables que présente cette île. Du mouil- 
lage qu'il avoit occupé , M. Flinders fit route di- 
rectement à l'ouest, en prolongeant la côte nord" 
des îles Hunter jusqu'au-delà d'un gros îlot, qui 
fut appelé île des Albatros ( Albatross's island). 
De ce dernier point il relevoit à l'ouest et dans 
le lointain un rocher noir, qu'il nomma Black- 
rock ; se rabattant alors vers le sud , il rangea 
d'assez près une partie des îlots et des récifs qui 
obstruent la grande passe du sud. 

On voit par cet exposé rapide des opérations 
de M. Flinders aux îles Hunter, que cet habile 
navigateur n'avoit pu déterminer exactement ni 
le nombre de ces îles, ni leur position relative, 
ni leur configuration particulière : il en étoit de 
même des canaux qui existent entre elles , et du 
détroit qui les sépare de la terre de Diémen. 
Par la même raison , toute la partie de côte de 
cette dernière terre comprise entre le cap Rond 
et la pointe du nord-ouest restoit ignorée des 



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EN EUROPE. 43 

géographes; enfin rien n'avoit été fait par 
le navigateur anglois pour la connoissance de 
la constitution physique et des productions 
des îles dont je parle. Telles étoient les lacunes 
que laissoit à remplir la carte angloise : on va 
voir maintenant par les détails de nos propres 
travaux qu'il reste bien peu de chose à désirer 
sur cette importante partie du détroit de Bass. 
Après avoir pris à son bord l'ingénieur-hydro- 
graphe, M. Boullanger, chargé de faire avec 
lui le plan des îles Hunter , M. Freycinet appa- 
reilla dans la matinée du 7 décembre , et sur les 
six heures du soir il reconnut les pitons de l'île 
aux Trois-Mondrains, qui se dessinoient foible- 
ment à l'horizon. Contrarié par les calmes , il ne 
put approcher de la terre que dans la journée 
du 9. A trois heures , il se trouvoit au nord et à 
une très-petite distance de 111e des Albatros : 
c'est un énorme rocher granitique , dont la sur- 
face est aride et déchirée; ses flancs sont écores 
et d'une hauteur médiocre ; il peut être rangé de 
très-près sans aucun danger. 

Le 10, MM. Freycinet et Boullanger prirent 
connoissance de la côte nord-ouest de la plus oc- 
cidentale des îles Hunter, qu'ils nommèrent ile 
Fleurieil; après avoir passé la nuit au large, ils vin* 



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44 DU PORT JAKCSON 

rent chercher un asile dans le canal qui sépare 
cette première île d'avec celle aux Trois-Mon- 
drains : ils y mouillèrent par vingt brasses fond 
de sable fin, et n'en partirent le lendemain qu'a- 
près avoir déterminé , par leurs observations as- 
tronomiques , la position du cap le plus nord de 
l'île Fleurieu, qu'ils appelèrent cap Kèraudren, 
en l'honneur du premier médecin de la marine. 
Ce cap gît par 4°° a5' 38" de latitude australe 
et par i4a° 38 ! 7" de longitude à l'est du méri- 
dien de Paris. M. Flinders avoit placé le même 
point par 4o° a5 r 20" de latitude et par i4a° 
53' de longitude, également à l'est du méri- 
dien de Paris; différence qui paraîtra très-foi- 
ble , si l'on fait attention à la petite incertitude 
toujours inséparable des observations de lon- 
gitude. 

Nos géographes, après avoir ainsi terminé 
leurs travaux dans le canal qu'ils venoient de 
visiter, et qui fut nommé canal Pérou , dou- 
blèrent de nouveau le cap Réraudren pour tour- 
ner l'île Fleurieu par l'ouest, et se porter au 
sud; mais tous leurs efforts ayant échoué con- 
tre la violence des vents et des courans con- 
traires, ils furent réduits à regagner le canal, 
et à se réfugier dans une très-grande baie qui 



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EN EUROPE. 45 

occupe la côte nord -ouest de l'île aux Trois- 
Mondrains, et qu'ils désignèrent sous le nom 
de baie Coulomb. En débarquant sur ce point, 
ils recueillirent plusieurs échantillons d'un gra- 
nit gris. et micacé,, qui constitue essentiellement 
le sol des îles Hunter et des îlots qui s'y rat- 
tachent. Le terrain leur parut en général assez 
bien boisé; mais les vents impétueux qui ré- 
gnent dans ces parages renversent une grande 
quantité d'arbres, et ne permettent pas que les 
végétaux acquièrent ici les dimensions colossales 
et majestueuses qui caractérisent ceux dont se 
composent les forêts du canal d'Entrecasteaux. 

Le 12, à quatre heures du matin, M. Frey- 
cinet appareilla pour se reporter à la côte occi- 
dentale de l'île Fleurieu : bientôt après il décou- 
vrit dans l'ouest et à quelques milles du cap 
Réraudren, une chaîne de brisans très -éten- 
due : entre la terre et ces brisans est un canal 
que nos compagnons traversèrent; puis ils re- 
connurent le fond d'une très-grande baie qui 
occupe toute la partie nord-ouest de l'île Fleu- 
rieu, et qui, de l'un des hommes les plus illus- 
tres de notre patrie, reçut la dénomination de 
baie Cuvier. Le cap Lenoir, hérissé de brisans 
dangereux, la termine au sud-ouest. 



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46 DU PORT JACKSON 

En s'avançant ainsi vers le sud, le projet de 
nos compagnons étoit de reconnoître et de tra- 
verser le détroit qui sépare les îlesHunter d'avec 
la terre de Diémen; ils le trouvèrent obstrué par 
un très-grand nombre d'îlots et de récifs. « Les 
» vagues qui venoient briser sur cet amas de 
» roches, dit M. Freycinet, offroient un specta- 
» cle effrayant; quelques-uns de ces récifs, abso- 
» lument à fleur d'eau, ne présentaient à l'œil 
» qu'une nappe d'écume blanchâtre ; d'autres , 
» plus élevés, mais d'une couleur noire, for- 
» moient avec les premiers un contraste impo- 
» sant et terrible. » 

La passe qui se trouve entre ces nombreux 
îlots et l'île Fleurieu paroissott praticable \ 
M. Freycinet s'y engagea, en rangeant de très- 
près la pointe sud-ouest de l'île Fleurieu, qu'il 
appela pointe Cassard ; et peu d'instans après il 
se trouva à l'entrée d'une baie très-vaste , appar- 
tenant à la côte nord de la terre de Diémen , et 
qui reçut le nom de baie Boullanger. Déjà nos 
compagnons s'applaudissoient de cette décou- 
verte importante, lorsqu'aux approches du cap 
Berthoud, qui forme la pointe occidentale de la 
baie, le brassiage tomba tout-à-coup de 10 à 3 
brasses , et les força de virer de bord pour s e- 



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EN EUROPE. 4 7 

chapper par le canal dangereux qu'ils venoient 
de parcourir. 

A cette époque, les vents souffloient avec 
tant de violence, que M. Freycinet, pour soula- 
ger son navire, qui fatiguoit beaucoup et qui 
faisoit jusqu'à 10 pouces d'eau à l'heure, fut 
obligé de mettre à la cape. « Durant tout le 
» reste du jour, dit cet officier, le temps fut 
» très-mauvais; les rafales étoient pesantes, et 
» se succédoient rapidement. L'orage continua 
» toute la nuit, et nous donna des grains très- 
» forts; le tonnerre ne cessoit de faire entendre 
» d'affreux roulemens, et la pluie tomboit avec 
» une abondance extrême. » Je dois observer, à 
cet égard, que pendant notre séjour à l'île 
King, nous fumes nous-mêmes d'autant plus 
étonnés de la fréquence et de la force du ton- 
nerre dans ces régions, que l'atmosphère ne 
cessa presque jamais d'être surchargée de bru- 
mes très-froides et de brouillards épais. J'ai parlé 
déjà plusieurs fois de ce phénomène singulier de 
la météorologie des contrées australes, sans pou- 
voir en accorder l'existence avec la position des 
lieux, leur température et leur constitution hy- 
grométrique. 

La journée du i3 fut employée à prolonger 



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48 t)U PORT JACKSON 

une partie de la côte nord-ouest de la terre de 
Diémen, et à se rapprocher des points dont le 
mauvais temps de la veille avoit forcé nos ingé- 
nieurs de s'éloigner. Le Casuarina durant la 
nuit faillit se perdre sur une nouvelle traînée 
de récifs, qu'il ne parvint à doubler qu'après les 
plus grands efforts. 

Le i4, tous les signes d'un coup de vent im- 
pétueux et prochain se multipliant de plus en 
plus, M. Freycinet, pour le recevoir, abandonna 
ces côtes sauvages. Le i5, l'orage éclata par des 
rafales de l'ouest-nord-ouest variables à l'ouest- 
sud-ouest; le ciel, chargé de gros nuages, ver* 
soit à flots une pluie continue; la mer étoit 
énorme. Qu'on juge de toute la fatigue qu'avoietît 
à supporter nos deux géographes dans un foible 
esquif, entr'ouvert de toutes parts, et faisant 
jusqu'à 1 1 pouces d'eau à l'heure : pour épuiser 
ces torrens, l'équipage, accablé de veilles et de 
fatigues, ne pouvoit plus suffire , et les officiers, 
dans cette circonstance difficile, furent réduits 
à travailler eux-mêmes à la pompe. 

Le 1 6, le 17 et le j 8 décembre, l'ouragan 
continuant toujours avec la même violence, et 
le navire se trouvant de plus en plus maltraité 
par les vagues, M. Freycinet résolut de se réfu- 



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EN EUROPE. 49 

gier derrière les îles Hunter. Il y parvint le 1 8 
au soir, et laissa tomber l'ancre par treize bras- 
ses fond de sable , à quelques milles et dans le 
sud-ouest de l'île aux Trois-Mondrains. 

Le 19, le 20 et le 21 décembre, les vents se 
soutinrent avec tant de violence, le navire pa- 
roissoit tellement fatigué par la tempête, qu'on 
pouvoit craindre les plus funestes accidens en se 
livrant de nouveau à la fureur d'une mer en 
courroux. Pressé néanmoins de se conformer 
aux instructions de son chef, qui ne lui avoit 
donné que quinze jours pour terminer cette 
dangereuse mission, M. Freycinet fit plusieurs 
tentatives pour reprendre le large; mais. tout son 
dévouement fut inutile, et chaque jour il se vit 
contraint de revenir au lieu même qu'il s'efïbr- 
çoit de quitter. 

Enfin, le 22 décembre ayant ramené le beau 
temps , nos géographes en profitèrent pour aller 
reconnoître la grande baie qu'ils n'avoient pu 
qu'entrevoir dans la journée du 12. A quatre 
heures du matin, ils étoient sous voies; mais 
bientôt après avoir dépassé l'extréro té sud de 
l'île Fleurieu , qui reçut la dénomination de cap: 
Lislet, le brassiage diminua si rapidement, qu'on 
perdit tout espoir d'arriver jusqu'au fond de la 
III. 4 



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5o DU PORT JACKSON 

baie. Cependant , comme il ne s'agissoit de rien 
moins que de décider si les terres détachées 
dans la carte de M. Flinders étoient effective- 
ment des îles, ainsi qu'il étoit possible de le 
croire, et que d'ailleurs le fond de la baie étoit 
partout sablonneux, ils résolurent, au risque 
d'un échouement, de poursuivre leur route vers 
l'intérieur de la baie. Déjà ils n'avoient plus 
qu'une brasse et demie d'eau lorsqu'ils voulu- 
rent virer de bord ; mais il n'étoit plus temps , 
et le navire échoua par 7 pieds d'eau. Heureuse- 
ment M. Freycinet avoit compté sur la marée 
montante pour être remis à flot, et son calcul 
ne fut pas trompé. Dans cette reconnoissance 
hardie, nos géographes crurent remarquer que 
la portion de côte représentée comme une île 
dans la carte angloise appartient à la grand» 
terre, et forme la côte orientale de la grande baie 
Boullanger; mais ils se convainquirent en même 
temps que cette baie, obstruée sur tous les 
points par d'énormes bancs de sable, est abso- 
lument inutile aux besoins des navigateurs. 

Cependant M. Freycinet et son compagnon 
avoient complété la reconnoissance de l'île Fleu- 
rieu, du canal qui la sépare d'avec celle aitx 
Trois-Mondrains, et d'une partie de cette der- 



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EN EUROPE. 5i 

nière île elle-même. Dans une navigation habile 
et périlleuse , ils avoient embrassé les îlots nom- 
breux du détroit qui existe entre la terre de 
Diémen et les îles Hunter , reconnu là baie Boul- 
langer, et fixé la position du cap le plus nord 
de la terre de Diémen, auquel nous avons im- 
posé le nom de cap Buache. Le temps prescrit 
pour leur retour à l'île King étoit expiré; mais 
abandonner ces rivages sans compléter leurs 
travaux, sans examiner lia portion de côte qui, 
du cap Buache, se porte dans Test jusqu'au cap 
Rond , c'eût été perdre , pour ainsi dire , le fruit 
de tant de peines et clé périls ; en conséquence 
ils résolurent de prolonger leur séjour aux îles 
Hunter, et de redoubler de zèle dans leurs opé- 
rations. 

Le <& décembre, après avoir exploré la côte 
orientale de l'île aux Trois-Mondraîns, ils dou- 
blèrent le cap Buache , et fixèrent la position de 
cinq petits îlots qui l'entourent; ensuite ils dé- 
couvrirent une nouvelle baie, peu profonde, 
mais très-allongée, qu'ils nommèrent baie Ran- 
sonnet : elle leur parut susceptible de fournir un 
assez bon abri contre les vents d'ouest et de sud- 
est en passant par le sud. Un isthme d'une na- 
ture sablonneuse, large à peine d'un mille ou 

4. 



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5a DU PORT JAKCSON 

deux, sépare cette dernière baie de celle de 
l'ouest; le cap Guyton, formé de roches graniti- 
ques, la termine au sud-sud-est. 

Le 24, après avoir doublé le cap Élie^ oh se 
trouva par le travers d'une ouverture très-pro- 
fonde qui présentoit l'apparence d'une rivière* 
« Son intérieur, dit M. Freycinet, se trouve rem- 
» pli d'une multitude de bancs , dont la plupart 
» assèchent à mer basse : quelques-uns sont ab- 
» solument cachés sous l'eau; l'un d'entre eux, 
t> sur lequel la mer vient briser, se termine au 
» nord par un petit îlot. » La disposition de ces 
bancs n'ayant pas permis a M. Freycinet de pé- 
nétrer par le sud dans l'enfoncement qu'il ve- 
noit de découvrir, et qui reçut le nom d'Entrée 
du Casuarina, c|t officier s'y engagea par le 
nord, en suivant un petit chenal compris entre 
l'îlot dont je viens de parler et le cap Élie; mais 
bientôt les sondés devinrent tellement irrégu* 
lières, qu'il hésita plusieurs fois à s'avancer. Ce- 
pendant, comme il étoit d'un grand intérêt de 
constater l'existence d'une rivière sur cç point, 
il poursuivit sa route; mais la sonde ayant sauté 
tout-à-coup de 3 brasses à 7 pieds , il se trouva 
échoué de nouveau sur un banc de sable , avant 
d'avoir pu atteindre l'extrémité de l'enfonce- 



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EN EUROPE. 53 

ment, dont toutefois il apercevoit vaguement 
les terres basses et coupées. Ainsi qu'il étoit ar- 
rivé déjà dans la baie Boullanger, la marée suffit 
pour remettre le navire à flot; et dans le même 
temps une légère brise s'étant élevée du sud- 
sud-ouest, M. Freycinet en profita pour opérer 
sa retraite. 

Le a5 au matin, après avoir fait les relèvemens 
nécessaires pour lier ses opérations des jours 
précédens avec la position du cap Rond, il s'em- 
pressa de regagner l'île King. En côtoyant la 
partie sud de l'île aux Trois - Mondraiiïs pour 
venir gagner le canal Pérou, il aperçut à peu 
de distance de la terre un petit îlot qui se trou- 
voit entièrement couvert de phoques. 

. Le rapport de MM. Freycijiet et Boullanger 
fut reçu par tout le monde avec un plaisir d'au- 
tant plus vif, qu'en réunissant ces derniers tra- 
vaux à ceux que nous avions exécutés déjà, soit 
à l'extrémité sud , soit à la côte orientale et dans 
le nord de la terre de Diémen, il en résultoit 
que la géographie du littoral de cette grande 
île australe se trouvoit entièrement terminée 
par nos soins. 

A peine la jonction des deux navires étoit 
faite, que nous nous mîmes en route pour la 



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54 DU PORT JACKSON 

côte Sud-ouest de la Nouvelle -Hollande; mais 
avant d'aborder à ces nouveaux rivages, il con- 
vient de présenter l'histoire du plus grand pho- 
que des mers du sud, et des pêches lucratives 
dont il est devenu l'objet. 



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EN EUROPE. 55 



CHAPITRE XXIII. 

HISTOIRE DE l'ÉLEPHANT MARIN, OU PHOQUE A 

trompe ( Phoca proboscidea , N. ) : pèches des 

ANGLOIS AUX TERRES AUSTRALES. 

En faisant un besoin aux phoques de venir se 
reposer au milieu des terres , et d'y déposer leurs 
petits, la nature semble avoir voulu les dévouer 
à la mort et à la destruction. En effet, sans au- 
cun moyen de défense, pouvant à peine se traî- 
ner sur le sol, les phoques doivent partout tom- 
ber victimes des grands animaux , et surtout de 
l'homme. Aussi, fuyant également ces deux gen- 
res d'ennemis, leurs troupeaux timides ne se 
montrent - ils en grand nombre que sur ces 
îles éloignées, que sur ces rochers solitaires, 
qu'au milieu de ces glaces éternelles où les 
bêtes féroces n'existent pas , où l'homme plus 
redoutable qu'elles, n'a pas fixé son séjour ha- 
bituel. 

La plupart des îles des régions australes dé- 
voient à ce double titre devenir plus particu- 



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56 DU PORT JACKSON 

lièrement la retraite de ces nombreuses légions 
d'amphibies : on n'y a pu trouver encore aucun 
animal féroce plus gros que le chat domestique; 
et l'espèce humaine, déjà si rare sur les plus 
grandes terres, n'habite pas les îles sans nombre 
qui les avoisinent. C'est là que les phoques opt 
établi leur empire; c'est là qu'ils ont pu, multi- 
pliant leurs paisibles invasions, occuper succès-? 
sivement les Malouines, où M. de BougainviMe et 
Pernetty en observèrent plusieurs tribus remar- 
quables; Tristan d'Acunha, où du Petit-Thouars, 
avant Macartney, en découvrit une très-grande 
espèce; la terre australe de Sandwich, où les 
Anglois ont établi des chasses régulières contre 
ces animaux; celle de Kerguelen, où Pages 
en trouva de grandes troupes. Les îles Saint-Paul 
et Amsterdam en ont offert d'innombrables lé- 
gions à Cox, à Mortimer, au lord Macartney; 
Hawkins, Schouten, Le Maire, Beauchène, Rog- 
gers, Marion, Spilberg, Gandish, Nassau, Oli- 
vier de Noort, Quirogoa, D^mpier, Surville, 
Furneaux, Byron, de Gennes, Battell, Dracke, 
Hputttnapn, Hagenaar, Narbrough, Labbe, 
Guyot, Frézier, Wallis, Barrow, de Grandpré, 
White , Stavorinus , etc. , etc. , en observèrent en 
mille endroits de ces contrées méridionales; Au- 



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EN EUROPE. 5 7 

son a décrit ceux de l'île Juan-Fernandez ; Cook , 
Forster, Sparmann, ont reconnu les troupeaux de 
la Nouvelle-Zélande, de l'île Georgia, et des îles 
du Nouvel- An, à la terre des États; Labillardière, 
Mainziez et Vancouver en ont rencontré plu- 
sieurs espèces à la terre de Diémen, à la Nou- 
velle-Hollande : les archipels dangereux de la 
côte orientale de ce dernier continent en sont 
abondamment fournis; nous en avons trouvé 
nous-mêmes à la baie de l'Aventure , sur l'île 
Bruny, à l'île Maria et dans la baie Fleurieu; 
toutes les îles Furneaux , 'l'île Swan, Waterhouse, 
l'île Clarck, l'île de la Préservation, les Deux- 
Sœurs, l'île King, les îlots du Nouvel-An, les 
îles Hunter , en nourrissent d'innombrables tri- 
bus. De nouvelles troupes de ces curieux ani- 
maux se SQnt offertes à notre observation sur 
les rivages de l'île des Kanguroos, sur ceux des 
îles Saint-Pierre et des îles Saint-François, à la 
terre de Nuyts; dans le port du Roi-Georges et 
dans la baie du Géographe; l'île Rottnest, l'île 
Buache, l'île Berthollet, à la terre d'Édels, en 
étoient pareillement couvertes; enfin nous avons 
retrouvé de ces amphibies à la terre d'Endracht, 
dans la baie des Chiens-marins, à la terre de 
Witt, et jusqu'au milieu des régions éqûato- 



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58 DU PORT JACKSON 

Haies australes. Ainsi donc il n'est, pour ainsi 
dire , aucun point de ces immenses contrées qui 
ne nourrisse des espèces plus ou moins grandes , 
des troupeaux plus ou moins nombreux de cette 
famille de phoques, si peu connue jusqu'à pré- 
sent, et qui ne sauroit manquer un jour de for- 
mer une des principales coupes du règne animal. 

A la tête de ces mammifères marins de l'hé- 
misphère antarctique , il faut placer sans doute 
le phoque à trompe (phoca proboscidea, iV".), le 
plus grand et l'un des plus remarquables de tous 
ceux qui sont connus. Cette espèce, à la vérité, 
n'est pas absolument nouvelle; mais elle a été 
jusqu'à ce jour décrite d'une manière tellement 
imparfaite, elle a deux fois été si grossièrement 
dessinée , que le travail de M. Lesueur et le mien 
doivent recevoir un intérêt particulier de celui-là 
même qu'on a fait avant nous. 

Les Hollandois, dans la relation du voyage de 
la célèbre flotte de Maurice de Nassau, en i6a3, 
parlèrent les premiers du lion marin de l'île de 
Juan-Fernandez. (Recueil des Voyages de la com- 
pagnie, tom. Ill,pag. 710. ) 

Après eux, en 1708, Roggers publia sur ce 
grand phoque des détails qu'il avoit appris d'un 
malheureux Écossois nommé Selkirk, abandonné 



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EN EUROPE. 5 9 

pendant plus de quatre ans sur les rivages de l'île 
Juan-Fernandez, et que l'amiral anglois recueil- 
lit à bord de son navire. 

Anson passe cependant pour avoir le premier 
Eut connoître le puissant amphibie dont nous 
parlons; mais la date de son voyage ne remon- 
tant pas au-delà de 1742, il s'ensuit que plus 
d'un siècle auparavant l'existence du phoque à 
trompe étoit connue de l'Europe. Si la plupart 
des observations du lord anglois sont exactes, il 
n'en est pas ainsi de la figure qui les accompa- 
gne; elle se ressent trop de cette époque encore 
peu éloignée, où l'amour du merveilleux entraî- 
noit les meilleurs esprits. Une attitude que ne 
saurait jamais affecter cet animal ; une expression 
de physionomie qu'il n'a pas; des mains à cinq 
doigts distincts, articulés, munis chacun d'un on- 
gle bien arrondi; une queue bien élégamment 
retroussée, bien régulièrement découpée en 
feuilles d'acanthe ; tout dans cette figure semble 
avoir eu pour objet de reproduire les anciens 
tritons de la mythologie grecque, ou les hommes 
marins des traditions populaires. 

Dom Pernetty en donna lui-même une se- 
conde figure non moins incorrecte , ou , pour 
mieux dire, non moins fausse. 



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1 



6o DU PORT JACKSON 

Cook, Forster et Bougainville ont parlé de ce 
phoque, observé par les navigateurs anglois sur 
l'île Georgia, et par M. de Bougainvillle aux 
Malôuines, où Bernard Penrose l'avoit précé- 
demment rencontré. Enfin , nous devons à Dam- 
pier et à Byron quelques détails sur le même 
animal. 

Tous les navigateurs que je viens de citer 
s'accordent à lui donner le nom de lion marin , 
nom beaucoup plus convenable xaphoca jubata 
du nord, à qui sa longue crinière l'avoit fait 
conférer déjà depuis long-temps. D'ailleurs, plu- 
sieurs autres grandes espèces de phocacés, et 
tout récemment encore celle des îles Saint-Paul 
et Amsterdam, ayant obtenu ce même nom, il 
devient de plus en plus une source de confusion 
et d'erreur ; il doit donc être rejeté pour l'animal 
que nous décrivons. 

En l'indiquant sous le titres pécifique de leo- 
nina, Linnaeus lui donne un caractère qu'il n'eut 
jamais, celui d'une crête sur le front , fronte 
cristata : ce célèbre naturaliste fut évidemment 
abusé par les figures inexactes d'Anson et de 
Pernetty. Tous les naturalistes postérieurs à 
Linnaeus ont consacré la même erreur. 

Les sauvages du Port-Jackson connoissent le 



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EN EUROPE, 61 

phoque dont il s'agit, sous le nom de miourong. 

Enfin, les pêcheurs anglois de ces rivages 
l'appellent éléphant - marin ( sea - éléphant ) ; 
et c'est de là que la baie de l'île King, où 
ces mammifères se réunissent en plus grand 
nombre , a reçu le nom de baie des Êléphans. 
Cette dernière désignation , manifestement dé- 
duite des proportions gigantesques de l'animal , 
de la grossièreté de ses formes, et surtout de 
l'espèce de trompe qu'il porte au bout du mu- 
seau ; cette désignation , dis-je , seroit assez con- 
venable, si elle n'eût été déjà consacrée pour le 
morse , qui l'emprunta lui-même des deux sin- 
gulières défenses analogues à celles de l'élé- 
phant, qu'il porte à la mâchoire supérieure. 

Aucune de ces différentes dénominations ne 
pouvant donc être rigoureusement employée 
comme spécifique, nous avons cru devoir adop- 
ter celle de phoque à trompe (phoca probosci- 
dea ) , qui rappelle d'abord le caractère parti- 
culier par lequel cette espèce se distingue de 
toutes celles que l'on a connues jusqu'à ce 
jour. (pi. 62.) 

Des dimensions énormes de ao, 1$ ou même 
3o pieds de longueur, et de i5 à 18 pieds de 
circonférence; une couleur tantôt grisâtre, tan- 



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6 2 DU PORT JACKSON 

tôt d'un gris bleuâtre, plus rarement d'un brun 
noirâtre; l'absence des auricules, deux lanières 
inférieures longues , fortes , arquées et saillantes ; 
des moustaches formées de poils durs, rudes, 
très-longs et tordus comme une espèce de vis; 
d'autres poils semblables, placés au-dessus de 
chaque œil , et tenant lieu de sourcils ; des yeux 
extrêmement volumineux et proéminens ; des 
nageoires antérieures fortes et vigoureuses, pré- 
sentant à leur extrémité, tout près du bord 
postérieur , cinq petits ongles noirâtres ; une 
queue très-courte, cachée, pour ainsi dire, entre 
deux nageoires horizontalement aplaties, et plus 
larges vers leur partie postérieure : tels sont 
les traits qui distinguent en général le phoque 
à trompe. Mais un caractère plus particulier 
se trouve dans cette espèce de prolongement 
du museau, ou plutôt des narines, qui a fait 
imposer à cet amphibie le nom d'éléphant 
marin. Lorsque l'animal est en repos, ces na- 
rines, affaissées et pendantes, lui donnent une 
face plus large; mais toutes les fois qu'il se 
relève , qu'il respire fortement , qu'il veut atta- 
quer ou se défendre, elles s'allongent et pren- 
nent la forme d'un tube d'un pied de longueur 
environ : non -seulement alors la partie anté- 



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EN EUROPE. 63 

rieure de la tête présente une figure toute diffé- 
rente , ainsi qu'on peut l'observer dans le dessin 
de M. Lesueur {pi. 62), mais la nature de la 
voix en est également beaucoup modifiée. Les 
femelles sont étrangères à cette organisation; 
elles ont même la lèvre supérieure légèrement 
échandrée vers le bord. 

Les individus de l'un et l'autre sexe ont le 
poil extrêmement ras; dans tous il est d'une 
qualité trop inférieure pour que leur fourrure 
puisse rivaliser avec celle de la plupart des 
autres espèces de phocacés l antarctiques. 

1 J'appelle phocacés ( mammalia phocacea ) tous les 
animaux réunis par les naturalistes sous le nom de pho- 
ques. La famille nouvelle que je propose se divise en deux 
genres, distingués par la présence des aurîcules ou leur 
absence; les phocacés à auricules {phocacea auriculata) 
sont réunis dans un genre particulier sous le nom d'otarie 
(otaria, N. ). Les phocacés dépourvus d'auricules [pho- 
cacea inauriculata ) , constituent le genre des phoques pro- 
prement dits (phoca 9 N. ). Dans un travail très-étendu 
que j'ai préparé sur la famille des animaux marins dont je 
parle, j'insiste principalement sur la nécessité des distinc- 
tions que j'adopte ici , et que Buffon avoit déjà proposées. 
J'y démontre aussi que tous les ouvrages systématiques 
sur les phoques sont remplis des erreurs les plus graves ; 
que sous un même nom les espèces les plus disparates se 



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64 DU PORT JACKSON 

Habitant exclusif des régions australes , le 
phoque à trompe se complaît particulièrement 
sur les îles désertes , de manière toutefois qu'il 
semble en affectionner quelques-unes exclusi- 
vement aux autres. Ainsi, dans ce même dé- 
troit de Bass qui réunit les îles Furneaux, l'île 
Clarke , la Préservation, les Deux-Sœurs, Water- 
house, l'île Swan, le groupe de Kent, les îlots 
du Promontoire , l'île King , les îles du Nouvel- 
An, l'île aux Trois-Mondrains, l'île Fleurieu et 
les nombreuses petites îles qui se rattachent à 
ce dernier groupe , le phoque à trompe n'ha- 
bite en grandes troupes que sur les îles Hunter, 
l'île King et celles du Nouvel- An; à peine en 
trouve-t-on quelques individus sur les Deux- 
Sœurs : ils paroissent être complètement étran- 
gers à l'île Maria; sur l'île des Kanguroos je 
n'ai pu voir qu'une seule défense de phoque à 

trouvent confondues dans certains cas, tandis que, dans 
d'autres circonstances, on a, pour ainsi dire, formé de 
pièces de rapport des êtres qui restent sans type dans la na- 
ture. Je m'efforce surtout de constater le principe impor- 
tant , que toutes les espèces connues des phocacés antarctiques 
sont différentes de celles du nord, et qu'il n'en est aucune , 
dans l'un ou dans l'autre hémisphère , qui soit véritablement 
cosmopolite. ( N. B. Ce travail de Péron est encore inédit 
et même, je crois, à plusieurs égards incomplet. L. F. ) 



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EN EUROPE; 65 

trompe; enfin cet amphibie n'existe pas sûr le 
continent de la Nouvelle-Hollande, non plus que 
sur la terre de Diémen. Les habitans de ces 
deux, dernières régions ne le connoissent que 
par quelques individus que les courans ou les 
tempêtes repoussent sur leurs rivages. On en 
observe de nombreux troupeaux à la terre de 
Kerguelen, sur l'île Georgia, et à la terre des 
États , où les Ànglois font habituellement la 
pêche de ces animaux. Nous avons vu qu'ils exis- 
tent en grand nombre sur l'île Juan-Fernandez , 
et qu'on en trouve aux îles Malouines ; mais ils 
sont plus rares sur ce dernier point. Quelle que 
puisse être la raison de cette préférence, qui dé- 
pend peut-être de la présence ou de l'absence 
des petites mares d'eau douce dans lesquelles 
les phoques à trompe aiment à se vautrer, il ré- 
sulte de toutes les observations faites jusqu'à ce 
jour sur cet objet , que ces puissans animaux 
sont confinés entre les 35 e et 55 e degrés de lati- 
tude sud, et qu'ils existent dans l'océan atlan- 
tique et le grand océan austral. 

Non-seulement le phoque à trompe n'habite pas 
indifféremment sur toutes les îles, mais encore 
il ne réside pas toujours sur celles qu'il a choi- 
sies de préférence. Également ennemi d'une cha- 
III. 5 



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66 DU PORT JACKSON 

leur trop active ou d'un froid trop vif, il s'avance 
avec l'hiver de ces parages, du sud vers le nord, 
et retourne avec l'été, du nord vers le sud* C'est 
a la mi-juin qu'il exécute sa première migration : 
il aborde alors en grandes troupes sur les rivages 
de l'île deKing; ces rivages en sont quelquefois 
couverts, disent les pêcheurs anglois. Cette 
marche régulière avait été déjà décrite par le ca- 
pitaine Roggers ; il paroît même que plusieurs 
phocacés du nord ont des mœurs analogues, 
ainsi qu'on peut s'en convaincre par le passage 
suivant de Steller, qui, ayant fait naufrage sur 
111e de Bering, eut occasion d'observer plus par- 
ticulièrement ces animaux : Léo et ursus mari- 
ai, animalia migra ntia , eâdem ratione ut an s ère s > 
cigny, etc., recessus maris et incultas instdas quœ- 
rwtty quo ibi à pinguedine se Uberare, veneri in- 
dulgere, et parfum edere possint ; quibus peractis, 
, avium more domum repetunt. (Steller , de Bestiis 
mariais, pag. agi.) On va voir que tous les dé- 
tails de cette observation conviennent parfaite- 
ment au phoque à trompe. 

Un mois après leur arrivée, les femelles com- 
mencent à mettre bas; réunies toutes ensemble 
sur un point du rivage, elles sont environnées 
par les mâles, qui ne les laissent plus retourner 



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EN EUROPE. 67 

à la mer , et qui n'y retournent plus eux-mêmes, 
non-seulement jusqu'à ce qu'elles se soient déli- 
vrées de leur fruit, mais encore pendant toute la du- 
rée de l'allaitement. Lorsque les mères cherchent à 
s'éloigner de leurs petits, les mâles les repoussent 
en les mordant. Ces détails singuliers sont déjà 
rapportés par Roggers; ils n'avoient pas échappé 
non plus au rigoureux observateur dont nous 
avons tant de fois confirmé le jugement et l'exac- 
titude. « Cet animal, dit Dampier en parlant de 
» de son lion marin, demeure quelquefois des 
» semaines entières à terre, s'il n'en est pas 
» chassé. » 

Le travail du part ne dure pas plus de cinq 
ou six minutes, pendant lesquelles les femelles 
paroissent beaucoup souffrir; dans certains mo- 
mens elles poussent de longs cris de douleur; elles 
perdent peu de sang. Durant cette pénible opé- 
ration , les mâles, étendus autour d'elles , les re- 
gardent avec indifférence. 

Les femelles ne font jamais qu'un petit; et 
dans l'espace de cinq ou six ans que les pêcheurs 
ont observé ces phoques sur divers points des 
régions australes , ils n'ont vu qu'un seul exem- 
ple de portée double. Ainsi donc, dans cette es- 
pèce, on trouve une nouvelle preuve en faveur 

5. 



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«S DU PORT JACKSON 

d'un principe généralement vrai. Le nombre des 
fœtus est doutant moindre que les animaux sont 
plus grands. 

L'éléphant , marin en naissant a 4 ou 5 pieds 
de longueur; il pèse environ 70 livres; les mâles 
sont déjà plus gros que les femelles x ; du reste, 
les proportions relatives des uns et des autres 
n'offrent pas de différence sensible d'avec celles 
qu'ils doivent avoir un jour. 

Poiir donner à téter à son nourrisson , la mère 
se tourne sur le côté , en lui présentant ses ma- 
melles. L'allaitement dure sept ou huit semaines, 
pendant lesquelles aucun membre de la famille 
ne mange ni ne descend à la mer. Ce phénomène 
d'une si longue abstinence n'avoit pas échappé 
non plus à i'Écossois dont nous avons précé- 
demment parlé, a Vers la fin du mois de juin, 
» dit Roggers d'après Selkirk, ces animaux vont 
» sur 111e Fernandez, pour y poser leurs petits à 
» une portée de mousquet du bord de la mer, et 
» ils s'y arrêtent jusqu'à la fin de septembre sans 
» bouger de place, et sans prendre aucune sorte 

1 Vite disproportion semblable a lieu pour le phoca ur- 
sina, Lin. ( otaria ursina, N. ) : Mares partit midtiim ma- 
jores eduntut. (Steller, de Bèstiis marinis , pâg. 349» ) 



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EN EUROPE. 6g 

» de nourriture apparente. » (Roggers, tom. I, 
pag. 207.) Forster avoit fait la même observa- 
tion à la terre des Etats : « Ils viennent à terre 
» pour engendrer sur ces cantons paisibles; ils ne 
» prennent pas de nourriture pendant leur séjour 
» sur la côte , qui est quelquefois de plusieurs 
» semaines; mais ils deviennent maigres, et ils 
» avalent une quantité considérable de pierres 
» pour tenir leur estomac tendu. » (Forster, 
<f voy. de Cook, tom. IV, pag. 56.) L'auteur 
parle ici de Yotaria leonina, N. x 

L'accroissement des nourrissons est si prompt, 
que dans les premiers huit jours qui suivent la 
naissance, ils gagnent 4 pieds de longueur et 
IOQ livres de poids environ. 

Un développement si considérable ne peut 
avoir lieu qu'aux dépens de la mère, puisqu'elle 
ne compense par aucune espèce d'alimens, la 
déperdition de substance nourricière qui le pro- 
duit; aussi maigrit- elle à vue d'œii : on en a 

* Quelque singulier que puisse être le phénomène dont il 
s'agit, il n'est pas cependant particulier aux grands phocacés 
des régions australes ; Steller a observé quelque chose d'a- 
nalogue sur le lion marin du nord ( otaria Jubata, N. ) : 
Senes autem junio et julio parum vel etiam nihil omnino 
comedunt, ac interea temporis valdè macilentœ evadunt. 



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7 o DU PORT JACKSON 

même vu périr pendant cet allaitement pénible; 
mais il serait difficile de décider si elles a voient 
succombé d'épuisement, ou si quelque maladie 
particulière avoit causé leur mort. 

Au bout de quinze jours, les premières dents 
paraissent; en quatre mois elles sont toutes de- 
hors. Les progressions de l'accroissement sont si 
rapides, qu'à la fin de la troisième année les 
jeunes phoques ont atteint la longueur de 18 
à a 5 pieds, qui est le terme le plus ordinaire 
de leur grandeur; dès ce moment ils ne crois- 
sent plus qu'en grosseur. 

Lorsque les nourrissons se trouvent âgés de 
six à sept semaines, on les conduit à la mer : 
les rivages sont abandonnés pour quelque temps; 
toute la troupe vogue de concert, si l'on peut 
s'exprimer ainsi. La manière de nager de ces 
mammifères est assez lente; ils sont forcés, à 
des intervalles très ^courts, de reparaître à la 
surface de l'eau pour respirer l'air dont ils ont 
besoin. On observe que les petits, lorsqu'ils 
s'écartent un peu de la bande, sont poursuivis 
aussitôt par quelques-uns des plus vieux qui les 
obligent, par leurs morsures , à regagner le gros 
de la famille. 

Après être demeurés trois semaines ou même 



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EN EUROPE. 71 

un mais à la mer, soit pour familiariser leurs 
petits, avec cet élément, soit pour réparer leurs 
forces épuisées par une longue abstinence , les 
éléphans marins reviennent une seconde fois au 
rivage; ils y sont ramenés par un besoin pres- 
sant, celui de la reproduction. 

Je viens de dire qu'à l'âge de trois ans ces ani- 
maux ont pris tout leur accroissement : alors 
aussi se développe cette trompe remarquable du 
mâle , dont nous avons précédemment parlé. 
Jusqu'à ce moment il étoit confondu, pour ainsi 
dire, avec la femelle : on peut donc regarder cet 
organe comme un indice de la puissance qu'il a 
acquise de multiplier. 

À la voix impérieuse de l'amour, l'union com- 
mune disparoît pour tout le temps que doit 
durer l'ivresse qu'il inspire. Animés par les 
mêmes désirs, les mâles viennent se heurter 
entre eux; ils se battait avec acharnement, mais 
toujours individu contre individu : ce caractère 
de générosité n'est point particulier aux animaux 
dont nous parlons ; on le retrouve aussi dans 
l'ours marin du nord ( otaria ursina, N.) l . La 

1 Si duo advenus unum pugnant , alii oppressi veniunt 
in auxiliurn, indignati imparis certaminis. ( Steller, de 
Bestiis marinis , pag. 35 1. ) 



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7 a DO PORT JACKSON 

manière de combattre des phoques à trompe est 
assez singulière. Les deux colosses rivaux se 
traînent pesamment; ils se joignent; et se met- 
tant, pour ainsi dire, museau contre museau, 
ils soulèvent toute la partie antérieure de leur 
corps sur leurs nageoires; ils ouvrent une large 
gueule; leurs yeux paroissent enflammés de dé- 
sirs et de fureur : puis> s'entre-choquant de toute 
leur masse, ils retombent l'un sur l'autre, dents 
contre dents, mâchoire contre mâchoire : ils se 
font réciproquement de larges blessures l ; quek 
quefois ils ont les yeux crevés dans cette lutte ; 
plus souvent encore ils y perdent leurs défenses : 
le sang coule abondamment; mais ces opiniâtres 
adversaires, sans paroître s'en apercevoir, pour- 
suivent le combat jusqu'à l'entier épuisement 
de leurs forces. Toutefois il est rare d'en voir 
quelques-uns rester sur le champ de bataille, 
et les blessures qu'ils se font, quelque profondes 
qu'elles soient, se cicatrisent avec une prompt> 
tude inconcevable. Une telle guérison dépend 

Vulnera dentibus inferunt adeb grandia et crudelia , ut 
acinace inflicta videantur. ( Steller, de Bestiis marinis t 
pag. 353. ) L'auteur parle 4e Yotaria ursina, N. (phoca 
ufsina, Z, ) 



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EN EUROPE. 7 3 

bien moins peut-être delà qualité de leur graisse, 
comme le pensent les pêcheurs anglois, que de 
l'épaisseur même de la couche qu'elle forme au- 
tour de l'animal , et dont l'effet nécessaire est 
de mettre les parties blessées à l'abri du contact 
de l'air, en même temps qu'elle s'oppose aux 
hémorragies. 

Pendant ces combats meurtriers, les femelles, 
indifférentes en apparence aux fureurs qu'elles 
allument, attendent du sort le maître qu'il doit 
leur donner. Fier de la victoire qu'il vient d'ob- 
tenir , il s'avance au milieu du troupeau timide , 
s'approche de la compagne qui paroît lui con- 
venir le plus : celle-ci se renverse sur le côté ; le 
mâle la saisit fortement avec ses nageoires anté- 
rieures, et s'applique contre son ventre... Ils 
s'accouplent... Dans cet état, qui dure à peu 
près douze ou quinze minutes, rien ne sauroit 
les distraire; la douleur même la plus vive ne 
les arracheroit point à leur union; ils ne font 
entendre aucun cri , toutes leurs facultés sem- 
blent anéanties par le plaisir. 

Cette première jouissance ne suffit pas pour 
calmer les appétits luxurieux du vainqueur; tant 
qu'ils durent, il est impossible aux autres indi- 
vidus d'approcher d'aucune femelle. L'amiral 



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7 4 DU PORT JACKSON 

Anscm avait eu déjà occasion de faire cette re- 
marque importante au milieu des tribus de la 
même espèce qui peuploient l'île Juan-Fer- 
nandez. Il rapporte que ses matelots , compa- 
rant ce phoque jaloux et despote au maître d'un 
harem turc, l'avoient surnommé le bâcha. Steller, 
de son côté, avoit observé la même particularité 
dans les ours marins du nord x. 

Chez les grands animaux qui nous occupent, 
les désirs, comme chez Phomme, ne tardent pas 
à s'émousser par la jouissance ; alors le sultan 
jaloux abandonne le sérail à ses anciens rivaux , 
qui s'emparent des femelles à leur tour, et s'ac- 
couplent indifféremment avec les unes ou les 
autres. 

La durée de la gestation paroît être d'un peu 
plus de neuf mois; de sorte que les femelles fé- 
condées vers la fin de septembre, commencent à 
mettre bas, ainsi que nous venons de le dire, 
vers la mi-juillet. 

Cependant, à mesure que le soleil se rap- 
proche de l'hémisphère antarctique, la chaleur 

1 Mares poljgami sunt ; mas sœpè 8, i5 ad Sofœmeflas 
habet, quas anxiè œmulabundus custodit, et vel alio tan- 
tiliàm appropinquante , in furorem agitur. ( Steller, de 
Bestiis marinis, pag. 349. ) 



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EN EUROPE. 7 5 

devient plus forte : elle l'est bientôt trop pour 
des animaux originaires de régions plus froides; 
rien ne les retient plus sur ces rivages. A la fa* 
veur de la douce température du printemps, les 
femelles ont mis bas leurs petits : ceux-ci ont 
été familiarisés par les mâles avec l'élément pour 
lequel ils sont faits; le grand œuvre de la repro- 
duction est consommé.... Toute la troupe re- 
prend la routé du sud, pour y demeurer jusqu'à 
l'époque où le retour des frimas doit la rame* 
ner sur les rivages alors plus tempérés de l'île 
Ring. 

Ces émigrations périodiques ont été constatées 
aussi par Selkirk, Roggers et l'amiral Anson, 
pour les phoques de File Juan-Fernandez ; il faut 
observer cependant qu'il en demeure toujours 
un assez grand nombre sur l'île Kinget sur celles 
du Nouvd-^Ln , sans qu'il soit possible de décider 
avec certitude s'ils y sont retenus par quelque 
infirmité, par le manque des forces indispen- 
sables pour une longue navigation , ou par toute 
autre disposition qui leur rende une forte cbaleur 
plus nécessaire qu'au reste de la troupe. 

L'habitude de ces grandes migrations de l'é- 
léphant marin, quelque remarquable qu'elle 
puisse être, n'est pas uniquement propre à cette 



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76 DU PORT JACKSON 

espèce; il est probable même qu'elle appartient 
à toutes les tribus de la famille des phoques. Dé- 
terminés par les mêmes besoins, ces voyages ont 
lieu dans l'un et l'autre hémisphère à des épo- 
ques analogues; et telle est, à cet égard, la con- 
formité de mœurs qui existe entre les phoques 
du nord observés par Steller, et ceux que je dé- 
cris, qu'on peut croire que ces mœurs sont com- 
munes à la généralité de ces animaux amphi- 
bies ». . 

Nous venons de voir tout ce qui concerne les 
éléphans marins sous le rapport de leur associa- 
tion générale; il me rpste à présenter plusieurs 
traits non moins curieux de leurs habitudes. 

La plupart des phocacés connus préfèrent les 
rochers pour leur habitation ; le phoque à trompe , 
au contraire, se trouve exclusivement sur les 
plages sablonneuses; il recherche le voisinage de 

■ Propter securum veneris otium , ab ursis marinis ( ota- 
riis ursinis , N. ) eliguntur septentrionalia et incultœ hœ 
insulœ inter Américain et Asiam, magno numéro a gradu 
latitudinis 5o ad 56 sitœ , et ut matres junio mense ibidem 
pariant y acpostpartum dulci otio vires reparent , partus 
autem ibi nutriatur , adoleseat tantùm intra très menses , ut 
parentes domum autumno revertentes, sequi valeat.(Steh 
1er, op. cit. pag. 348. ) 



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EN EUROPE. 77 

l'eau douce, dont il peut se passer, il est vrai, 
mais dans laquelle les animaux de cette espèce ai- 
ment à se plonger, et qu'ils paroissent humer avec 
plaisir. Ils dorment indifféremment étendus sur 
le sable , ou flottans à la surface des mers. Lors- 
qu'ils sont réunis à terré en grandes troupes pour 
dormir , un ou plusieurs individus veillent cons- 
tamment : en cas de danger, ceux-ci donnent 
l'alarme au reste de la bande ; alors tous ensemble 
s'efforcent de regagner le rivage pour se jeter au 
milieu des flots protecteurs. Rien n'est plus sin- 
gulier que leur allure; c'est une espèce de ram- 
pement, dont les nageoires antérieures sont les 
seuls mobiles; et leur corps dans tous ses mou- 
vemens, paroît trembloter comme une énorme 
vessie pleine de gelée, tant est épaisse la couche 
de lard huileux qui les enveloppe, et dont j'au- 
rai bientôt à parler. Non-seulement leur allure 
est lente et pénible , mais encore tous les quinze 
ou vingt pas ils sont forcés de suspendre leur 
marche, haletant de fatigue et succombant sous 
leur propre poids; si, dans le moment de leur 
fuite, quelqu'un se porte au-devant d'eux, ils 
s'arrêtent aussitôt; et si, par des coups répétés, 
on les force k se mouvoir, ils paroissent souf- 
frir beaucoup; ce qu'il y a de plus remarquable 



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7 8 DU PORT JACKSON 

dans cette circonstance, c'est que la pupille de 
leurs yeux, qui dans l'état ordinaire est d'un vert 
légèrement bleuâtre , devient alors d'une cou- 
leur de sang très -foncée. Malgré cette lenteur 
et cette difficulté de leur mouvement progres- 
sif, les phoques à trompe parviennent sur file 
King à franchir des dunes de sable de 1 5 à 20 
pieds d'élévation, au-delà desquelles se trouvent 
de petites mares d'eau douce. Ces animaux 
savent suppléer par la patience et l'obstina- 
tion à tout ce qui leur manque d'adresse et d'a- 
gilité. 

Le cri des femelles et des jeunes mâles res- 
semble assez bien au mugissement d'un bœuf 
vigoureux; mais dans les mâles adultes, le pro- 
longement tubuleux des narines donne à leur 
voix une telle inflexion , que lé cri de ces derniers 
a beaucoup de rapport, quant à sa nature, avec 
le bruit que fait un homme en se gargarisant. 
Ce cri rauque et singulier se fait entendre au 
loin ; il porte avec lui quelque chose de sauvage 
et d'effrayant : et lorsqu'au milieu des nuits ora- 
geuses dont j'ai parlé dans le précédent chapitre, 
nous nous trouvions éveillés en sursaut par les 
hurlemens confus des nombreux colosses qui 
couvroient les plages voisines de nos tentes, 



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EN EUROPE. 79 

nous avions peine à nous défendre d'un senti- 
ment de trouble , que la certitude seule de la 
foiblesse réelle de ces animaux pouvoit dis- 
siper. 

Si les émigrations périodiques du phoque à 
trompe prouvent évidemment qu'il répugne aux 
chaleurs trop fortes , il est une autre particula- 
rité de ses habitudes qui l'annonce également. 
Lorsqu'un de ces animaux repose étendu sur la 
plage , et que la force des rayons du soleil l'in- 
commode, on le voit soulever à diverses reprises, 
avec ses larges nageoires antérieures, de grandes 
quantités de sable humecté par l'eau de la mer, 
et le jeter sur son dos jusqu'à ce qu'il en soit 
entièrement couvert. C'est alors surtout qu'on 
seroit tenté avec Forster de prendre les élé- 
phans marins pour autant de grosses roches. 

La plupart des sens extérieurs paraissent être 
peu subtils dans ces amphibies. L'aplatissement 
de l'œil, la densité très-remarquablè de l'hu- 
meur vitrée , observée déjà par M. de Labillar- 
dière,,la densité non moins extraordinaire du 
cristallin, tout annonce que l'organe de la vision, 
parfaitement approprié à la nature du fluide dans 
lequel ces animaux sont surtout destinés à vivre, 
est par cela même peu propre à les bien gui- 



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8o DU PORT JACKSON 

der dans un autre élément : aussi ne peuvent-ils, 
en sortant de la mer, distinguer les objets qu'à 
de très-petites distances. D'un autre côté , le dé- 
faut d'auricules contribue peut-être à l'imperfec- 
tion de leur ouïe, qui paroît être assez mauvaise. 
Les éléphans marins sont d'un naturel extrê- 
mement doux et facile; on peut errer sans 
crainte parmi ces animaux; on n'en vit jamais 
chercher à s'élancer sur l'homme, à moins qu'ils 
ne fussent attaqués ou provoqués de la manière 
la plus violente. Ce n'est pas seulement sur le 
rivage qu'ils se présentent avec ce caractère de 
douceur et d'innocence; souvent, m'ont dit les 
pêcheurs, de jeunes phoques d'une espèce infi- 
niment plus petite que la leur, viennent nager 
au milieu de ces monstrueux amphibies, sans 
que ceux-ci fassent le moindre mal à ces débiles 
étrangers. Les hommes eux-mêmes peuvent im- 
punément se baigner dans les eaux où les élé- 
phans se trouvent réunis, sans en avoir rien à 
redouter, et les pécheurs sont accoutumés à le 
faire. Il paroît aussi que ces animaux sont sus- 
ceptibles d'un véritable attachement, et d'une 
sorte d'éducation particulière. Dans les premiers 
temps de leur arrivée sur l'île, un des pêcheurs 
anglois ayant pris en affection un de ces mam- 



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EN EUROPE. 81 

mifères, obtint de ses camarades qu'on ne feroit 
aucun mal a son protégé. Long-temps, au mi- 
lieu du carnage, ce phoque vécut paisible et 
respecté. Tous les jours le pêcheur s'approchoit 
de lui pour le caresser, et dans peu de mois il 
étoit si bien parvenu à l'apprivoiser, qu'il pou- 
voit impunément lui monter sur le dos, lui en- 
foncer le bras dans la gueule, le faire venir en 
l'appelant; en un mot, cet animal docile et bon 
faisoit tout pour son protecteur, et souffroit tout 
de sa part sans jamais s'offenser de rien. Mal- 
heureusement ce pêcheur ayant eu quelque lé- 
gère altercation avec un de ses camarades, 
celui-cî, par une lâche et féroce vengeance, 
tua le phoque adoptif de ôon adversaire. Ce 
n'est pas seulement l'éléphant marin qui se dis- 
tingue par ce caractère d'intelligence et de dou- 
ceur; la plupart des autres espèces de la même 
famille le partagent avec lui, et les auteurs 
nous ont conservé plusieurs traits pareils à celui 
que je viens de rapporter >. Quelque bons et 

i Phocœ accipiunt disciplinant , voceque pariter et visu 
populum (in spectaculis exhibitœ) salutant incondito fre- 
mitu; nomine vocatœ respondent. (Varinus; vid. Rondelet, 
pag. 833.) 

Vidi ego in hdc urbe ( Bononiâ ) Vitulum marinum sic 

III. G 



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8 2 DU PORT JACKSON 

quelque paisibles que soient les phoques à 
trompe, on peut douter cependant qu'ils le 
soient assez pour souffrir le traitement que Pen- 

a circumforaneo, a quoper totam Europam trahebatur, ins- 
titutum, ut ad nomen eujusvis principis ckristiani, ceu gau- 
dio ajfectus, nescio quid voce obstreperet ; et contra, 
nominato vel Turcd, vel heretico aliquo, plane obmutes- 
cereL Quomodo canes terrestres etiam soient institut. (Ulys- 
ses Aldrovandus , de Cetis , pag. 7*5. ) 

De nos jours ( en 1777 ), il parut à Nîmes un phoque de 
plus de 6 pieds de longueur , à l'égard duquel M. Sabarot 
de la Vernière, médecin de cette ville, s'empressa d'adresser 
à M. de Buffon les détails suivans : « Docile à la voix de son 
» maître, il prenoit telle position qu'il lui ordonnoit ; il s ele- 
» voit hors de l'eau pour le caresser et le lécher , iléteignoit 
» une chandelle du souffle de ses narines ; son conducteur se 
» couchoit auprès de lui lorsqu'il étoit à sec, etc. » (Buffon 9 
Supplément, tom. VI, pag. 319.) 

I^fin , Buffon lui-même a fait des observations analogues 
sur le fameux phoque à ventre blanc (phoca leucogas* 
ter, N. ) qui fit l'étonnement de tout Paris. « Le regard de cet 
» animal, dit M. de Buffon, est doux, et son naturel n'est 
» point farouche , ses yeux sont attentifs et semblent annon- 
» cer de l'intelligence; ils expriment du moins ses sentimens 
» d'affection et d'attachement pour son maître, auquel il 
» obéit avec toute complaisance. Nous l'avons vu s'incliner 
» à sa voix , se rouler , se tourner , lui tendre une de ses na- 
» geoires antérieures, se dresser en élevant son buste; il 



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EN EUROPE. 83 

rose assure leur avoir été fait par ses matelots. 
« Ils montaient, dit-il, sur ces animaux comme 
» sur des chevaux; et quand ils n'alloient pas 
» assez vite, ils leur faisoient doubler le pas en 
» les piquant à coups de stylet ou de couteau, et 
» leur faisant même des incisions dans la peau. » 
Pour ce qui concerne la durée de la vie du 
phoque à trompe, les Ànglois n'ont pu me don- 
ner, à la vérité, des notions bien précises à cet 
égard; mais ils sont portés à croire, d'après le 
grand nombre d'individus qu'ils voient mourir, 

» répondoit à sa voix ou à ses'signes par un son rauque , qui 
» sembioit partir du fond de la gorge. On pouvoit impunément 
» lui mettre la main dans la gueule , et même se reposer sans 
» crainte auprès de lui , et appuyer le bras ou la tête contre, 
» la sienne. Lorsque son maître l'appeloit, il lui répondoit , 
•» quelque éloigné qu'il fût : il sembioit le chercher des yeux 
» lorsqu'il ne le voyoit pas ; et dès qu'il l'apercevoit après 
» quelques momens d'absence , il ne manquoit pas de lui 
» témoigner sa joie par une espèce de gros murmure » 
( Buffon, Suppl. tom. Vl>pag. 3io.) 

En général , tous ces animaux ont une physionomie si 
douce et si bonne, que je ne doute guère qu'il ne fut possible, 
en les apprivoisant, de renouveler quelques-uns des pro- 
diges que l'antiquité nous a transmis au sujet des dauphins , 
prodiges qui me paroissent , pour la plupart , ne pouvoir 
convenir qu'à des phoques. 

6. 



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84 DU PORT JACKSON 

naturellement sur les rivages, que le terme 
moyen de leur existence ne va guère au-delà 
de vingt-cinq oii trente ans. Nous retrouvons 
donc encore ici une nouvelle preuve de cette? 
règle généralement admise : La durée de l'exis- 
tence est proportionnelle au temps du dévelop- 
pement; elle est d'autant moindre qu'il est plus 
rapide. 

Ce qu'il y a de plus remarquable dans la 
période qui termine la carrière des animaux 
dont nous parlons, c'est qu'aussitôt qu'ils se 
sentent malades, ils quittent les flots, s'avancent 
dans l'intérieur de l'île plus loin qu'à l'ordi- 
naire, se couchent au pied de quelque arbris- 
seau et y restent jusqu'à leur mort, sans retour- 
ner à la mer, comme s'ils vouloient quitter la 
vie dans les mêmes lieux où ils l'ont reçue. Ce 
qui fait présumer aux pêcheurs que la fin de 
ces animaux est naturelle en ce cas, c'est que, 
sans aucune trace de blessure ou de contusion , 
ils paroissent beaucoup souffrir, et meurent ef- 
fectivement au bout de quelques jours. Steller 
avoit fait de semblables observations sur la mort 
des ours marins du nord h 

i Quot annis permulti ursi marihi ( otariœ utsincb , .ST.), 



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EN EUROPE. 85 

Au milieu des mers orageuses qu'ils habitent, 
les phoques à trompe ont d'autres chances à re- 
douter que celles des maladies ou de la vieillesse. 
Quelquefois , surpris par la tempête , entraînés 
par les courans et par les vagues, ils se trouvent 
précipités contre les rochers et mis en pièces. 
J'ai vu moi-même dans cette nuit terrible où 
notre vaisseau perdit ses ancres, sa chaloupe, et 
courut les plus grands dangers; j'ai vu, dis-je, 
deux de ces animaux brisés sur les masses de 
granit qui forment la pointe Plumier dans la baie 
cjes Éléphans. 

D'autres périls les attendent au fond des eaux. 
Dans certains cas, disent les pêcheurs, on les 
voit inopinément sortir tout épouvantés du sein 
de l'océan : plusieurs sont couverts d'énormes 
blessures; ils perdent des flots de sang; leur 
effroi concourt avec ces plaies à. prouver qu'ils 
ont été poursuivis par un ou plusieurs ennemis 
redoutables. Quels peuvent être ces terribles 
adversaires? Les pêcheurs conviennent unani- 

suâ sponte senio confecti in kdc insulâ ( Beringii scilicet ) 
pereunty ità ettotinpugnâ cadunt , et ab inflictis vulneribus 
obeunt 9 ut in aliquibus locis totum littus ùssibus et calvariis 
coopcriatur, veluti ingentia prœlia ibi commissa fuerint. 
( Steller, op. cit. pag. 358. ) 



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86 DU PORT JACKSON 

mement qu'aucun animal connu ne pourrait 
faire des blessures si larges, si profondes : ils 
présument seulement que ces monstres habitent 
loin des côtes et dans les abîmes de la mer, at- 
tendu qu'ils n'en ont jamais pu découvrir la 
moindre trace; ils ajoutent que c'est sans doute 
pour en préserver leurs petits , que les phoques 
à trompe les empêchent, avec tant de soin, 
de trop s'avancer au large, et de plonger trop 
profondément , ainsi que nous l'avons déjà ob- 
servé. 

Un ennemi bien plus redoutable attend ces 
animaux sur la terre... c'est l'homme... Nous 
avons eu occasion de rapporter que quelques 
individus étoient entraînés par les courans et les 
tempêtes sur le continent de la Nouvelle^HoU 
lande ou sur la terre de Diémen. Aussitôt que 
les sauvages de ces régions viennent à en dé- 
couvrir un, ils l'enveloppent : vainement celui-ci 
tente de regagner le rivage; toute retraite lui est 
interdite : armés de longs morceaux de bois en- 
flammés par un bout, les sauvages assiègent le 
malheureux naufragé ; à peine il a entr'ouvert la 
gueule pour présenter les seules armes qu'il 
reçut de la nature , qu'on lui enfonce à la fois 
dans la gorge plusieurs de ces torches ardentes. 



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EN EUROPE. 87 

Le géant amphibie pousse de longs mugisse- 
mens, agite avec violence son énorme masse, et 
meurt bientôt suffoqué par le défaut de respira- 
tion et par la douleur. Alors des cris de joie 
s'élèvent de toutes parts ; on ne pense plus qu'à la 
curée : les féroces vainqueurs se groupent au- 
tour de leur victime; on la déchire de tous les 
côtés à la fois; chacun mange, dort, se réveille , 
mange et dort encore. L'abondance- avoit réuni 
les tribus les plus ennemies entre elles ; les haines 
paroissoient éteintes ; mais dès que les derniers 
lambeaux corrompus de leur proie ont été dé- 
vorés , les ressentimens se réveillent , et des 
combats meurtriers terminent ordinairement ces 
dégoûtantes orgies. Il y a quelques années que 
dans les environs du port Jackson une double 
scène de cette nature eut lieu parmi les sauvages 
du comté de Cumberland, à l'occasion d'une ba- 
leine énorme qui y avoit échoué , et sur les 
ossemens de laquelle ils s'entr'égorgèrent. 

Les animaux dont nous parlons, guidés par 
un sage instinct, avoient su jusqu'à ce jour se 
dérober à la fureur de l'espèce humaine. Loin des 
lieux qu'elle habite, retirés sur des îles sauvages 
et solitaires, ces grands phoques pouvoient, sans 
ennemis, sans alarmes, y multiplier et y croître 



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88 DU PORT JACKSON 

à l'envi... tout est changé désormais pour eux ; 
et s'il leur fut possible de trouver un $bri contre 
la voracité des habitans de ces climats, ils 
n'échapperont point à l'avidité mercantile, qui 
paroît avoir juré l'anéantissement de Jeur race... 
En effet, les Anglois ont envahi ces retraites si 
long-temps prptectrices : ils y ont organisé par? 
tout des massacres, qui ne sauroient manquer 
de faire éprouver bientôt un affaiblissement 
sensible et irréparable à la population de ces 
animaux. 

Les pêcheurs Anglois se servent pour les tuer, 
d'une lance de 12 à i5 pieds de longueur, dont 
le fer, extrêmement ^céré, n'a pas moins de 24 à 
3o pouces: ils saisissent avec adresse l'instant 
où l'animal, pour se porter en avant, soulève sa 
nageoire antérieure gauche; c'est sous cette par- 
tie que la lance est plongée de manière à percer 
le cœur; et les hommes chargés de cette opéra- 
tion cruelle y sont tellement exercés, qu'il leur 
arrive rarement de manquer leur coup. Le mal- 
heureux amphibie tombe aussitôt, eu perdant 
des flots de sang. 

Quelque doux et quelque paisibles que soient 
habituellement ces animaux, il est nécessaire 
toutefois d'épier avec la plus grande attention 



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EN EUROPE. 89 

leurs mouvçmens lorsqu'on veut les frapper; 
comme s'ils pressentaient la fin, qu'on leur pré- 
pare, ils réunissent toute leur vigueur pour s'é- 
lancer contre leurs meurtriers. L'amiral Ànson 
perdit un de ses matelots, qui mourut peu de 
jours après avoir eu le crâne fracassé par un pho- 
que en furie. Mais, en général, la défense que ces 
amphibies peuvent opposer est bien foible; leur 
masse énorme ne sert qu'à les embarrasser, et 
leurs dents n'ont de redoutable que l'apparence. 
Vainement ils entrouvrent, comme par instinct, 
une gueule monstrueuse, hérissée de crochets me- 
naçans; ces armes, si terribles par elles-mêmes, 
sont mises en mouvement par des leviers si 
lourds et si grossiers , que l'animal ne sauroit en 
retirer à terre d'autre avantage que celui de l'ef- 
froi que leur première vue peut inspirer. 

Rarement les femelles des phoques opposent 
la violence; elles ont reçu d'autres armes, mais 
plus impuissantes encore que celles des maies. 
À peine elles se voient attaquées, qu'elles cher- 
chent à fuir; si la retraite leur est interdite, elles 
s'agitent avec violence ; leur regard porte l'ex- 
pression du désespoir; elles fondent en larmes. 
J'ai vu moi-même une de ces jeunes femelles en 
verser abondamment, tandis qu'un de nos ma- 



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9 o DU PORT JACKSON 

telots, homme méchant et cruel, s'amusoit, toutes 
les fois qu'elle vouloit entr'ouvrir la gueule, à lui 
casser les dents avec le gros bout d'un des avirons 
de notre chaloupe : ce pauvre animal inspiroit la 
pitié; toute .sa gueule étoit en sang, et les larmes 
lui ruisseloient des yeux. Steller, cet habile obser- 
vateur des phoques de l'hémisphère boréal, a 
fourni des détails curieux sur les mêmes signes 
de douleur que donnent aussi les ours marins 
(otaria ursina , TV.). Une femelle venoit d'être 
battue par un mâle : « cette malheureuse , dit 
» Steller, rampoit devant lui comme un ver; elle 
» le baisoit (exosculabatur), et répandoit des 
» larmes tellement abondantes, qu'elles couloient 
» comme d'un alambic sur sa poitrine, et l'inon- 
» doient. » (De Bestiis mariais , pag. 353.) ' 

Il est dans les massacres dont nous venons de 
parler une circonstance qui dément ce caractère 
de générosité par lequel les phoques à trompe 
se distinguent , et qui paroît surtout en opposi- 

* Ailleurs, en parlant d'un mâle, Steller ajoute : Simili 
moreutfœmeUa,adeo largiterlacrymabatur, ut totumpectus 
adpedes usque lacrymis inundaret y quodetpost gravia in~ 
fiicta vulnera contingit, vel post gravera iUatam injuriant 
quant ulcisci nequiu Observavi pkocas captas simili ratione 
lacrymari. ( Steller , op. cit. pag. 353. ) 



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EN EUROPE. 91 

tion avec le principe qui tient ces animaux réu- 
nis en famille : c'est la froide indifférence qu'ils 
affectent alors les uns pour les autres; non-seu- 
lement, en effet, ils ne cherchent point à se dé- 
fendre réciproquement, mais encore ceux qui 
survivent n'ont pas même Pair de s'apercevoir 
de ce qui se passe autour d'eux. 

Quand ils ne tombent pas immédiatement sous 
le coup qu'on leur porte, mais qu'ils se sentent 
grièvement blessés, au lieu de retourner à la mer, 
ils se traînent dans l'intérieur des terres, aussi 
loin que leurs forces peuvent le leur permettre; 
il se couchent au pied d'un arbre, et y restent 
jusqu'à la mort. Cette habitude singulière , que 
nous avons indiquée déjà en parlant des maladies 
du phoque à trompe, se retrouve dans le lion 
marin du nord (phocajubata, Lin.). Alors même 
qu'il vient d'être blessé mortellement dans les 
flots, il en sort pour venir mourir sur le conti- 
nent. (Steller, op. cit., pag. 36a.) Kracheninni- 
kow a fait la même observation sur les phocacés 
du Kamschatka. {Voyez son Histoire du Kams- 
chatka, tom. I er , pag. 287.) 

Quelque facile et quelque prompte que puisse 
paroître la manière dont les pêcheurs anglois 
tuent les éléphans marins , elle n'est cependant 



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92 DU PORT JACKSON 

pas la plus expéditive ni la plus simple ; les pê- 
bheurs même ne l'emploient que pour déter- 
miner une effusion de sang qui doit contribuer 
à rendre meilleure l'huile qu'ils préparent. En 
effet, ce qu'on auroit peine à croire, si les na- 
vigateurs n'en avoient répété l'observation sur 
presque toutes les espèces de phoques , sans en 
excepter celle dont nous parlons, c'est qu'il suffit 
de quelques coups , et parfois d'un seul coup 
de bâton appliqué fortement sur le bout du 
museau de ces amphibies , pour les tuer à 
l'instant. Les anciens connoissoient déjà cette 
fragilité de l'existence des phoques. 

Non hami pénétrant phocas, saevique tridentes...- 

In caput incutiunt, et circùm tempora puisant 

Nam subitâ pereunt capitis per vulnera morte. 

Oppianus. 

« La pêche de ces animaux, dit Frézier, est 
» très-facile; on en approche sans peine sur terre, 
» et on les tue d'un seul coup sur le nez. » ( Fré- 
zier, Voyage à la mer du Sud, in-4°, pag. 74 
et 75. ) 

En voyant un matelot féroce, armé d'un lourd 
bâton , courir quelquefois pour s'amuser au mi- 



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EN EUROPE. 9 3 

lieu de ces troupeaux marins , assommant autant 
de phoques qu'il en frappe, et s'entourer en 
peu de temps de leurs cadavres, on ne peut 
s'empêcher de gémir sur l'espèce d'imprévoyance 
ou de cruauté de la nature , qui semble n'avoir 
créé des êtres si puissans , si doux et si malheu- 
reux, que pour les livrer en marâtre à tous les 
coups de leurs ennemis... C'est d'ailleurs un des 
phénomènes les plus singuliers de la physio- 
logie animale, que cette espèce de foudroiement 
des phoques par un seul coup de bâton sur le 
museau. 

En ouvrant l'estomac de ceux qu'on vient de 
tuer , on y trouve ordinairement un grand 
nombre de becs de seiches, beaucoup de fucus, 
de pierres ou de gravier -, jamais on n'y aperçoit 
des débris de poisson ou de tout autre animal 
osseux. Je dois observer ici que, malgré l'assertion 
de quelques anciens voyageurs, il n'est pas vrai 
que ces animaux paissent l'herbe du rivage , ou 
même broutent le feuillage de certains arbres ; 
les pêcheurs anglois m'ont assuré que le fait 
étoit absolument controuvé , et nous n'avons 
nous-mêmes jamais rien vu de pareil. Au sur- 
plus, les expériences directes de Pages à ce sujet 
sont plus que suffisantes pour montrer toute 



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94 DU PORT JACKSON 

l'invraisemblance de cette assertion. (Pages, 
Mémoire sur les phoques, ) 

A Fégard des pierres qu'on a coutume de ren- 
contrer dans l'estomac du phoque à trompe, cet 
animal a cela de commun avec la plupart des 
phocacés connus. Quelquefois même ces pierres 
sont si nombreuses et si grosses , qu'on a peine 
à concevoir comment les parois de l'estomac qui 
les contient ne sont pas déchirées par leur pe- 
santeur. Votaria cinerea^N.^ de l'île des Kangu- 
roos, m'a offert en ce genre une particularité 
remarquable ; trente -trois pierres de diverses 
grosseurs étoient accumulées dans l'estomac d'une 
seule otarie. Forster avoit fait une observation 
non moins singulière : « Nous reconnûmes avec 
» surprise, dit-il, que les estomacs de plusieurs 
» de ces animaux étoient remplis de dix ou douze 
» pierres rondes et pesantes, chacune de la gros- 
» seur des deux poings. » ( Forster , a e voyage 
de Cook , tom. IV , pag. 56. ) 

La faculté extraordinaire qu'ont les phocacés 
de vivre presque indifféremment au milieu de 
l'atmosphère ou dans le sein des eaux , a fixé 
depuis long-temps l'attention des physiciens et 
des naturalistes. Buffon avoit cru pouvoir en 
assigner la cause dans l'ouverture du trou de 



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EN EUROPE, 9 5 

Botal, qui, suivant ce grand homme, persistait 
dans les animaux de cette famille, tandis qu'elle 
s'oblitère dans les autres mammifères, aussitôt 
que la circulation pulmonaire a remplacé celle 
du cordon ombilical. Tout le monde connoît 
cette ingénieuse théorie de BufFon , et les expé- 
riences curieuses qu'il fit sur divers fœtus pour 
l'appuyer ou pour la défendre. Malheureusement 
le fait principal, s'il existe dans quelque espèce, 
est bien loin d'être général ; et dès lors la sup- 
position du célèbre naturaliste françois devient 
insuffisante. En effet, M. de Labillardière, Stel* 
1er et plusieurs autres observateurs avoient déjà 
constaté l'occlusion du trou de Botal dans di- 
verses espèces de phoques, et je l'ai reconnue 
moi-même dans cinq espèces nouvelles des mers 
du sud. 

Ce n'est pas sous le rapport de la qualité de 
leur chair, que des chasses régulières ont été di- 
rigées contre les éléphans marins; elle est non* 
seulement fade, huileuse, indigeste et noire, 
mais encore il est presque impossible de la reti- 
rer du milieu des couches de graisse qui l'enve- 
loppent. La langue seule fournit un aliment assez 
bon ; les pêcheurs salent ces langues avec soin , 
et les vendent au prix des meilleures salaisons. 



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9 6 DU PORT JACKSON 

Nos matelots mangeoient aussi le cœur; mais la 
chair m'en a paru très-serrée , très-dure et très- 
indigeste. A l'égard du foie, qu'on recherche dans 
plusieurs espèces de phocacés, il paroît avoir 
dans l'éléphant marin quelque qualité nuisible; 
car les pêcheurs anglois, ayant voulu essayer de 
s'en nourrir, éprouvèrent un assoupissement in- 
vincible, qui dura plusieurs heures, et qui s'est 
renouvelé toutes les fois qu'ils ont voulu goût.er 
de ce perfide aliment. 

La graisse fraîche du phoque à trompe jouit 
aussi parmi les pêcheurs d'une grande réputa- 
tion pour la guérison des plaies ; c'est à cette; 
substance qu'ils attribuent la cicatrisation rapide 
des blessures profondes que ces animaux se font 
entre eux, ou qu'ils reçoivent de leurs ennemis. 
Les Anglois eux-mêmes n'emploient pas d'autre 
moyen contre les coupures journalières et sou- 
vent, très-grandes qu'ils se font en dépouillant 
ces animaux, en dépeçant leur graisse, etc.; et 
rien n'est comparable, disent-ils, à la prompti- 
tude avec laquelle ces coupures guérissent. 

La peau du phoque à trompe présente de plus 
grands avantages que toutes les parties dont je 
viens de parler. Si, par la nature de son poil très- 
court et très-rude, elle se trouve exclue de la 



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EN EUROPE. gy 

classe des fourrures proprement dites, son épais- 
seur et sa force la rendent très-recommandable 
pour d'autres ouvrages domestiques: on l'emploie 
à couvrir de grandes et fortes malles; ou l'es- 
time surtout convenable pour les harnois des 
chevaux et des voitures. Malheureusement celles 
des individus vieux, et dès lors les plus pré- 
cieuses par leurs dimensions et par leur force, 
sont les plus mauvaises , à cause des nombreuses 
et larges cicatrices dont elles se trouvent cou- 
vertes. 

Les petits avantages dont je viens de parler 
entrent pour peu de chose dans le but essentiel 
des établissemens anglois sur ces rivages. C'est à 
la graisse seule des éléphans marins que les ar- 
mateurs britanniques en veulent; elle est seule 
l'objet immédiat de leurs entreprises et de leurs 
expéditions lointaines : elle le mérite bien à tous 
égards, soit par son abondance, soit par la fa- 
cilité de sa préparation, soit enfin par la qualité 
de l'huile qu'elle fournit. En effet, égal pour les 
dimensions à plusieurs grands cétacés, le phoque 
à trompe ne leur cède nullement pour l'épais- 
seur de la couche du lard qui l'enveloppe. Anson 
n'a point exagéré lorsqu'il a dit qu'elle étoit de 
plus d'un pied. Aussi la quantité d'huile qu'Un 
III. 7 



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98 DU PORT JACKSON 

seul de ces animaux peut fournir, est-elle prodi- 
gieuse. Les pêcheurs l'estiment, pour les plus 
gros individus, de i4 à i5oo livres. 

Aussitôt que l'animal est tué, on le dépouille; 
puis, avec de larges tranchoirs bien acérés, on 
enlève la graisse par longues bandes, à peu près 
comme cela se pratique pour le dépècement de 
la baleine : on coupe ensuite cette graisse en pe- 
tits cubes, et on la fait fondre à petit feu dans 
d'immenses chaudières dressées à cet effet sur 
le rivage ; lorsqu'elle a reçu le degré de cuisson 
jugé nécessaire, on la coule dans des tonneaux. 
Toute cette opération est si facile et si prompte, 
que les dix hommes établis sur l'île King pou- 
voient aisément par jour faire 3ooo livres 
d'huile, y compris le temps de la chasse, du dé- 
pouillement, du dépècement et du transport. 
Aussi toutes les futailles qu'on avoit remises à 
ces hommes étoient- elles pleines depuis long- 
temps lorsque nous arrivâmes à File King, et 
le chef de cet établissement se plaignoit de ce 
que ses armateurs ne lui fournissoient pas la 
vingtième partie de celles qu'il auroit pu remplir. 

La quantité de substance oléagineuse qu'on re- 
tire de chaque éléphant marin est assez con- 
stamment proportionnée au volume de l'animal 



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EN EUROPE. 99 

quels que soient d'ailleurs son sexe et son âge; 
mais elle est' infiniment moindre dans tous les 
individus à cette époque singulière de la mise- 
bas et de la lactation, où les mâles et les femelles 
restent plusieurs semaines de suite sans prendre 
aucune nourriture. Quant à la qualité, on n'ob- 
serve aucune différence bien sensible entre l'huile 
fournie par les jeunes ou par les vieux, par les 
mâles ou par les femelles : chez tous elle est éga- 
lement bonne. Roggers, An son, Pernetty, Forster, 
Coréal, etc., s'accordent à la vanter, et vérita- 
blement elle est encore au-dessus des éloges qu'ils 
en ont faits. Préparée par les pêcheurs anglois, 
l'huile du phoque à trompe est limpide, inodore, 
et ne contracte point ce goût rance dont on ne 
sauroit jamais dépouiller l'huile de baleine ou de 
poisson. Employée pour les alimens de quelque 
nature qu'ils soient, elle ne leur communique au- 
cune saveur désagréable; elle fournit à la lampe 
une flamme extrêmement vive et pure* sans faire 
de fumée, sans exhaler l'odeur infecte de la plu- 
part des huiles animales; enfin elle dure plus que 
les autres produits de même nature; car la sei- 
zième partie d'une pinte suffit pour entretenir 
une mèche ordinaire pendant douze heures. Ces 
détails m'avoient été communiqués par les pê- 

7- 



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îdo DU PORT JACKSON 

cheursanglois, et nous avons pu nous-mêmes en 
reconnoître l'exactitude sur celle que leur chef > 
le brave Cowper, nous força d'accepter à notre 
départ i. Toute cette huile est destinée pour 
l'Angleterre, où on l'emploie à divers usages 
économiques, maïs particulièrement dans les 
manufactures de drap, pour adoucir les laines; 
elle s'y vend, nous ont dit les pécheurs, 6 shil* 
lings 6 pences (8 francs i3 centimes) le gallon a . 

i « Nous gardâmes pour la friture l'huile qu'on retire de 
» ces animaux jeunes ( il parle des éléphans marins ) , et nous 
» la trouvâmes aussi bonne que l'huile d'olive. » ( Voy. de 
Coréal, tom. I er , pag. 180. ) 

On peut appliquer à cette huile tout ce que Steller dit de 
celle de la vache marine, ou mainate du nord. Pinguedo 
crassa, grandulosa, consistais, candida : soliverd exposita 
butyri maïalis instar flavescens : ut gratis s imi odoris, ita et 
saporis est , adeô ut cum nulla marinorum animalium con- 
fundenda; quin imà quadrupedum adipi longé anteponenda. 
Prœter quant enim quàd diutissimè, etiam calidissinds 
diebus y conservari potest 9 nec rancorem autfœtorem uUum 
contrahit; excocta, ita dulcis est et sapida , ut omne butyri 
desiderium excusserit, sapore fermé ad oleum amjrgda- 
larum dulcium accedit, iisdemque usibus omnibus quibus 
butyrum, destinari potest. Inlampade clarè absquefumo ac 
fœtore ardet. ( Steller, op. cit. pag. 3i8 ) 

2 Cette mesure équivaut à peu prés à quatre pintes, me- 
sure de Paris. 



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EN EUROPE. 101 

11 paroît certain, d'après les observations de 
Mortimer, que l'importation en Chine de cette 
substance seroit très-avantageuse; et je ne doute 
nullement qu'elle ne devienne bientôt' pour 
les Anglois un nouvel et précieux objet d'é- 
change. 

Quoi qu'il en puisse être de ce dernier aperçu, 
la pêche des éléphans marins offre tant de faci- 
lité, elle exige si peu de capitaux, elle assure des 
bénéfices si considérables , que tout a concouru 
depuis quelques années à lui donner un déve- 
loppement rapide dans les régions australes. 
Déjà sur l'île de King et sur celles du Nouvel-An 
deux pêcheries sont en pleine activité; une troi- 
sième existe à la terre de Kerguelen; un qua- 
trième établissement de ce genre se trouve, m'a- 
t-on dit, sur la terre australe de Sandwich; 
d'autres viennent de se former à la terre des 
États \ Les Malouines ne sont plus étrangères 
aux pêcheurs anglois; et de nouvelles troupes de 
ces hommes actifs ne sauraient manquer de se 
fixer bientôt sur l'île Juan-Fernandez , s'ils n'y 
sont pas prévenus par les Espagnols* 

Ainsi donc cette grande espèce de phoques va 

1 Barrow, Nouveau Voyage en Afrique, Introduction. 



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ioa DU PORT JACKSON 

se trouver attaquée sur tous les points à la 
fois; elle va subir partout des pertes effrayantes , 
et qui deviendront de plus en plus irréparables. 
11 ne tui restera pas même la ressource qu'ont 
les baleines, celle de pouvoir, en se réfugiant 
au milieu des glaces des pôles , s'entourer contre 
l'homme des horreurs de la nature. En effet, 
une douce température est absolument néces- 
saire aux phoques : la terre est leur séjour habit 
tuel; après avoir été le berceau de leur existence, 
elle devient le théâtre de leurs amours, elle 
reçoit leurs derniers soupirs... Avec de pareils 
besoins , comment pourroient-ils se soustraire à 
la poursuite de leur principal ennemi?... Pour 
eux, plutôt encore que pour les baleines, doit 
se réaliser sans doute cette éloquente prédiction 
de l'un de mes premiers et de mes plus chers 
professeurs : « Cette grande espèce s'éteindra 
» comme tant d'autres; découverte dans ses re- 
» traites les plus cachées, atteinte dans ses asiles 
» les plus reculés , vaincue par la force irré- 
» sistible de l'intelligence humaine, elle dispa- 
» roîtra de dessus le globe : on ne verra plus 
» que quelques restes de cette espèce gigan^ 
» tesque; ses débris deviendront une poussière 
» que les vents disperseront. . . Elle ne subsistera 



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EN EUROPE. io3 

» plus que dans ie souvenir des hommes et dans 
» les tableaux du génie. » ( Lacépède, Histoire 
naturelle des Cétacés, pag. 101- ) 

Des avantages que les Anglois retirent des 
phoques des mers australes. 

Ce n'est pas seulement par la singularité de 
l'organisation et des habitudes , par le gigan- 
tesque des formes et l'énormité des masses, que 
les phoques des régions australes méritent de 
axer l'attention : devenus depuis quelques an- 
nées l'objet d'un dquble commerce également 
précieux pour une grande nation rivale de la 
nôtre, ces animaux commandent un intérêt plus 
réel et plus particulier. Sous ce dernier rapport 
aussi je n'ai rien négligé de ce qui peut com- 
pléter leur histoire; mais, pour faire mieux res- 
sortir toute l'importance de ces nouvelles consi- 
dérations, il est indispensable d'établir quelques 
idées générales sur le commerce de l'Europe avec 
la Chine : il s'en faut de beaucoup, ainsi qu'on 
le verra bientôt, que cette courte digression soit 
étrangère à notre objet. 

Ce commerce , qui successivement a passé des 
Portugais aux Hollandois, et de ceux-ci aux An- 



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io4 DU PORT JACKSON 

glois, a pris, dans ces derniers temps surtout, 
un développement si prodigieux, il s'exerce 
d'une manière si particulière , qu'il devient de 
plus en plus impossible d'en calculer les résul- 
tats ultérieurs sur l'état politique de l'Europe. 
Ce ne sont plus quelques bâtiroens qui s'y 
trouvent employés aujourd'hui , ce sont des 
flottes de trente, quarante et même cinquante 
vaisseaux, presque tous d'un très-fort tonnage, 
armés chacun de vingt, trente ou même qua- 
rante pièces de canon , montés par de nombreux 
équipages, capables, en un mot, de prêter le 
côté à des frégates et même à des vaisseaux de 
ligne. Les dernières affaires de l'Inde ont dû 
convaincre tous les esprits de la haute impor- 
tance, ou plutôt de l'énormité du commerce de 
l'Europe avec la Chine. Les observations de 
Lettsom , consignées dans le précieux mémoire 
de IM. Desfontaines sur le thé, le prouvent d'une 
manière non moins évidente. On y voit, en effet, 
que la quantité de cette dernière substance , im- 
portée de Chine en Europe depuis 1776 jus- 
qu'en 1794* a été annuellement de 20, a5, 3o et 
même 36 millions de livres pesant : or, quel que 
soit le prix auquel on veuille porter maintenant 
cette marchandise , il n'en sera pas moins prot 



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EN EUROPE. io5 

digieux. Qu'on y ajoute ensuite la valeur de ces 
riches cargaisons des plus belles soies , dont nos 
manufactures de gazes , de blondes , etc. ne sau- 
raient se passer; de toutes celles que, d'après 
le rapport fait au gouvernement par M. Ver- 
ninac, préfet du Rhône, nous sommes forcés 
d'acheter à grands frais de la compagnie angloise 
pour l'usage de nos fabriques de Lyon ; qu'on 
y ajoute encore toute la valeur de ces nankins 
également inimitables, soit pour la qualité du 
tissu , soit pour celle de la teinture ; et l'on con- 
viendra sans doute que, sans parler des vernis , 
du camphre, de l'encre, de la porcelaine, des 
étoffes de soie, de l'ambre, du musc, des dror 
gués médicinales , et de quelques autres objets 
de moindre valeur, le commerce de la Chine 
est le plus considérable qui se soit jamais fait 
avec un seul pays. 

Par malheur l'inconvénient qu'il porte avec 
lui est tellement grave, que si l'Europe ne par- 
vient pas à y remédier , elle sera contrainte peut- 
être de renoncer à ses rapports avec la Chine, 
faute des moyens nécessaires pour les entrete- 
nir. Ce dernier empire, en effet, avec une sur- 
face presque égale, en y comprenant la Tartarie 
chinoise, aux deux tiers de l'Europe , avec une 



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io6 DU PORT JACKSON 

population de 70 à 80 millions d'habitans ' 
réunit sur son spl excessivement varié, tous les 
objets nécessaires à ses besoins. Un orgueil natio- 
nal extrême concourant d'ailleurs avec la reli- 
gion et les lois à consacrer le mépris pour les na- 
tions étrangères, il en résulte que la voie des 
échanges, cette base essentielle du commerce 
des peuples, est presque entièrement nulle avec 
les Chinois. Des étoffes grossières de coton, du 
poivre, du sandal, du câlin, du riz, des tri pans, 
de l'opium, des dents d'éléphant, de la cire, sont 
à peu près les seuls produits que l'Inde et les 
Moluques fournissent à la Chine ; et ces objets, 
à l'exception de l'opium et du sandal , sont géné- 
ralement de peu de valeur. D'Europe , on y trans- 
porte quelques draps, de l'azur, de l'alun, du 
soufre, de l'étain, du corail, et un petit nombre 
d'autres articles de moindre importance. Tous ces 
objets réunis équivalent à peine à la douzième 
partie du prix d'achat des marchandises embar- 

1 Caréri porte la population de l'empire chinois à 
3 00 millions; Pinkerton va plus loin encore; il compte 
jusqu'à 333 millions d'habitans en-deçà de la grande mu- 
raille, sans comprendre dans ce nombre exorbitant la po- 
pulation de la Tartarie chinoise et du Tibet. Tous ces 
calculs paraissent exagérés, pour ne pas dire absurdes. 



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EN EUROPE. 107 

quées sur les vaisseaux européens; le reste se 
paie exclusivement en numéraire , et les négo- 
cians les plus instruits dans ce genre de com- 
merce estiment de 4° à 5° millions au moins 
le tribut d'argent que l'Europe et l'Amérique 
versent chaque année en Chine. Qu'on calcule 
maintenant la progression de ce commerce de- 
puis trente ans, et l'on sentira que si les produits 
des mines du Brésil et du Pérou venoient à chan- 
ger de direction, le commerce de l'Europe avec la 
Chine seroit bientôt anéanti. 

Le gouvernement anglois, plus que ses foi- 
bles rivaux les Américains f et les Danois , a dû 
sentir combien les bases sur lesquelles repose 
le commerce de la Chine sont ruineuses : il 

* Négocians habiles, navigateurs économes et coura- 
geux, les Américains, depuis quelques années, sont deve- 
nus des rivaux incommodes pour les Anglois. En partageant 
avec ces derniers le bénéfice du commerce des fourrures 
à la côte nord-ouest d'Amérique , et le bénéfice plus con- 
sidérable encore des pêches du grand océan austral, ils 
sont parvenus à multiplier leurs relations avec la Chine, 

et à faire redouter leur concurrence Déjà les plaintes 

des armateurs britanniques se sont élevées à cet égard; 
déjà des moyens ont été proposés au gouvernement pour 
exclure les Américains des mers du sud, et ruiner ainsi 
leur commerce à Canton 



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io8 DU PORT JACKSON 

n'a rien négligé pour le ramener au principe 
général des échanges; et s'il n'a pas complète- 
ment encore atteint son but, du moins il a su 
se procurer de puissans palliatifs contre un si 
grand mal. 

Les objets d'échange pouvoient être tirés de 
l'Europe elle-même ou des autres parties du 
monde. C'est pour les premiers que l'expédition 
du lord Macartney fut spécialement résolue. Sous 
prétexte des présens à faire, les vaisseaux le Lion 
et Tlndostan furent encombrés de tout ce que 
nos climats pouvoient offrir de plus précieux et 
de plus parfait en produits du sol, des arts et des 
manufactures. On fit naître avec adresse de fré- 
quentes occasions d'étaler ces objets aux yeux 
des Chinois : soins inutiles! Macartney lui-même 
est forcé d'en convenir; il ne put inspirer à la 
nation, à la cour, le goût d'aucune des choses 
qu'il avoit apportées dans ses navires. 

Pour ce qui concerne les productions étran- 
gères, l'Angleterre vient d'obtenir des succès 
plus importans. En effet, les fourrures ont 
été de tout temps d'un grand prix à la Chine. 
Après le Canada, si malheureusement perdu 
pour la France , la côte nord-ouest de l'Amérique 
donne les pelleteries les plus belles et les plus 



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EN EUROPE. 109 

faciles à obtenir, A la faveur de leurs foibles éta- 
blissemens . sur ces rivages, les Espagnols en 
avoient fait long-temps le principal commerce, 
sans y donner cependant toute l'extension dont 
il est susceptible. Sous des prétextes frivoles, 
l'Angleterre arme tout-à-coup, en 1790, une des 
plus belles escadres, dit Vancouver lui-même, 
qu'on eût encore vues dans ses ports; et profi- 
tant de la terreur et de la foiblesse du gouver- 
nement espagnol pris au dépourvu, elle le force 
à lui livrer le port de Cox, celui de Nootka, de- 
venu le principal entrepôt du commerce des 
fourrures, et à reconnoître, en faveur de la 
Grande-Bretagne, le droit illimité de trafiquer 
tout le long du reste de la côte d'Amérique au 
nord de Nootka. 

Dans le même temps, l'Angleterre établissoit à 
la Nouvelle-Hollande des colonies qui, sous un 
rapport semblable, lui garantissoient des avan- 
tages encore plus précieux. Tous les voyageurs, 
en effet, avoient successivement parié de l'é- 
norme affluence des pïiocâcés et des cétacés vers 
les régions australes. Les fourrures des phoques, 
sans être comparables aux pelleteries de la côte 
nord-ouest et du Canada, n'en étoient pas moins 
à la Chine d'un débit très-avantageux, et la foci- 



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no DU PORT JACKSON 

lité de les obtenir devoit suffisamment compen- 
ser L'infériorité de leur valeur. Les espérances du 
gouvernement anglois n'ont point été trompées- 
Chaque jour ce commerce prend un développe- 
ment plus rapide > et les profits en deviennent, 
pour ainsi dire, incalculables. Eh! comment 
pourroit-il n'en être pas ainsi d'une spéculation 
peu dispendieuse, si facile et si prompte à réa- 
liser? « A midi je descendis à terre avec qua- 
» rante hommes, dit Coréal, nous entourâmes 
» les loups marins, et en une demi^heure nous 
» en tuâmes quatre cents. {Voy. de Coréal, tom. II, 
» pag. î8o.) Pendant les huit jours que nous res- 
» tâmes dans la rade de Vlaming, dit Mortimer, 
» nous tuâmes douze cents phoques, dont nous 
» emportâmes les peaux après les avoir fait sé- 
» cher au soleil; et si nous eussions pu donner 
» quelques jours de plus à cette chasse , nous en 
» aurions tué sans peine plusieurs milliers i. » 

1 Tous les endroits étoient également bons pour chasser 
les veaux marins, car toute la côte en étoit couverte. 
(Cook, a e Voy., tom. IY, pag. 53.) 

Toutes les îles voisines de la terre des États sont remplies 
de lions de mer, d'ours de mer, etc. ( Cook, 2 e Voy., 
tom. IV, pag. 6i.) 

Les loups marins s'y trouvent en si grande quantité, 



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EN EUROPE. m 

Or ces fourrures, dont on peut se procurer si 
facilement des milliers en quelques jours, se 
vendent à la Chine de 2 piastres et demie à 3 
piastres, c'est-à-dire de 12 à 16 francs la pièce, 
et les cargaisons en sont d'un débit certain et 
rapide. Les Chinois en paient la valeur avec du 
numéraire, qui est employé à l'acquisition des 
marchandises de retour. Par cette sorte d'échange, 
qui devient chaque jour plus considérable, l'An- 
gleterre est parvenue du moins à diminuer de 
beaucoup pour son propre compte la propor- 
tion des espèces qu'elle étoit obligée de laisser 
annuellement à la Chine *. Sous ce rapport, la 

qu'on en voit souvent tous les rochers couverts. ( Frézier, 
Voy. à la mer du Sud, pag. 74. ) 

1 Avant la guerre précédente avec l'Espagne, l'Angle- 
terre étoit parvenue à retirer de la compagnie des Philip- 
pines, en échange des marchandises de l'Europe et de l'Inde 
qu'elle fournissoit à cette compagnie, une portion de l'argent 
nécessaire au commerce britannique avec la Chine. Dans 
ces derniers temps , les Anglois avoient obtenu des avan- 
tages encore plus précieux ; maîtres de la presqu'île de 
l'Inde , du cap de Bonne-Espérance et de la côte Natal , ils 
l'étoient aussi du commerce de l'ivoire ; la conquête des îles 
Timor et Solor leur avoit livré d'immenses forêts de bois de 



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ii2 DU t>ORT JACKSON 

Nouvelle-Hollande est devenue pour elle de la 
plus haute importance ; et son acte de prise de 
possession du grand océan austral, qui paroit 
d'abord illusoire est en effet un chef-d'œuvre 
de politique. A la faveur de ce titre solennelle- 
ment proclamé, la Grande-Bretagne peut écarter 
à son gré toutes les nations européennes de ce 
vaste et précieu* théâtre de ses pêches. Nous en 
avons rapporté dans le chapitre précédent une 
preuve aussi triste qu'évidente. 

Tandis qu'avec les fourrures du nord de l'A- 
mérique, réunies à celles des régions australes, 
l'Angleterre va solder à Canton une partie des 
marchandises qu'elle en tire, et qu'elle doit nous 
revendre à haut prix, la chasse de quelques 
autres espèces d'animaux marins lui procure en 
Europe des bénéfices plus directs et non moins 

sandal et beaucoup de cire; Teniate leur fournissent des 
cargaisons inépuisables du poivre le plus estimé des Chinois; 
Ceylan, Amboine et Banda leurs assuroient le monopole 
exclusif des plus riches épiceries ; et , par leur domination 
dans l'Inde et dans le Golfe Persique, ils faisoient presque 
exclusivement la vente de l'opium.... Ainsi, l'univers entier 
étoit mis à contribution pour donner au commerce de l'An- 
gleterre avec la Chine ce développement prodigieux qu'il 
a reçu dans ces derniers temps.... 



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EN EUROPE. n3 

importans. Peu satisfaite d'exploiter presque ex- 
clusivement aujourd'hui la pêche du cachalot et 
de la baleine au nord, elle vient d'envahir cette 
même branche de commerce dans l'hémisphère 
austral. J'ai dit ailleurs (chap. xxi) à quel point 
les pêches de ces cétacés dans le détroit de Ma- 
gellan, à la côte de Natal, la terre de Kerguelen, 
la terre de Sandwich, et surtout à la Nouvelle- 
Zélande, produisaient aux Anglois d'énormes bé- 
néfices, je ne dois donc plus parler en ce moment 
que des avantages du même genre que cette na- 
tion retire des phoques. 

Indépendamment du phoque à trompe, il en 
est deux autres espèces qui ne fournissent pas 
une moindre quantité d'huile : c'est le lion ma- 
rin proprement dit {otaria leonina, iV.), qui se 
trouve sur la plupart des îles australes, et le 
grand phoque des îles Saint-Pierre et Amsterdam 
(phoca rekma, JY.), dont Macartney, Cox et 
Mortimer nous ont successivement donné l'inté- 
ressante histoire. Ces trois espèces de phocacés, 
les plus grandes que nous connoissions jusqu'à 
ce jour, ne peuvent à la vérité servir par leur 
fourrure les projets de l'Angleterre; mais la qua- 
lité de l'huile qu'on en retire , la facilité de sa 
préparation, l'énorme quantité que chacun de 
III. 8 



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u4 DU ÇORT JACKSON 

ces ^nipwux en fournit, etc., tout concourt à' 
leur donner une importance non moins grande 
qu'aux espèces à fourrures plus belles- La pèche 
de ces derniers amphibies offrira encore bien 
plus d'avantages, s'il est vrai, comme l'assure Mor- 
timer, que ses produits puissent devenir en Chine 
jm nouvel objet d'échange; mais, en attendant, 
l'importation de cette huile en Europe procure 
au* armateurs anglois des bénéfices d'autant 
plus assurés, qu'ils peuvent la fournir à des prix 
beaucoup moindres que les armateurs des autres 
nations, qui se trouvent réduits à glaner au mi- 
lieu des régions épuisées du nord. Ainsi donc 
tout tend à concentrer de plus en plus, entre les 
main* de l'Angleterre, ces pèches lointaines et 
lucratives. Un intérêt plus puissant que celui du 
gain lui commande epcore cette politique, « En 
» effet, dit avec raison M. de Fleurieu, chez nos 
» rivaux on compte pour beaucoup, on compte 
» pour tout, de donner la plus grande activité au 
» commerce et à la marine qui l'alimente, et 
» toute l'extension possible à la navigation , et 
» surtout â la grai^de navigation où s'élève, cette 
» innombrable pépinière de matelots qui, endur- 
» cis de lpngue main k la fatigue et aux dangers, 
» et versés ensuite sur les vaisseaux de l'état, ces 



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EN EUROPE. n5 

» citadelles mouvantes de la Grande-Bretagne , 
» assurent à la fois son indépendance et sa do- 
» mination. » (Fleurieu, Voyage de Marchand, 
tom. II, page 655.) 



8. 



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n6 DU PORT JACKSON 

M M M H WM MMMM N UM «MM MI I MM > MI IM 

I 

CHAPITRE XXIV. 

RETOUR A LA CÔTE SUD -OUEST DE LA NOUVELLE- 
HOLLANDE : ILE DES KANGUROOS. 

Du 37 décembre 1802 au i«* février x8o3. 

Quelque importans qu'eussent été nos pre- 
miers travaux à la côte sud-ouest de la Nouvelle- 
Hollande, ils n'embrassoient cependant pas tous 
les détails de cette terre immense ; la saison trop 
avancée , la grandeur de notre navire , la fré- 
quence des orages et les vents contraires ne 
nous avoient pas permis de compléter la recon- 
noissance de l'île des Kangurbos et des deux 
golfes qui sont à Fopposite. Ce fut vers ce point 
intéressant de la Nouvelle-Hollande que nous 
fîmes route , après avoir opéré notre jonction 
avec le Casuarina, dans la matinée du 27 dé- 
cembre , ainsi que je l'ai dit ailleurs. 

L'atmosphère étoit chargée de brumes épaisses, 
et les vents étant peu favorables, nous eûmes 
beaucoup de peine à doubler l'île King par le 



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EN EUROPE. 117 

sud. Dans \a matinée du a8, le Casuarina faillit 
se perdre contre deux rochers d'une grande éléva- 
tion , mais qui se trouvoient tellement envelop- 
pés de vapeurs, qu'on ne put les apercevoir qu'au 
moment où il n'étoit plus possible de lès fuir : 
un canal, large à peine de 200 toises , séparait 
ces roches formidables; il fallut s'y jeter : heu- 
reusement il étoit profond , et notre conserve 
put échapper au désastre qui la menaçoit. A 
cette époque, le baromètre se soutenoit de a8P 
a 1 à a8r 3 l , et le thermomètre ne s'élevoit 
guère au-dessus de ia^, bien que nous fussions 
alors dans une saison correspondante à la fin du 
mois de juin de nos climats. 

Du 29 au 3 1 décembre, l'humidité continua, 
et ce dernier jour fut marqué par une de ces 
illusions d'optique dont l'histoire des voyages 
offre plusieurs exemples. Une immense écharpe 
de vapeurs, fixée à l'horizon, présentoit si par- 
faitement l'apparence d'une terre, que tout le 
monde,, à bord des deux navires, y fut trompé. 
De toutes parts on croyoit distinguer les caps, 
les pitons et les enfoncemens divers qui consti- 
tuent une grande étendue de côtes; mais, après 
avoir couru pendant-plusieurs heures vers ces 
rivages fantastiques , nous reconnûmes notre er- 



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iife DU PORT JACKSON 

reur, et nous nous empressâmes de reprendre 
Ja rouie que nym avions aimai à propos changée, 
lue ? janvier j8o3, nous eûmes connoissance 
des terres qui forment l'extrémité la plus orien- 
tale <Je nie de$ Kanguroos ( pi i3.) Cette île 
est, de toutes celles qui se rattachent au conti- 
nent de la Nouvelle-Hollande, la plus grande qui 
soit connue. Toute sa côte méridionale est 
pxposée, s^ns abri, aux flots impétueux du 
grand océan austral. 

Les rivages septentrionaux de cette île ayant 
été déjà reconnus dan* notre précédente cam* 
peigne , nous nous rapprochâmes d'abord du eap 
Sanèy vers la partie, orientale de l'île, et com- 
iuauçanfies , aussitôt après, noa opérations à 
la cote sud. Yingt pailles environ à l'ouest du 
cap Sapé , se présente une haie très-large^ mais 
peu profonde et peu sûre, que nom nommâmes 
haie d'Etitêes; h cap linoiç ea forme ia pointe 
australe. 

Le £ 3 ipidi, npw nous tro*w^m> déj£ par le 
trayçrs, du çap sjjd de VUe ^41 fut $tppel$ cep Gm* 
theaume : deua petits. îlots, çeçué* de récifs, en 
spnt à peu de dist^pee et dans le sud-sud^est. 
La baie Vworme, que nous découvrîmes ensuite, 
a quatre ou cinq Lieues d'ouverture; mais, comme 



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EN EUROPE. 119 

la précédente, elle est peu profonde, et ne sa u- 
roit fournir aucuri abri contre les vents impé- 
tueux qui dominent dans ces régions. À cinq cm 
six milles au large de cette baie , >et vers sa pointe 
occidentale, on aperçoit une grosse chaîne de 
récifs , que nous rangeâmes à très^peu de dis- 
tance. 

Du cap Kersaint, qui termine à Foues* laf baie 
Vivotoe , jusqu'à la hauteur du cap du Coùëdic, 
dans une étendue de prltrs de trente milles, Fîïe 
des Kanguroos court à peu près est et ouest , 
sans offrir aucun détail remarquable. La mer 
brise avec violence le long de cette côte , et Fon 
observe çà et là de$* récifs qui paroisseitt très- 
rapprochés du rivage : cependant un* de ces ré- 
cifs, qui gtt patf le travers d ? ûn petit cap que 
nous avons nommé cap Bouguer, s'avance à plus 
de trois lieues a* large y et présente un danger 
d'autant plus à cràindrte , qai'M se trouve plus* à 
fleutf d'eau. Le cap du Couëdic est défendu par 
une double chaîné de brâans, et les îlots du 
Ca$U$rmù> sont pareillement environnés dte ré- 
eifs. La haie Maupertuis , comprise entre le cap 
du Couëdic et le cap Bedouî, offre la même con- 
figuration que tes précédentes , et ne mérite pas 
plus d'intérêt qu'elles. 



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lao DU PORT JACKSON 

Au-delà, du cap Bedout , qui forme la pointe la 
plus occidentale de Vile, on découvre une ravine 
profonde, qui paroît servir de lit à quelque tor- 
rent : nous la nommâmes ravine des Casoars, du 
grand nombre des animaux de ce genre qui 
existent sur l'île* 

Le 4 au matin , nous doublâmes le cap nord- 
ouest, que nous consacrâmes sous le nom de 
cap Borda: de ce point nous vîmes la côte se 
diriger vers Test, en présentant plusieurs caps 
peu saillans, qui reçurent les noms de cap For- 
bin, cap Prony, cap Cassini et cap d'Estaing; 
le cap Marsden forme à la fois l'extrémité nord de 
l'île , et la pointe occidentale d'une grande baie 
que les Anglois ont nommée baie Nepean : nous 
y mouillâmes le 6 janvier au matin. 

Cette baie, située vers la partie nord-est de 
l'île, est le plus considérable de tous les enfon- 
cemens que présente l'île; elle en est aussi le 
plus important sous tous les rapports; sa situa* 
tion la met à l'abri des vents du sud-ouest, et son 
étendue la rend propre à recevoir des flottes 
nombreuses; elle a 17 milles d'ouverture, sur 
une profondeur de 8 à 10 milles; le brassiage y 
varie de g à ia brasses, et le fond est partout 
d'un sable vaseux, mêlé d'herbages, et d'une très- 



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EN EUROPE. iac 

bonne tenue. Dans la partie occidentale de cette 
baie se trouvent deux anses remarquables : Tune, 
très-étroite et plus profonde, fut appelée anse 
des Hauts-fonds, à cause de ceux qui l'obstruent ; 
l'autre, plus large et plus libre, servoit particu- 
lièrement d'asile à des troupeaux nombreux 
d'animaux amphibies : nous la nommâmes anse 
des Phoques. Un gros cap très -saillant, le cap 
Vendôme occupe le milieu de la baie, et sé- 
pare cette dernière anse d'un petit port ou la- 
gon extrêmement irrégulier, presque partout 
obstrué de bancs de sable , mais dont les eaux 
paisibles nourrissent d'innombrables légions de 
pélicans. Le cap des Kanguroos termine à l'est 
la baie Nepean. Deux milles environ au-delà 
de ce dernier cap, se trouve la petite anse des 
Sources y qui mérite une mention particulière, 
parce que c'est le seul point de l'île sur lequel 
nous ayons pu nous procurer quelque eau douce. 
Plus loin est une baie de 2 ou 3 milles d'ouver- 
ture et d'une profondeur un peu moindre , dans 
l'intérieur de laquelle nous savions déjà mouillé 
l'année précédente. A ce dernier point, la côte, 
en s'inclihant vers le sud-sud-est, rencontre le 
cap Willoughby, peu éloigné du cap Sané, dont 
nous avons parlé d'abord. On voit par cette con- 



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iaa DU PORT JACKSON 

figuration compliquée de la partie orientale de 
l'île des Kanguroos, que tout l'espace compris 
entre le lagon dont nous avons parlé et ce der- 
nier cap, forme une presqu'île de ao milles de 
long , sur deux lieues de large, dans sa partie la 
plus étroite, et que nous avons nommée presqu'île 
la Galissonnière , en mémoire du vainqueur de 
l'amiral Bing, 

Après avoir esquissé te tableau géographique 
de l'île des Kanguroos, nous allons nous occuper 
maintenant de l'histoire physique et météorolo- 
gique de cette grande île* 

C'est un phénomène bien étrange que ce ca- 
ractère de monotonie, de stérilité, si générale 
ment empreint sur les diverses parties de la Noti- 
velle-Hellande, et sur les îles nombreuses qtii s'y 
rattachent^ un tel phénomène devient encore plus 
inconcevable par le contraste qui existe entre ce 
continent et les terres voisines. Ainsi , vers le 
nord-ouest, nous avions vu les îles fertiles de 
l'archipel de Timor offrir à nos regards leurs 
hautes montagnes, leurs rivières, lewrs ruis- 
seaux nombreux et leur» forêts profondes, lors- 
qu'à peine quarante-huit heures s'étoient écou- 
lées depuis notre départ des côtes noyées , ari- 
des et nues de la terre ée Witt; ainsi, vers le 



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EN EUROPE. m3 

sud , nous avions admiré les puissans végétaux 
de la terre de Diémen et les monts sourcilleux 
qui s'élèvent sur toute la surface de cette terre ; 
plus récemment encore, nous avons célébré la 
fraîcheur de l'île King et sa fécondité.... La scène 
change ; nous touchons aux rivages de la Nou- 
velle-Hollande, et pour chaque point de nos ob- 
servations il faudra désormais reproduire ces 
sombres tableaux , qui tant de fois déjà ont fa- 
tigué Fesprit du lecteur, comme ils étonnent le 
philosophe , comme ils affligent le navigateur. 

L'île des Kanguroos {pi. i3. ) ne présente, 
malgré «a grande étendue, aucune espèce de 
montagnes proprement dites : la charpente en- 
tière du' pays se compose de collines plus ou 
moins élevées, mais dont les sommets sont pres- 
que partout réguliers et uniformes. Totrt le long 
de la cote méridionale , ces collines se dévelop- 
pent pur un seul plan de a à 3oo pied» de hau- * 
teur perpendiculaire. Les pentes en sont telle- 
ment unies , que dan& leur partie supérieure 
elles paraissent glissantes; mais, aaa bord oie la 
mer, ces même» coltines sont taillées à pié, et 
s'élèvent puisque partout comme nn rempart. 
Leurs couleurs sont tristes et saurages; eHes- va- 
rient du gris au bnm, ou même au noirâtre; les 



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ia4 DU PORT JACKSON 

espaces moins rembrunis sont d'un jaune docre 

plus ou moins sale. 

Du cap Bedout jusqu'à la ravine des Casoars , 
les terres n'offrent qu'un seul plan de collines 
parfaitement semblables à celles de la partie 
sud, mais plus hautes; et bien qu'elles soient 
dépourvues de toute espèce d'arbres , on y dis- 
tingue pourtant çà et là quelques traces de ver- 
dure- A travers cette chaîne, la ravine des Ca- 
soars laisse apercevoir, dans l'intérieur, d'autres 
collines dont quelques parties sont boisées. La 
côte du nord est aride et nue comme celle du 
sud , et se montre partout avec un aspect ana- 
logue. 

Les rivages de la baie Nepean sont formés 
eux-mêmes de collines peu élevées; mais la ver- 
dure qui les couvre , et les forêts dont les som- 
mités se montrent sur divers points , donnent à 
cette partie de l'île un aspect plus riant et plus 
agréable. 

Telle paroît, aux yeux du navigateur qui la 
circonscrit dans sa route , la plus grande île de 
la Nouvelle-Hollande : cependant le tableau que 
je viens de tracer, rigoureusement exact pour 
toutes les côtes de cette île, serait devenu sans 
doute plus intéressant et plus varié, s'il nous 



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EN EUROPE. ia5 

eût été possible de pénétrer dans l'intérieur du 
pays, pour en observer la constitution physique 
et les productions diverses. 

Dépourvue de montagnes, étrangère à cette 
végétation active qui entretient l'humidité de la 
terre, l'île des Kanguroos nous a paru presque 
entièrement manquer d'eau douce; il est vrai 
que nous nous trouvions alors dans la saison la 
plus chaude de l'année : nous parvînmes cepen- 
dant, en creusant quelques trous dans la petite 
anse des Sources, à nous procurer une quantité 
d'eau suffisante pour notre consommation jour» 
nalière. 

Ce n'est pas seulement le long des rivages que 
cette île, à l'époque dont je parle, étoit privée 
d'eau douce; il est une particularité de l'his- 
toire des animaux qui la peuplent , qui semble- 
rait annoncer que cette disette étoit alors, si- 
non absolue, du moins bien générale dans l'in- 
térieur du pays. En effet, aussitôt que la chaleur 
du jour commençait à diminuer, on voyoit ac- 
courir du fond des bois de grandes troupes de 
kanguroos et de casoars , qui alloient demander 
à l'océan une boisson que la terre leur refusoit 
sans doute. 

Cette rareté des eaux, le peu d'élévation du 



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ia6 DU PORT JACKSON 

sol, la foiblesse générale de la végétation, con- 
courant sur ces rivages à rendre plus vive la 
chaleur de l'atmosphère, il n'est pas étonnant 
que le terme moyen de nos observations ther- 
mométriques ait été pour midi, de i8 d , 7. Le 
20, le i»5, le 27 , le 2*9 et le 3o janvier furent sur- 
tout des journées très-chaudes; le mercure, à 
l'ombre et à deux heures de l'après-midi, s'éleva 
sur l'île jusqu'à ^7^, 5; les vents de terre, c'est- 
à-dire ceux de nord-est, du nord-nord-est, de 
l'e&t«nord-est, dominaient «lors, et nous pûmes 
nous convaincre qu'ils participoient de la nature 
des vents brùlans qui désolent l'intérieur de la 
Nouvelle-Hollande, 

L'atmosphère, sur les côtes arides et dépri- 
mées de l'île des Kançurooé , s'est montrée pres- 
que toujours d'une sérénité parfaite : à peine, 
dans l'espace de vingt^huit jours,; avons-nous eu 
quelques instaos d'une pluie légère; et le i5 jan- 
vier , un foible orage , qui nous arrivoit de 
l'ouest , fut dissipé aussitôt, pour ainsi dire,, qu'il 
eut touché les rivages de. l'Ile. La marche de l'hy- 
gromètre fut conforme à l'état de l'atmosphère, 
et les variations de cet instrument, comprises 
entre 68 et g^ il 9 nous donnèrent pour terme 
moyen 8a d , o5 ; mais de yfns les résultats de ce 



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EN EUROPE. I27 

genre que nous obtînmes, le plus curieux fut la 
marche rapide; dej'aiguille vers la sécheresse, au 
moment où les vents du nord-est soufûoient avec 
force daijs l'après-midi du %$ : de 94 elle rétro- 
grada jusqu'à 68 d . 

En réunissant ces faits remarquables aux ob- 
servations analogues que nous aurons à rappor- 
ter dans le chapitre xxv, nous pouvons donc dé- 
duire Ja conséquence suivante : 

«Les vents qui traversent la Nouvelle-Hollande 
» du nord-est au sud-ouest, du nord- nord-est au 
» sud-sud-ouest, et de l'e&t-nord-est à l'ouest-sud- 
» ouest, sont, pour la cote Sud-ouest de ce con- 
» tinent, des vents chauds et secs. » 

Que si Ton cherche maintenant à comparer 
ces résultats de nos recherches météorologiques 
sur l'île dçsKanguroos, avec ceux du mëo&e genre 
que nous avoqs obtenus à l'Ue King, qj* trouve 
que le thermomètre s'çst élevé de u d , 5 plus 
haut sur la première de ces Ues que sur la der- 
nière; que le terme moyen de la chaleur, qui 
n'avoit été que de i4 d dans la baieWes Élépbans, 
est de i8 d ,7 pour l'île des Kanguroos; et que 
celui de l'humidité est, à ce dernier point, de 
i8 d ,a8 moindre que sur l'Uç Ring. Sa«s doute de 
telles différences ne satfcoient dépendre delà posh 



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i28 DU PORT JACKSON 

tionde deux endroits si voisins; maison en trouve 
la cause réelle dans la constitution opposée des 
deux îles que je compare. Ainsi tout s'enchaîne 
dans l'observation des phénomènes de la nature : 
la connoissance de l'état physique du sol éclaire 
ici l'histoire météorologique de l'île, et toutes les 
deux ensemble vont prêter d'utiles secours au 
naturaliste. 

Les produits minéraux de l'île des Kanguroos, 
moins variés que ceux de l'île de Ring , offrent 
plus d'intérêt que ces derniers ; ils se composent 
essentiellement des diverses espèces de schistes 
primitifs, entre les couches desquels se trouvent 
quelques veines de quartz opaque, le plus or- 
dinairement blanchâtre , et quelquefois rougeâ- 
tre. Toute la partie occidentale de la baie Nepean 
est principalemeut composée d'un grès ferrugi- 
neux rouge et très-dur : c'est à cette roche que 
le cap Vendôme, celui du Géographe, le cap 
Rouge et le cap Marsden doivent la teinte rou- 
geâtre et sombre qui les fait distinguer au loin. 

Deux autres espèces de grès existent encore 
sur l'île qui nous occupe ; l'une, primitive, 
quartzeuse et très-compacte, forme des parties 
de cotes assez étendues; l'autre, secondaire, 
calcaire et moins dure, joue dans l'histoire géo- 



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EN EUROPE. i2 9 

logique du sol un rôle sinon plus important, au 
moins plus singulier que la première espèce. 
C'est au milieu de cette roche que sont enfouis 
des arbres , on pçurroit dire même des portions 
entières de forêts pétrifiées.... En plusieurs en- 
droits où les dunes sont taillées à pic, on distingue 
parfaitement les troncs de ces arbres; on peut en 
suivre les plus petits détails; on voit leurs ra- 
meaux, également pétrifiés, s'enfoncer et se per- 
dre dans la gangue commune : il n'est pas jus- 
qu'aux plantes parasites et grimpantes, qu'on 
ne retrouve dans le même état de pétrification, 
et serpentant autour des arbres dont il s'agit. 
Sur quelques points, les dunes gréeuses se sont 
éboulées; les décombres en ont été successive* 
ment entraînés par les eaux, dispersés par les 
vents: le sol s'est aplani, et présente des surfaces 
plus ou moins égales et quelquefois très-étendues. 
Là se montrent, d'une manière encore plus re- 
marquable, les pétrifications curieuses que je 
décris. Coupés naturellement au niveau du sol, 
les troncs des arbres forment comme de larges 
mosaïques : en examinant ces troncs avec beau- 
coup de soin, on y reconnoît encore les diverses 
couches du tissu ligneux L'esprit étonné s'ar- 
rête sur un si grand phénomène, et cherche à 
111. 9 



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i3o DU PORT JACKSON 

découvrir dans la nature le principe et les agens 
d'une telle métamorphose.... Nous dirons dans le 
chapitre xxxvn, quels paraissent être ces agens; 
contentons - nous ici d'avoir exposé les faits. 

Sur plusieurs points de la baie Nepean , on 
rencçiitre deux espèces de pierres calcaires : 
l'une , d'un grain plus serré , d'un tissu plus ho- 
mogène, se rapproche de la nature des grès; 
l'autre ressemble davantage aux substances cré- 
tacées. Ces pierres calcaires sont ordinairement 
superposées aux roches schisteuses, ainsi qu'aux 
grès primitifs : on les observe à plus de 5o ou 60 
pieds au-dessus du niveau de la mer, et , à cette 
élévation , elles contiennent une grande quantité 
de détritus et de débris de coquilles pétrifiées. 

I^e sable du rivage est très-fin, de nature 
quartzeuse, mélangé d'environ une cinquième 
partie de terre calcaire fortement atténuée. Ce 
sable , repoussé du bord de la mer par les vents 
et par les eaux, s'élève, sur une grande partie 
du rivage, en dunes de 60 à 80 pieds de hau- 
teur. Je reviendrai, dans un des chapitres suivans, 
sur ce sable, sur ces dunes, et nous verrons leur 
histoire se rattacher d'une manière intéressante 
à celle des pétrifications. 

Dans le fond de la grande baie qui nous 



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EN EUROPE. i3i 

occupe, on rencontre des forêts qui paroissent 
se prolonger assez loin vers l'intérieur du pays, 
et qui se composent, comme toutes celles de 
ces régions lointaines, de diverses espèces d'eu- 
calyptus, de banksias, de phébaliums, de mi- 
mosas, de casuarinas, de métrosidéros , de lep- 
tospermes , de styphélias , de conchiums , de 
diosmas , d'hakéas, d'embothriums , etc., etc. 
Parmi ces arbres , et surtout parmi les plus gros, 
il en est un grand nombre qui sont si complè- 
tement gâtés à l'intérieur, qu'ils ne sauraient 
être employés à aucune sorte d'usage; cette al- 
tération m'a paru généralement dépendre de la 
maigreur du sol, qui ne fournit point à ces vé- 
gétaux une quantité suffisante de sucs nutritifs , 
lorsque, parvenus à de fortçs dimensions, ils 
exigent plus d'humidité pour leur entretien. Que 
dirai-je de l'inutilité des forêts de l'île sous le 
rapport de la nourriture de l'homme et des ani- 
maux ? Elles partagent ce triste caractère avec 
toutes celles de la Nouvelle-Hollande et des îles 
qui en dépendent ; caractère d'autant plus incon- 
cevable, que ces régions lointaines nourrissent 
un plus grand nombre de végétaux magnifiques. 
Nulle trace du séjour de l'homme ne se fait 
remarquer ici , et nous n'y avons vu que trois 

9- 



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i3a DU PORT JACKSON 

espèces de mammifères : Tune appartient au joli 
genre des dasyures ; les deux autres sont nou- 
velles et paroissent être les plus grandes de la 
famille des kanguroos. Plusieurs de ces animaux 
sont ici de la hauteur d'un homme et plus, lors- 
qu'assis sur les jambes de derrière et sur la 
queue, ils tiennent leur corps perpendiculaire. 
Favorisée par l'absence de tout ennemi, la multi- 
plication de ces grands quadrupèdes a été con- 
sidérable dans cette île ; ils y forment de nom- 
breux troupeaux. En quelques endroits plus 
habituellement fréquentés par eux, la terre est 
tellement foulée , qu'on n'y voit pas un brin 
d'herbe. De larges sentiers , ouverts au milieu des 
bois, viennent aboutir de tous les points de l'in- 
térieur au rivage de la mer; ces sentiers, qui se 
croisent dans tous les sens , sont partout forte- 
ment battus; on pourroit croire, en les voyant 
d'abord, qu'une peuplade nombreuse et active 
habite dans le voisinage. 

Cette abondance de kanguroos rendant la 
chasse aussi facile que profitable , nous pûmes 
nous en procurer vingt -sept, qu'on embarqua 
vivans à bord de notre navire, indépendamment 
de ceux qui furent tués et mangés par l'équipage. 
Cette précieuse acquisition ne nous coûta ni mu* 



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EN EUROPE. i33 

nitions, ni fatigue; un seul chien fut notre pour- 
voyeur : formé par des pécheurs anglois à ce 
genre de chasse, il poursuivoit les kanguroos, 
et lorsqu'il les avoit joints, il les tuoit aussitôt, 
en leur déchirant les artères jugulaires. Il ne 
falloit rien moins que la présence et les cris du 
chasseur pour arracher la victime à une mort 
certaine. Avec un tel chien, avec une telle mé- 
thode de chasse, il n'est pas douteux que plu- 
sieurs hommes auraient pu se procurer sur cette 
île une nourriture abondante; on conçoit même 
que la race innocente et foible des kanguroos 
serait infailliblement détruite en peu d'années 
par quelques chiens de l'espèce de celui dont je 
parle. 

Parmi les phocacés nombreux qui peuploient 
les rivages de l'île , on distinguoit surtout une 
nouvelle espèce du genre otarie x , qui parvient 
à la longueur de 9 à to pieds. Le poil (Je cet 
animal est très-court, très-dur et très-grossier; 
mais son cuir est épais et fort, et l'huile qu'on 
prépare avec sa graisse est aussi bonne qu'abon- 
dante. Sous l'un et l'autre rapport, la pêche de 
cet amphibie offrirait de précieux avantages ; il 

» Otaria cinerea, N. 



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,34 DU PORT JACKSON 

en est dé même de quelques autres espèces de 
phocacés plus petites, qu'on trouve également en 
très-grand nombre sur ces bords, et qui portent 
des fourrures de bonne qualité. Dans le cas d'une 
spéculation de ce genre , l'anse des Sources pro- 
çureroit aux; pêcheurs assez d'eau pour leur con- 
sommation, tandis que les kanguroos et les ca- 
soars leur fourniroient une nourriture salubre et 
inépuisable. 

Comme toutes les autres îles désertes de la 
Nouvelle-Hollande, celle dont nous parlons réu- 
nit de grandes troupes d'oiseaux de terre et de 
mer : les premières se composoiënt d'Urie foulé 
de belles espèces de perroquets , dé cacatoès , 
de mésanges , de muscicapas, de bouvreuils, de 
turdus, etc. ; on y trouvoit le beau pigeon au* 
ailes d'or, la jolie mésange à collier bleu-d'ou- 
tre-mer, le bouvreuil à croupion rouge , l'autour 
blanc de la Nouvelle^Hollande, une nouvelle es- 
pèce de chouette, etc. Les tribus pélagierihés et 
de rivages offroient surtout à notre observation 
des pélicanâ à gorgé jaune , à ailés mi - parties 
de blanc et de noir ; des mauves , dont une 
grande espèce se fai&oît distinguer par là belle 
couleur lilas du dessus de son corps ; des sternes, 
des huîtriers, diverses espèces de procellaria, 



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EN EUROPE. i35 

un grand aigle de mer, plusieurs sarcelles re- 
marquables par l'éclat et la variété de leurs cou- 
leurs, etc., etc. Mais de tous les oiseaux que cette 
île reçut en partage delà nature, les plus utiles 
à l'homme sont les casoars ( pi 66. ) : ces gros 
animaux paraissent exister sur l'île en troupes 
nombreuses ; mais comme ils sont très - agiles à 
la course, et que nous mîmes peu de soin à les 
chasser, nous ne pûmes nous en procurer que 
trois individus vivans. 

Sur un sol privé d'eau douce , il n'est pas 
étonnant que nous n'ayons découvert aucune 
trace de crapauds, de grenouilles et de rainettes; 
en revanche , la famille des lézards , dont l'or- 
ganisation s'accommode si bien des lieux ari- 
des et sablonneux , y comptoit un grand nom- 
bre d'espèces nouvelles : tels sont le scinque 
noir (scincus aterrimus,]S.\ le gecko pachyurus, 
le gecko sphincturus , le scincoïde ocellé ( sein- 
coides oceïlatusy JV. ) , l'iguane d& l'île des Kan- 
guroos ( iguana Decresiensîs, JV. ), etc. , etc. Quel* 
que importons que puissent être ces divers ani- 
maux , ils ont cependant bien moins d'intérêt 
pour la science , que deux autres sauriens que 
j'ai décrits sous les noms de tridactyle et de té- 
tradactyle : le premier, comme les seps et les 



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i36 DU PORT JACKSON 

chalcides, ne porte que trois doigts à chaque 
patte; tandis que le second en a quatre, soit 
aux pieds de devant, soit à ceux de derrière; 
combinaison de doigts inconnue jusqu'alors 
parmi les reptiles , mais dont mon illustre maî- 
tre , M. de Lacépède , avoit annoncé l'existence 
comme possible, et même comme probable. 

Des diverses parties de la Nouvelle-Hollande 
que nous avons pu visiter, l'île des Kanguroos 
est une de celles qui nous ont paru les moins 
poissonneuses. Tous nos moyens de pêche ordi- 
naires, et toutes nos recherches, ont pu nous 
procurer à peine douze espèces de poissons, 
nouvelles il est vrai , maïs dont cinq ou six ne 
se mangent pas ordinairement. Parmi ces es- 
pèces, on comptoit un labre, qui r par ses 
couleurs sales , grises* et ternes , m'a paru mé- 
riter le nom spécifique de squalidus; un scom- 
bre, assez semblable au maquereau d'Europe, 
mais différent de ce dernier par ses proportions 
beaucoup plus petites, et par quelques détails de 
ses nageoires; un caranx, dont le dos est d'une 
belle couleur d'azur; un scombrésoce, de aa 
pouces de longueur , et qui brille de toutes les 
couleurs du prisme ; une petite coryphène rou- 
geâtre; deux sphy rênes; une fistulaire; trois ba- 



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EN EUROPE. i3 7 
listes 9 dont l'un se fait remarquer par quatre 
bandes brunes et latérales , l'autre par la belle 
couleur pourprée de ses nageoires pectorales; 
le troisième, qui est un balistacanthure, se distin- 
gue surtout par la couleur noire de son corps 
et par les quatre gros aiguillons dont chacun 
des côtés de sa queue est armé. Mais de tous 
les poissons de cette île, le plus étonnant est une 
espèce de squale , qui parvient jusqu'à la lon- 
gueur de i5 à ao pieds, et qui est très-commun 
dans la baie Nepean : jour et nuit on voyoit rô- 
der autour du bâtiment plusieurs de ces mons- 
trueux animaux, qui cherchoient quelque pâ- 
ture , et glaçoient d'effroi tous les spectateurs. Un 
de ces squales redoutables s'étant pris à l'émé- 
rillon, il fallut se servir de palans pour le his- 
ser à bord : il avoit 1 5 pieds 6 pouces de lon- 
gueur, et ne pesoit pas moins de 1000 à 
1200 livres; sa gueule affreuse, garnie de sept 
rangées de dents, avoit a3 pouces d'ouverture.... 
Et cependant on voyoit dans la mer des indivi- 
dus beaucoup plus volumineux que celui-ci 

Quels animaux peuvent donc assouvir la vora- 
cité de tels monstres ! Ce doivent être les mal- 
heureux phoques et leurs petits ; car on ne sau- 
roit concevoir autrement l'existence de tant de 



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i38 DU PORT JACKSON 

squales gigantesques dans une baie d'ailleurs peu 

poissonneuse. 

Annoncer que l'île des Kanguroos a pu four- 
nir à mes collections trois cent trente-six espè- 
ces de mollusques, de crustacés, d'aranéides, 
d'insectes , de vers et de zoophytes , c'est dire 
assez qu'il me seroit impossible d'entrer dans 
de longs détails sur cette multitude d'animaux ; 
je me bornerai donc à présenter quelques-uns 
des principaux résultats de mes observations en 
ce genre. 

i° A l'entrée du lagon des Pélicans, on trouve 
une grande espèce d'huître, qui forme sur ce 
point des bancs très-étendus ; la chair de cet 
animal est tendre et délicate. 

a° Parmi les coquilles de ces bords, j'indique- 
rai surtout une belle espèce d'haliotis ( haliotis 
conicopora, IV. ), dont tous les pores sont sail- 
lans , et forment comme autant de petits cônes 
ouverts et tronqués. Une seconde espèce du même 
genre, que je décrivis sous le nom de cyclobate 
(haliotis cychbates, N.\ à cause de sa bouche 
presque orbiculaire et très-profonde, est un des 
plus beaux et des plus grands ormiers qu'on 
connoisse; sa nacre étincelle de toutes les cou- 
leurs du prisme. 



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EN EUROPE. ' i3 9 

3° Vers le fond de la baie se trouvent des 
espèces de prairies couvertes d'algues et d'ulva, 
au milieu desquelles vivent , enfouis dans la vase 
et dans le sable , des millions de pinnes marines 
ou jambonneaux : ces coquillages fournissent 
une soie comparable* sous tous les rapports, à 
celle qu'on obtient d'animaux analogues le long 
des côtes de la Calabre et de la Sicile; mais les 
jambonneaux européens habitant à une pro- 
fondeur de 3o à 4o pieds , la pêche en est très- 
difficile; au lieu que ceux de l'île des Ranguroos 
sont à peine couverts de a 5 à 3o pouces d'eau, 
et qu'on pourroit aisément en ramasser des mil- 
liers dans quelques heures. 

4° Nos collections entomologiques se sont en- 
richies de cinquante - quatre espèces nouvelles, 
appartenant à trente-trois genres différons. Parmi 
ces espèces on en comptoit une de termes, 
dont les nids avoient a ou 3 pieds de hauteur; 
plusieurs espèces de fourpiis, dont les innom- 
brables légions se retrouvoient partout. On y 
voyôit encore deux scorpions , six araignées , un 
magnifique cossyphe, neuf 'espèces de blattes, de 
sauterelles et de grillons , deux oniscus, un iule, 
deux scolopendres, dont une remarquable par la 
belle couleur rouge de son ventre ; deux pettta- 



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t4o DU PORT JACKSON 

tomes, une forficule noire, une espèce de papil- 
lon de la division des brassicaires de M. Latreille, 
outre diverses espèces de chrysomèles, de bu- 
prestes, d'œdémères, de lébies, d'opis, d'hélops, 
de cérambyx, de thynnes, etc, etc. 

On voit, par rénumération que nous venons de 
faire des principaux insectes de l'île des Kangu- 
roos , que ceux de ces animaux qui se plaisent 
dans les lieux arides et sablonneux sont effecti- 
vement, sur cette île, les plus nombreux et les 
plus variés. A l'île King, au contraire, où toute 
la plage étoit couverte de cadavres d'éléphans 
marins, les insectes carnivores constituoient la 
masse principale de ceux que j'y pus recueillir : 
là, se trouvoient les sylphes, qui exhalent , pour 
ainsi dire, l'odeur infecte des chairs pourries dont 
ils font leur pâture; les staphylins, destinés, sui- 
vant l'expression d'un naturaliste célèbre, à ré- 
duire les cadavres à leur dernière dissolution ; les 
trox, qui dévorent les ligamens et les membra- 
nes des plus anciennes charognes; les .histers 
avides de sang, les voraces ixodes, etc.... Ainsi, 
les détails les plus obscurs de l'histoire naturelle 
d'un pays ont d'intéressans rapports avec l'en- 
semble de sa constitution physique. 

5° Sur divers points de la baie Nepean , on ob- 



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EN EUROPE. 141 

servoit avec admiration des masses très-volumi- 
neuses d'une espèce de roche calcaire , entière- 
ment formée d'un nombre prodigieux de serpules 
entrelacées ensemble. Ceux de ces animaux qui 
t)ccupoient la surface de chaque groupe, étoient 
seuls vivans; tous les autres, étouffés sans doute 
par le développement successif de leurs propres 
rejetons, étoient riiorts depuis une époque plus 
ou moins ancienne; mais leurs tubes conser- 
voient encore leur première solidité. De tous 
les vers testacés que j'ai pu voir, aucun ne m'a 
paru se rapprocher autant des lithophytes tubu- 
leux; et c'est d'après cette considération que j'ai 
cru devoir décrire l'animal dont il s'agit, sous le 
nom de serpule lithogène (serpula lithogenà, iV.). 

6° L'île des Kanguroos est, sans contredit, un 
des lieux les plus riches en éponges; j'y en ai re- 
cueilli vingt-six espèces des plus grandes et des 
plus belles. Cette fécondité remarquable me mit 
à même de faire une étude plus particulière de 
ces zoophy tes, qui, par leur organisation, se trou • 
vent repoussés jusqu'aux dernières limites du 
règne animal, et d'établir dans le genre qui les 
comprend les trois coupes suivantes : 

Éponges dépourvues de pores ocellés et de 
tubes distincts, spongiœ cœcœ> N.; 



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i4a DU PORT JACKSON 

Éponges pourvues de pores ocellés , sans tubes 
distincts, spongiœ oceUatœ, N.; 

Éponges pourvues de tubes distincts, spongiœ 
tubiporœ, N. 

7 Nos collections d'ascidies , déjà bien nom- 
breuses, s'enrichirent encore de plusieurs espèces 
propres à l'île des Kanguroos. L'une d'elles, que 
je décrivis sous le nom d'antropocéphale (ascidia 
anthropocephala, IV.) 9 est d'une belle couleur 
rouge, et présente, dans sa masse > une ressem- 
blance singulière avec une tête d'homme vue de 
profil. J'ai retrouvé depuis ce zoophyte aux îles 
Saint-Pierre, et dans le port du roi Georges à la 
terre de Nuyts. 

Je ne dirai rien des belles astéries, des ophiu- 
res variées, des brillantes actinies que l'île a pu 
nous offrir; l'histoire de tant d'animaux, quel- 
que importante qu'elle puisse être, ne sauroit 
convenir à la nature de cet ouvrage : il me suffit 
d'avoir indiqué combien les rivages qui nous 
occupent sont féconds en ce genre, et combien 
est immense la carrière qu'ils présentent aux 
recherches du naturaliste 

En parcourant ainsi les diverses branches de 
l'histoire générale de l'île des Kanguroos, j'ai 
dû naturellement entrer dans des détails qui ren- 



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EN EUROPE. 143 

droient superflus la plupart de ceux qui ont 
rapport à notre séjour dans la baie Nepean : le 
lecteur se rappellera, sans doute, que nous y 
avions jeté l'ancre le 6 janvier au matin; le Ca- 
suarina, qui étoit resté de l'arrière, vint nous y 
rejoindre le lendemain. Après avoir reçu quel- 
ques réparations indispensables, ce navire appa- 
reilla dans la nuit du 10 au r 1 pour aller com- 
pléter la reconnoissance des golfes de la côte 
Sud-ouest. M. Freycinet devoit n'employer que 
vingt-six jours à ce travail difficile, pour l'exécu- 
tion duquel notre ingénieur-géographe, M. Boul- 
langer, lui fut adjoint. 

Dans cet intervalle , nous levâmes le plan de 
la baie, des anses et du lagon qui s'y rattachent; 
nous mîmes une nouvelle chaloupe sur les chan- 
tiers , et préparâmes les bois nécessaires à sa con- 
struction : plusieurs hommes établis à terre s'oc 
cupoient, dans la petite anse des Sources, à 
recueillir la provision d'eau journalière de l'équi- 
page ; notre astronome fixoit la marche des chro- 
nomètres, et répétoit diverses expériences sur l'in- 
clinaison magnétique, sur les marées ,. etc. , etc. : 
enfin, MM. Leschenault , Bailly, Lesueur et 
moi, nous réunissions de. toutes parts les pro- 
duits minéraux de l'ile, les plantes diverses 



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i44 DU PORT JACKSON 

et les animaux nombreux qui lui sont propres. 
Tous ces travaux étant finis, et le Casuarina 
ne reparoissant pas au terme convenu pour son 
retour, nous appareillâmes le matin du i er fé- 
vrier, abandonnant ainsi notre conserve, dont 
les besoins pressans nous étoient connus, et 
dont le secours nous étoit indispensable pour 

la suite de nos opérations Mais à peine nous 

étions partis depuis quelques heures, que le 
Casuarina parut à l'horizon, forçant de voiles 
pour nous joindre Nous dirons dans le cha- 
pitre suivant, pourquoi, malgré tous ses efforts, 
M. L. Freycinet ne put pas opérer sa jonction, à 
quel péril il se trouva livré, quels travaux il exé- 
cuta pendant sa séparation d'avec nous; mais, 
pour ne pas intervertir l'ordre naturel du récit 
et des événemens, il convient d'exposer d'abord 
tout ce qui concerne la mission du Casuarina 
dans les deux golfes qu'il étoit allé visiter. 



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EN EUROPE, i45 

f 

CHAPITRE XXV* 

GOLFES DE Là CÔTE SUD -OUEST DE LA NOUVELLE- 
HOLLANDE. 

Du 10 janvier au 2 février i8o3< 

L'absence de toute espèce de grande rivière à 
la Nouvelle-Hollande est un phénomène si ex- 
traordinaire , que plusieurs physiciens célèbres 
se sont occupés à en rechercher la Cause : les 
uns ont cru la trouver dans la constitution du 
sol et dans sa disposition générale; les autres 
ont voulu disjoindre le continent , s'il est permis 
de s'exprimer ainsi; et, parce que plusieurs por- 
tions n'en avoient pas été vues , ils ont supposé 
des coupures et des détroits , qui auroient formé 
de laNouvelle*Hollande un nombre d'îles plus ou 
moins grand : ainsi la Nouvelle-Guinée, mieux 
connue, s'est montrée ouverte sur plusieurs 
points. 

Cette dernière supposition paroissoit d'autant 
111. 10 



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146 DU PORT JACKSON 

moins invraisemblable, qu'au golfe de Carpen- 
tarie, dont aucun des détails n'étoit alors regardé 
comme certain, on voyoit correspondre au sud- 
ouest un enfoncement considérable , qui pou- 
voit, à la rigueur , remoriter vers le golfe du 
nord- est, communiquer avec le fond de ce 
golfe , et conséquemment ouvrir sur ce point un 
très-long détroit. A ces premières et puissantes 
considérations venoient se joindre les inter- 
valles que l'immortel Cook n'avoit pu visiter 
lors de sa reconnoissance de la côte orientale , 
et les lacunes plus étendues que présentoient à 
l'ouest la terre de Leuwin , et au nord-ouest la 
terre de Witt. Sans prétendre montrer ici ce 
qu'on doit penser des diverses hypothèses dont 
il s'agit, nous dirons par quelle suite de décou- 
vertes récentes l'intégrité du continent austral 
se trouve établie. C'est à la connoissance des 
golfes de la côte Sud-ouest qu'il £aut borner nos 
recherches actuelles; mais leur histoire, bien loin 
de résoudre les difficultés que présente la consti- 
tution physique de la Nouvelle-Hollande, va les 
accroître. 

Des deux golfes dont il s'agit, le plus voisin 
dé l'île des Kanguroos, le plus oriental et le 
moins étendu , est celui auquel les Anglois ont 



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EN EUROPE. i4y 

donné le nom de golfe Saint- Vincent : sa partie 
sud correspond à l'île dont je viens de parler* 
Toute la face orientale de la presqu'île Yorke 
se compose des rivages occidentaux du golfe, 
tandis que ceux de l'est appartiennent à la pres- 
qu'île Fleurieu, dont nous avons déjà parlé, 
mais sur laquelle il convient de donner ici 
quelques nouveaux détails. Cette presqu'île, 
comme celle de l'Italie, a la figure d'une botte : 
le cap Mollien la termine à l'est ; se renfonçant 
alors vers le nord, elle présente une jolie baie de 
5 à 6 milles d'ouverture, sur une profondeur 
un peu moins grande; nous l'avons nommée baie 
Cretet; plus loin sont les petites îles Decaen , et , 
le cap du même nom, qui forme, pour ainsi 
dire, l'éperon de la botte ; le cap Montativet en 
est comme le talon. A une distance presque 
égale du continent et dé l'île des Kanguroos se 
trouvent trois îles très-petites , environnées de 
récifs, qui ont été nommées les Pages. Le cap 
Dupleùc s'avance un peu plus à l'ouest que les 
Pages, et le cap Jervis termine à l'est la pres- 
qu'île Fleurieu, en formant comme le bout du 
pied de la botte. 

Ici commence véritablement le golfe Saint- 
Vincent : le cap Sévigné est le premier point 

io. 



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i48 DU PORT JACKSON 

remarquable que présente la côte orientale de 
ce golfe; la baie Hortense, qui se développe 
ensuite à Test, se termine elle-même à un 
second cap, qui gît par 35° a4'> et q ue nous 
désignâmes sous le nom de cap Lœtitia : la 
baie Vendôme est large, peu profonde, et se 
trouve bornée vers le nord par le cap Jeanne- 
Hachette : plus loin , en continuant à remonter 
la côte orientale du golfe, on découvre suc- 
cessivement le cap Stéphanie, par 35° 9', le cap 
Nemours par 35 9 c ', et le cap Lafayette, par 34° 49'. 
C'est à cette dernière hauteur que le Géographe 
avoit été contraint, Tannée précédente, de termi- 
ner ses relèvemens, et que le Casuarina devoit 
commencer les siens; 

« A peine, dit M. L. Freycinet, avions-nous 
d dépassé la pointe fictorine, que le fond dimi- 
*> nua beaucoup ; bientôt nous ne trouvâmes 
» plus que deux brasses ; cette variation dans 
» le brassiage me força à mettre le cap au nord , 
» et peu d'instans après à l'ouest. Toute la por- 
» tion de côte que nous avions en vue est basse , 
» marécageuse et couverte de petits arbres : une 
» chaîne de hautes collines se laissoit apercevoir 
» dans l'intérieur du pays, et affectoit sensi- 
j> blement la direction du nord au sud. L'ap*- 



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EN EUROPE. 14 

» proche du rivage étoit défendue par une mul- 
» titude de bancs sous l'eau et hors de l'eau , 
» qui formoient une ceinture fort étendue : 
» à 6 milles ete terre, nous n'avions que deux 
» brasses d'eau. » 

Tels sont les obstacles qui nous avoient 
arrêtés dans notre première campagne; et si 
Ton se rappelle maintenant ces nuits obscu- 
res et orageuses pendant lesquelles nous fûmes 
réduits à louvoyer au milieu de ce golfe avec 
un gros navire chargé de voiles, on frémira 
sans doute des périls auxquels nous avions été 
livrés, et dont nous étions bien, loin de soup- 
çonner alors toute l'étendue* 

De la pointe Victorine, qui gît par 34° 
4o', jusqu'au fond du golfe, la côte ne pré- 
sente que trois points qui soient un peu re- 
marquables; le cap Scudéry, par 34° 3a 1 , 
la pointe Pauline y par 34° s5' \ et le cap 
Sandy, par 34° ift*. Toute cette étendue de 
côtes est extrêmement basse et sablonneuse ; 
les hauts -fonds continuent à s'y montrer en 
grand nombre, et M. L. Freycinet, quoique à 
la distance de 6 à 7 milles du rivage, na- 
vigua toujours par 4? 3, 2, et même une 
brasse et demie d'eau. 



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i5o DU PORT JACKSON 

Cependant à mesure que nos compagnons s'a- 
vançoient dans l'intérieur du golfe, ils voyoient 
les. terres se rapprocher, en formant comme 
le lit d'une grande rivière ; déjà même ils 
avoient l'espoir de faire quelque découverte 
importante, lorsqu'en arrivant à l'extrémité 
de ce vaste enfoncement, ils le trouvèrent 
terminé par des terres basses et noyées, sans 
aucune apvarence d'ouverture ou de communi- 
cation intérieure. Sur ces bords marécageux 
vivent, sans doute, plusieurs hordes sauvages; 
car on y aperçut un grand nombre de feux. 

Ainsi trompés dans leur attente, MM. Frey- 
cinet et "Boullanger se reportèrent à la côte 
occidentale du golfe : ils y reconnurent bientôt 
la pointe Mangrove , qui s'avance passable- 
ment au large; elle forme, avec le cap Sandy, 
une grande baie qui occupe tout le fond du 
golfe, et que nous avons nommée baie Ca- 
roline, Le brassiage s'y soutient entre trois et cinq 
brasses, fond de vase et d'herbage. 

Après avoir passé la nuit du i3 dans les 
environs de la pointe Mangrove , nos ingé- 
nieurs prolongèrent le lendemain toute la 
portion de cote qui s'étend jusqu'au cap Graf- 
fîgny, par la latitude de 34° 3i'. Au - des- 



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EN EUROPE. i5i 

sous de ce dernier point, le rivage forme une 
baie peu profonde, de îq milles d'ouver- 
ture environ, et que nous nommâmes baie 
Julie; le cap qui la termine au sud gît par 
34° 4o\ et» fut nommé cap Amélie. Toute 
cette dernière portion du golfe est assez saine , 
et la sonde n'y a pas donné moins de quatre 
brasses et demie; le terrain en est aussi plus 
élevé que celui de la côte orientale, «t Ton 
y ' distingue quelquefois des falaises rougeâ- 
tres, qui, sans être fertiles, présentent pour- 
tant une assez belle végétation. 

C'est à la hauteur du cap Jeanne-d'Arc que 
les bancs de sable et les hauts-fonds commen- 
cent à se montrer de nouveau; ils continuent 
presque sans interruption jusqu'au cap Adèle , 
par 34° 58' ; ils reparoissent au sud de la 
baie Dacier, et se projettent à près de deux 
lieues en avant du cap La Rochefoucauld. De là 
ils forment une ceinture redoutable , qui se dé- 
veloppe au large des terres dans un espace de 
9 à io milles, et vient expirer à peu de distance 
du cap Élisa. C'est à ce dernier point que se 
termine le golfe Saint-Vincent, par 35° i3' o f/ 
de latitude sud, et i35° 20' 54" de longitude à 
l'est du méridien de Paris. 



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i5a DU PORT JACKSON 

Nos compagnons prolongèrent rapidement , 
dans la journée du 18, l'extrémité sud de la pres- 
qu'île Yorke, qui, dans cette partie, n'a pas moins 
de 4<> milles de largeur. A 7 heures du matin, 
ils doublèrent le cap Élisa; bientôt .ils tombèrent 
sur un banc de sable assez étendu , qui se pror 
jette en avant du cap Sandy , et qu'ils ne purent 
éviter qu'en portant 10 à 12 milles au large. 
A six heures du soir, ils étoient par le travers 
d'une seconde pointe , en avant de laquelle se 
trouvent quelques roches détachées. Ce ne fut 
qu'à la nuit tombante qu'ils atteignirent les îles 
Althorpe, à l'extrémité du détroit de l'Investi- 
gator, et tout près de la pointe d'entrée orient 
taie du golfe Spencer. Ces îles sont au nombre de 
quatre, dont deux très-petites : nous donnâmes, à 
la plus grande d'entre elles, le nom dV/e Lauba- 
dère. Presque vis-à-vis est un cap remarquable , 
défendu par une traînée de brisans dangereux , 
et que nous appelâmes cap Mornay. Plus loin , 
par 35° i5' 3o ,r de latitude sud, et i34° 3a' o" 
de longitude orientale , se trouve le cap Spencer 
qui forme l'extrémité suc(-est du beau golfe du 
jnême nom : il me reste à en faire connoître les 
principaux détails. 

Du cap dont il vient d'être question , en reipop* 



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EN EUROPE. i53 

tant au nord sur la côte orientale du golfe , nous 
n'aperçûmes 1 d'autre point très-remarquable que 
Vile Dalberg, qui gît par 34° 3a 1 de latitude aus- 
trale '. Un fort brisant s'avance de sa pointe 
nord jusqu'à deux milles environ au large. Bien 
que , à l'exception de cette île , toute la portion 
de côte qui s'étend depuis le cap Spencer jusqu'à 
la hauteur de 34° io', n'eût été reconnue que 
du haut des mâts dans notre campagne précé- 
dente , le commandant n'en avoit pas moins 
donné l'ordre à M. Freycinet de s'abstenir de 
toutes recherches sur ce point, et de se porter 
directement au nord, par la latitude dont je 
viens de parler. Cette mauvaise combinaison du 
chef est cause qu'il se trouve sur nos cartes une 
espèce dé lacune, de près d'un degré, pour la 
partie orientale du golfe : mais, comme cette 
lacune se rapporte à la presqu'île Yorke , dont 
tout le reste avoit été reconnu avec exactitude, 
il s'ensuit du moins que l'omission dont il s'agit 
ne sauroit porter que sur des détails de peu 
d'importance. 

1 II paroîtroit, d'après la carte de Flinders, que cette 
portion de terre n'est pas une île , mais une presqu'île assez 
allongée : sa partie la plus occidentale a reçu du capitaine 
flnglois le nom de pointe Pearce. L. F. 



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i54 BU PORT JACKSON 

Fidèle exécuteur des ordres qu'il avoit reçus, 
M. L. Freycinet, après avoir doublé le cap Spen- 
cer, dirigea sa route vers le nord, et dès le ai au 
matin il atteignit le point fixé pour sa reconnois- 
sance. Un cap remarquable gît par 34° 7* ; il fut 
nommé cap Sully. La baie Duguesclin, qui se pré- 
sente immédiatement au nord de ce cap, est pro- 
fonde , mais paroît obstruée de hauts-fonds. Plus 
loin, à 7 milles au large, et par le travers de cette 
baie , est un récif dangereux , dont nous avions 
eu connoissance l'année précédente, et que nous 
avions nommé récif du Géographe. Le cap Mon- 
don termine la baie Duguesclin au nord. Une 
petite île toute environnée de récifc se présente 
ensuite; elle reçut le nom dV/e Dugommier. La 
baie Pascal, par 33° 55 r , a deux lieues d'ouver- 
ture, sur une profondeur égale. La pointe Riley 
la termine au nord , et se distingue elle-même 
par un monticule élevé. Plus loin on découvre 
successivement le cap Dubelloy, le cap Saint- 
Pincent- de-Paul ', le cap Fénélon et le cap Bos- 
suet. Ce dernier point se trouve par. 33° i3' de 
latitude australe. Toute l'étendue de cotes que je 
viens d'indiquer plutôt que de décrire est très- 
basse , et la mer qui la baigne est obstruée de 
hauts-fonds, qui ne permirent pas à nos ingé- 



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EN EUROPE. i55 

meurs de ranger la terre d'aussi près qu'ils 
l'eussent désiré : mais bientôt la scène change ; 
la largeur du golfe diminue considérablement; 
les terres s'élèvent, et forment de chaque côté 
comme un immense rempart. Alors aussi tout 
sembloit garantir l'existence d'un grand fleuve : 
ce lit vaste et profond, ces rives imposantes, ces 
eaux dont le cours remontoit bien au-delà du 
point où la vue pouvoit s'étendre , le prolonge- 
ment extraordinaire du golfe , sa direction , sa 
figure même , tout contribuoit à rendre l'illusion 
complète ; et , pénétrés d'une ardeur nouvelle, 
nos compagnons poursuivirent leur route le long 
de la côte orientale. 

Déjà ils ont dépassé la baie Turenne, de plus 
de 20 milles d'ouverture; ils ont atteint le cap 
Bayard: le golfe n'a plus que deux lieues et de- 
mie à trois lieues de largeur; mais il paroît s'a- 
vancer encore au loin : ils forcent de voiles, et 
presque aussitôt le fleuve s'évanouit... Des bancs 
de sable sans nombre sont pressés dans un lit de 
4 à 5 milles; les rivages se rapprochent de plus 
en plus : dans le fond même du golfe on décou- 
vre des terres basses, qui paraissent se rattacher -, 
à celle de l'est et de l'ouest, sans qu'il soit pos- 
sible de distinguer s'il existe entre elles aucune 



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i56 DU PORT JACKSON 

espèce de coupure. D'un autre côté, les eaux de 
la mer ne présentoient aucune diminution de sa- 
lure, et rien n annoncent, dans la force des cou- 
rans ou dans leur direction, qu'une masse d'eau 
considérable coulât du nord. 

Ainsi se termine le plus grand golfe qu'on 
connoisse à la Nouvelle-Hollande, après celui de 
Carpen tarie. Malgré ses vastes dimensions, il 
présente la même série de phénomènes que nous 
avoient offerts, à la Nouvelle-Galles du sud, 
Botany-Bay, port Jackson et Broken-Bay. Bien 
qu'en effet il n'ait pas été possible de recon- 
noître aucune échancrure dans les terres du fond 
du golfe, il n'en est pas moins tout-à-fait pro* 
bable qu'il reçoit sur ce point une ou plusieurs 
rivières, analogues sans doute à la Grose ou à la 
Nepean, et qu'il est, comme l'Hawkesbury, sujet 
dans certaines circonstances à de fortes inonda- 
tions : c'est ce que semblent indiquer surtout les 
bancs de sable qui l'obstruent. Mais quelles que 
puissent être les rivières dont nous admettons ici 
l'existence hypothétique, elles nesauroient, non 
plus que la Grose ou la Nepean, être jamais 
d'aucune utilité pour la navigation, ou même pour 
le commerce intérieur d'une colonie fixée sur ces, 
bords. 



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EN EUROPE. i5 7 

La reconnoissance des rivages orientaux et du 
fond du golfe étant ainsi terminée, nos compa- 
gnons se rapprochèrent de la èôte de l'ouest Le i a 
à midi ils se trouvoient par le travers d'un gros 
cap, dont la latitude est de 3a° 43 1 , et qui fut 
consacré sous le nom de cap Racine. Entre ce 
dernier point et le cap Delille se trouve la baie 
Voltaire, de 7 milles d'ouverture. Plusieurs bancs 
de sable qui se projettent fort en avant de cette 
baie en rendent l'approche dangereuse, même 
pour les petits bâtimens : plusieurs fois en effet 
le brassiage descendit de 3 brasses à 2 brasses et 
demie, bien que nos compagnons se trouvassent 
encore à près de deux lieues au large. Les mêmes 
dangers se montrent à la hauteur du cap Delille , 
et rendent cette partie du golfe véritablement 
impraticable pour les gros navires. Obligés, à 
cause des vents contraires, de louvoyer pendant 
près de 60 heures dans ces périlleux parages , 
MM. Freycinet et Boullanger n'eurent que trop 
de temps pour bien déterminer la position et 
l'étendue de la plupart de ces hauts-fonds, et 
sous ce rapport leur travail est d'un grand in- 
térêt. 

Après avoir échappé, avec autant d'habileté 
que de bonheur, aux dangers continuels de cette 



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i58 DU PORT JACKSON 

dernière partie de sa navigation, M. L. Freycinet 
reconnut successivement la pointe Lowly, la baie 
Corneille, le cap Molière, et vint passer la nuit 
du a4 janvier vis*à*vis une troisième baie , doAt 
l'entrée lui parut absolument inabordable, à 
cause des bancs de sable qui l'obstruoient dans 
toute son étendue. Elle gît par 33° 3 r de lati- 
tude sud, et reçut le nom de baie Crébillon. Le 
cap Chaulieu, qui la termine au sud, se distin- 
gue par un morne élevé et très-remarquable, 
nommé mont Young i vu du milieu du golfe, il 
offre l'apparence d'un îlot solitaire, et sous ce 
rapport il devient un point de reconnoissance 
intéressant pour les navigateurs; il gît par 33° & 
aa 11 de latitude australe, et par i35° 7' 48" de 
longitude orientale. Entre ce dernier point et le 
cap Amyot on découvre vers l'intérieur du pays, 
à la distance d'environ trois lieues du bord de 
la mer, un piton assez élevé; les Ànglois Pont 
nommé mont Midle-back. 

Ce fut en prolongeant cette dernière partie de 
côte, que nos compagnons éprouvèrent une illu- 
, sion d'optique semblable à celle dont nous avons 
parlé dans le chapitre précédent. «L'erreur étoit si 
» générale et si complète , dit M. Freycinet, que 
» si nous n'eussions pas été bien certains qu'il 



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EN EUROPE, i5 9 

» ne pouvoit exister aucune terre dans des lieux 
» où nous venions de naviguer, il n'eût pas été 
» possible de se défendre d'un tel prestige. Ges 
» rivages fantastiques formoient comme un im- 
» mense bassin, au milieu duquel nous parois- 
» sions placés. Quelques-uns de mes matelots 
» étoîent si parfaitement abusés, qu'ils croyoient 
» distinguer des arbres sur cette prétendue terre; 
» la brume seule, en se dissipant, put les convain- 
» cre de leur méprise. » 

Au-delà du cap Àmyot, en continuant à se 
porter vers le sud, nos géographes découvrirent 
successivement le cap RolUn> le cap Condillac, 
Vile Vobiey y de 6 milles de longueur environ , 
le cap Dolomieu, le cap Portalis, et plusieurs 
autres points remarquables, qui furent tous 
consacrés par quelques-uns de ces noms célè- 
bres dont notre patrie s'honore : mais il en est 
malheureusement des détails géographiques 
comme des détails relatifs à l'histoire naturelle ; 
plus ils sont multipliés, plus ils ont d'impor- 
tance, et moins il seroit possible de leur donner 
le développement qu'ils exigeraient, et qu'ils 
doivent recevoir de mon ami M. L. Freycinet, 
dans la partie Nautique de ce Voyage. 

Cependant, à mesure qu'on se rapproche de 



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160 DU PORT JACKSON 

l'entrée du golfe , sa largeur augmente rapide- 
ment; elle est déjà de 60 milles à la hauteur 
de la baie Laplace, dont le milieu se trouve 
placé par 34° i5 r de latitude, et par i34° o f de 
longitude orientale. Cette baie a près de trois 
lieues d'ouverture, et se termine au nord par le 
cap Méchain, au sud par la pointe LacaiUe, vis- 
à-vis de laquelle est la petite lie d'Alembert. 
Plus bas, gît Y anse Descartes, qui n'est, à pro- 
prement dire, qu'une partie même de la baie 
Laplace, mais qui se recommande à l'intérêt 
des navigateurs, par la commodité du mouillage 
qu'elle offre, et par sa sûreté. Le brassiage y 
donne en effet de 5 à 6 brasses, et le fond 
en est partout de sable fin; le cap Eider lui 
sert de limite vers le sud. 

Dans cette dernière partie de leur navigation, 
nos ingénieurs eurent occasion d'observer un 
fait important, et qui mérite bien d'être ajouté 
à ceux du même genre dont nous avons eu 
plusieurs fois à parler dans cette histoire. « Le 
» a6 janvier au matin, dit M. Freycinet, nous 
» nous trouvions à la hauteur du cap Dolomieu 
» par 33° 5i' de latitude, rangeant la terre d'assez 
» près, lorsque les vents s'élevèrent avec force du 
» nord au nord-ouest. Dans le même instant 



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EN ËUROfcÉ. 161 

» nous éprouvâmes une chaleur excessivement 
» forte, et qui se déclara tout-à-coup avec ces 
» vents. » 

Ainsi donc, à la côte Sud-ouest de la Nouvelle- 
Hollande 9 comme au canal d' Entrecasteaux , et 
comme au port Jackson, les vents qui traversent 
ces régions sont caractérisés par une chaleur 
ardente. 

Immédiatement au-dessous du cap Lalandê 
est une nouvelle baie de 6 milles d'ouverture 
environ^ et que nous avons nommée baie Mas- 
séna. Presque en face de cette baie se trouve 
le groupe des îles SirJoseph-Banks, qui sont 
au nombre de sept, toutes peu considérables 
et stériles. La plus grande a presque une lieue 
de longueur; elle a été nommée îleReevesby. Son 
milieu gît par 34° 3a' 20" de latitude sud, 
et sa longitude est de i34? 5 1 9" à l'est du 
méridien de Paris. 

La baie Maret, qui se présente à peu de 
distance au sud de la précédente, est elle- 
même large et profonde.: indépendamment de 
deux petites îles qui sont à peu de distance de 
sa pointe méridionale, elle paroissoit offrir quel- 
ques détails vers son fond; mais, commandés par 
les ordres impérieux de leur chef, nos ingénieurs 
III. 1 ï 



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i6a DU PORT JACKSON 

ne purent s'en occuper , et poursuivirent leur 

route vers le sud. 

Nous voici parvenus maintenant au point le 
plus intéressant du golfe qui nous occupe ; nous 
sommes à l'entrée de ce magnifique port Lincoln, 
dont nous avons déjà donné la description dans 
le chapitre xv de cette histoire, mais qui mérite 
bien de nous occuper encore quelques instans. 

L'ensemble de ce port se compose de trois 
bassins, dans chacun desquels on ne trouve pas 
moins de 10 à 12 brasses d'eau, fond de sable 
vaseux, et qui par leur étendue seroient sus- 
ceptibles de recevoir toutes les flottes militaires 
de l'Europe. L'île Boston est à l'ouverture de ce 
port admirable, et forme, avec le continent, 
deux passes, dans chacune desquelles les plus gros 
vaisseaux de guerre pourroient louvoyer avec 
sécurité. Celle du nord est plus étroite , et cor- 
respond à la baie Boston ; celle du sud est plus 
large, et s'ouvre, d'une part, dans le bassin de 
l'Ouest, et de l'autre, dans la baie Spalding. Entre 
l'île et la grande terre est le canal Dégêrando, 
qui établit une communication directe des trois 
bassins entre eux, et qui offre également un 
excellent mouillage aux flottes les plus nom- 
breuses. Deux petites îles, placées à l'ouverture 



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EN EUROPE. i63 

du bassin méridional, offrent aussi de bons 
abris. Il en est de même de Fîlè Grantham, pour 
le bassin de l'ouest. Rappellerai-je maintenant ce 
que j'ai dit ailleurs de la fertilité du sol? Parle- 
rai-je des vallons , qui semblent indiquer autant 
de sources ou de ruisseaux d'eau douce? Dois-je 
insister sur ces feux multipliés qu'en approchant 
du port nos compagnons apercevoient sur tous 
les coteaux voisins, et qui paroissoieht y attes* 
1er l'existence d'une population beaucoup plus 
nombreuse que sur lès autres points de la côte 
Sud-ouest?.... Digne rival du port Jackson, lé 
port Lincoln est, sous tous les rapports, un 
des plus beaux du monde ; et de tous ceux que 
nous avons découverts, soit au sud, soit à l'ouest, 
soit au nord de la Nouvelle -Hollande, il paroît 
être, je le répète, le plus propre à recevoir une 
colonie européenne. 

Cependant, depuis vingt- un jours > nos ingé- 
nieurs continuoient leurs précieuses observa- 
tions au milieu des vastes enfoncemens que nous 
venons de décrire; le terme prescrit pour leur 
retour à l'île des Kanguroos alloit expirer, et le 

caractère du chef leur étoit connu Bien sûrs 

d'être impitoyablement abandonnés en cas de 
retard, il leur fallut se résoudre, dans la jour- 

u. 



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1 



164 DU PORT JACKSON 

née du 3o janvier, à faire route pour la baie 
Nepean, quoiqu'il leur restât encore quelques 
points à reconnoître au sud du port de Lincoln 

et dans ce port lui-même Mais déjà leur 

craintes étoient réalisées, et le Géographe avoit 
mis sous voiles , lorsque , le i er février, au matin, 
ils parurent à la vue du cap Marsden. 



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EN EUROPE. i65 



CHAPITRE XXVI. 

SUITE DE LA CÔTE SUD-OUEST : ILES SAINT-PIERRE 
ET ILES SA.IHT-FRANÇOIS. 

Du i«r au \fj février i8o3. 

À son départ de l'île des Kanguroos, M. Frey- 
cinet n'avoit reçu du commandant que pour 
trente jours d'eau, et le Casuarina ne possédoit 
aucune espèce d'embarcatiou susceptible de por- 
ter une ancre au large , et de sauver les hommes 
en cas dféchouement ou de naufrage. Dans de 
telles circonstances , abandonner nos compa- 
gnons au milieu de ces vastes golfes, où nous 
avions couru tant de périls, avoit été, à bord 
du Géographe , un sujet de consternation com- 
mune. Ce ne fut donc pas sans un plaisir bien 
vif, qu'en traversant le détroit de l'Investiga- 
tor, dans la journée du I er février, nous aper- 
çûmes notre conserve qui louvoyoit en se diri- 
geant sur nous : déjà elle étoit par notre travers, 
nous nous trouvions au vent à elle, quelques in- 



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166 DU PORT JACKSON 

stans suffisoient pour opérer la réunion des 

deux vaisseaux Pas le moindre changement 

n'est ordonné dans la route du Géographe; ce 
navire étoit chargé de voiles, on n'en amène au- 
cune; incapable de suivre notre marche rapide, 
affalé sous le vent , le Casuarina reste de l'ar- 
rière, et bientôt il disparaît à nos regards! . 

En vain, pour attendre le navire qu'il venoit 
d'abandonner ainsi , notre commandant passe la 
nuit en panne ; en vain , dans la matinée du 2 , 
il retourne sur ses pas et rentre dans le détroit; 
il ne retrouve plus sa conserve. 

Cette inconcevable séparation ainsi terminée , 
nous fîmes route pour les îles Saint-Pierre et Saint- 
Françpis, que nous atteignîmes dans la journée 
du 5 : mais avant de nous engager au milieu de 
ces îles, il convient de jeter un coup d'œil général 
sur la partie de la côte Sudrouest comprise entre 
les archipels dont il s'agit et le golfe Spencer. 

Par le travers de ce golfe , à l'est de sa pointe 
occidentale, gisent les îles Gambier; elles sont 
au nombre de cinq : là plus grande, l'île Wedge, 
a près de trois milles de longueur; les quatre 
autres sont beaucoup plus petites. 

Dix-sept milles environ, au sud-ouest des pré- 
cédentes, est un second groupe de petites îles, 



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EN EUROPE. 167 

qui a été nommé groupe des îles Neptune. L'une 
d'elles, V île Montmorency \ peut avoir deux milles 
de long; les trois autres, qui ont moins d'éten- 
due, furent appelées île Vàlbette, île Fïllars, 
île d'Assas. 

Vis-à-vis les îles Neptune, par 35° 8' de lati- 
tude sud, et par i33° 46' de longitude orien- 
tale, se montre le cap Turenne, qui forme la 
pointe d'entrée occidentale du golfe Spencer « : 
les terres en sont assez hautes ; mais leur cou- 
leur obscure, grise ou jaunâtre, ne décèle que 
trop la stérilité générale de ces cotes sauvages. 

Ici paroissoit sur lé continent une coupure 
profonde, à l'entrée de laquelle on distinguoit 
deux petits îlots, mais dont il ne nous fut pas 
possible de reconnoître le fond 3 . 

1 Flinders a constaté que le cap dont il s'agit ici n'ap- 
partient pas au continent, mais qu'il forme la partie méri- 
dionale d'une île assez étendue qu'il a nommée fie Thistle : 
les cartes de Flinders , sur ce point , diffèrent d'une manière 
notable de celles levées h bord du Géographe et du Casua- 
rina; l'histoire de notre navigation justifie assez, ce me 
semble, les incertitudes où nous sommes restés à cet 
égard. L. F. 

a Cette ouverture est un détroit où Flinders a passé et 
qui porte sur les cartes de ce navigateur le nom de Thorny 
passage, L. F. 



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i68 DU PORT JACKSON 

Au-delà , une nouvelle baie se présente; elle 
n'st pas moins de 5 à 6 milles d'ouverture, et 
s'enfonce de près d'une lieue dans les terres; 
elle fut nommée baie Jussieu , en l'honneur de 
cette famille qui en fait tant elle-même aux scien^ 
ces et à la patrie. Le cap Tournefort sépare cette 
dernière baie d'un enfoncement du même genre, 
mais plus large et plus profond, qui est appelé 
baie Sleaford. 

A ce point, les terres du continent se dessinent 
sur deux plans très-distincts. Celui qui appartient 
au rivage est abaissé, d'une coupe généralement 
abrupte , et paroît être plus particulièrement 
formé de dunes de sable , qui reposent sur un sol 
gréeux et jaunâtre. Quelques i^uances d'un vert 
foncé semblent indiquer çà et là une végétation 
languissante : nous n'avons pu y distinguer aucun 
arbre. Au second plan appartiennent des terres 
assez hautes, surmontées encore, de distance en 
distance, par des pitons peu saillans, et qui, du 
point où nous étions, affectoient à nos yeux cette 
nuance aérienne et bleuâtre qui caractérise les 
terrains élevés vu$ dans l'éloignement. 

Le cap Wiles, qui borne la baie Sleaford à 
l'ouest, a l'apparence d'un énorme bastion, tant 
il est uniformément taillé à pic de toutes part3. 



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EN EUROPE. 169 

Au-delà de ce dernier cap, la direction des 
terres change brusquement ; elles courent du 
sud- est au nord -ouest dans un espace de 4° 
milles , sans offrir d'autres parties remarquables 
que le cap Carnot, la baie d'Antitte^ le cap Mai- 
ran, et la pointe Àvoid. 

Sous le rapport de sa constitution physique , 
cette dernière partie de côtes est analogue à 
celle que nous venons de décrire : partout des 
couleurs grises, sales et rembrunies; partout 
l'apparence d'une stérilité absolue. Quelques pi- 
tons qui continuent à se montrer dans l'inté- 
rieur sont évidemment la prolongation de ces 
hautes terres que nous avons dit former un se- 
cond plan parallèle au rivage de la mer. Les 
environs du cap Mairan y sont surtout remar- 
quables : vers ce point de la côte s'élève , à 1 a 
ou 1 5 milles dans l'intérieur , un gros massif de 
montagnes que nous avons nommé piton Borda. 

Tout le long des rivages qui nous occupent, 
se trouvent disséminées de nombreuses petites 
îles. La première est en face du cap Carnôt, et 
porte vers sa pointe sud un petit îlot environné 
de brisans ; elle a été désignée sous le nom d'île 
Liguanea. 

Vingt milles environ au nord-ouest de cette 



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i 7 o DU P011T JACKSON 

première île, se présentent les îles Whidbey. 
Vile Maupertuis est la plus rapprochée du conti- 
nent, et gît entre la pointe Avoid et le cap Mairan. 
Sur la même ligne, et dans la direction du sud- 
ouest au nord-est, on découvre successivement 
Vile Pingre, l'île Perfora ted, la plus considérable . 
de toutes, et les ilôts la Condamine, qui sont au 
nombre de six , et forment eux-mêmes un petit 
groupe distinct. Plus loin, à l'ouest-nord-ouest 
de ces îlots , paroît le groupe des îles Greely, où 
se remarquent Vile Chappe, Vile Fermât et Vile 
Lacaille : cette dernière est plus élevée que les 
autres , et d'une forme circulaire. La baie Avoid 
est peu profonde , mais elle n'a pas moins de dix 
milles d'ouverture, et nous offrit aussi quelques 
îlots dans sa partie de l'est. 

Sur tout le prolongement de côtes qui s'étend 
du cap Turenne aux îles Whidbey, le continent 
paroissoit être absolument désert lorsque nous 
y passâmes ; nulle part du moins nous ne pûmes 
y découvrir des traces de ces feux qui, partout 
ailleurs, nous annonçoient la présence des na- 
turels. 

Au-delà de la pointe Whidbey, qui gît par 34° 
45' de latitude sud, et par i32° 5a' de longitude 
orientale, la direction du continent change de 



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EN EUROPE. i 7 i 

nouveau, et se rapproche davantage du nord. 
Ce dernier cap se compose de falaises basses et 
jaunâtres; il en est de même du cap La Tour- 
d * Auvergne et de la pointe Sir-Isaac, qui forment 
la pointé sud de l'entrée d'une très-grande baie , 
qui a été nommée baie Coffin. Cette baie a la 
milles de large, sur une profondeur un peu 
moindre. Le cap Mongolfier se détache en avant 
de la côte septentrionale, dont la pointe Drum- 
mond forme l'extrémité ; la petite île Rocky gît 
à une distance presque égale du cap Mongolfier 
et de la pointe Drummond. 

De ce dernier point jusqu'au cap du Vétéran, 
la brume et le gros temps s'étant joints à des 
vents contraires pour nous éloigner du rivage, 
nos constructions géographiques présentent dans 
cette partie une lacune d'environ 10 lieues, que 
nos successeurs pourront d'autant plus aisément 
remplir, qu'elle est comprise entre des positions 
exactement déterminées sur nos cartes. Cette 
dernière lacune ne porte d'ailleurs que sur les 
détails même de la côte, que nous avons vue , 
quoique à une grande distance, continuer sans 
interruption. 

Cinq îles principales et huit îlots composent 
le groupe de l'Investigator : la plus grande de 



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172 DU PORT JAKCSON 

ces îles, File Flinders, nous a paru avoir 4 milles 
de longueur; Vile Meyrormet, File Waldegrave, 
ont chacune environ une lieue; Vile Lecamus n'a 
guère plus d'un mille ; il en est de même de l'Ile 
Ward, la plus occidentale de toutes, et dans le 
sud-ouest de laquelle est une chaîne de récife 
étendus et dangereux. 

Au-delà de l'île Waldegrave, qui gît par 33° 
35 1 , est une nouvelle lacune presque aussi grande 
que la première, et qui, occasionée par les 
mêmes circonstances que celles dont je viens de 
parler, doit offrir encore moins de difficultés 
aux navigateurs. Dans cette dernière étendue de 
côtes, en effet, nous avons aperçu Vile Poisson- 
nier, et Vile Percy, qui présentent deux points de 
reconnoissance précieux pour les recherches ul- 
térieures qu'on voudroit faire dans cette partie. 
L'île Poissonnier n'a guère qu'un mille de lon- 
gueur de l'est à l'ouest, et l'île Percy en a trois 
dans le même sens. 

Le cap Halle, à la hauteur duquel il nous fut 
enfin possible de reprendre la suite de nos relè- 
vemens, gît par 33° a' ao" de latitude australe, 
et forme la pointe sud de la baie Lemonnier, 
dont il a déjà été question dans le volume pré- 
cédent : cette baie , ainsi que nous l'avons dit 



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EN EUROPE. i 7 3 

alors, est toute remplie de récifs, qui font enten- 
dre au loin un bruit terrible et menaçant; le cap 
Westal la termine vers le nord. Au-delà de cette 
pointe s'ouvre une nouvelle baie de trois lieues 
de largeur, que nous avons nommée baie Cor- 
mort y en l'honneur du médecin célèbre qui, par 
le premier établissement d'une clinique pratique 
en France , et par ses belles recherches sur les 
maladies organiques, a si bien mérité de la 
science médicale et de la patrie. Le cap Bauer en 
forme l'extrémité nord. 

Toute cette dernière partie de côtes est ex- 
trêmement basse, et comme noyée sur divers 
points; c'est en quelque sorte une chaîne de 
dunes arides, sablonneuses, coupées à pic vers 
la mer, d'une teinte grise ou jaunâtre, sans au- 
cune trace de végétation. 

Malgré leur aspect sauvage, ces tristes bords 
ne sont pas étrangers à l'espèce humaine, et quel- 
que horde de naturels, établie pour lors auprès 
du cap Halle, manifesta sa présence par un 
grand feu qu'elle y alluma.*' 

Vis-à-vis le cap Bauer, à 4 milles environ dans 
l'ouest, est l'île Olive, stérile et jaunâtre; des bri- 
sans dangereux l'enveloppent de toutes parts. 
Le cap Bauer se prolonge lui-même plus d'une 



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i 7 4 DU PORT JACKSON 

demi-lieue au large par une traînée de récifs. 
Au nord de tous ces brisans, la Nouvelle-Hol- 
lande se renfonce de nouveau en une baie vaste 
et profonde, qui est désignée sous le nom de 
baie Streaky : le pourtour de cette baie nous a 
paru avoir 5o milles dans le développement de 
ses côtes, et se compose de terres absolument 
semblables à celles dont nous venons de parler : 
dans quelques parties même, là dépression ex- 
traordinaire du sol semble indiquer l'existence 
de vastes marécages vers le fond de la Laie. Une 
triste et déplorable preuve vient à l'appui de cette 
présomption, déduite de l'aspect générai et de 
la constitution physique du pays; je veux parler 
de la réunion sur ce point d'un grand nombre 
de hordes sauvages, dont les feux multipliés se 
faisoient apercevoir sur une longue étendue de 
côtes. Nous savons en effet, par expérience, que 
ces peuplades se trouvent surtout fixées aux en- 
droits marécageux, où elles peuvent plus aisé- 
ment se procurer les poissons et les coquillages 
qui servent à leur nourriture. Ainsi nous avons 
vu à la Nouvelle-Galles du sud les marais fé- 
tides et profonds de Botany-Bay, de Broken- 
Bay , etc. , occupés par diverses troupes de natu- 
rels ; ainsi les marécages saumâtres de la baie du 



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EN EUROPE. i 7 5 

Géographe, à la terre de Leuwin , rassembloient 
sur leurs bords les sauvages habitans que nous 
avons pu voir dans cette partie de la Nouvelle- 
Hollande; ainsi nous trouverons bientôt les 
malheureux naturels de la tçrre de Nuyts envi- 
ronnés par de nouveaux marais.... Triste condi- 
tion de l'espèce humaine , que celle où elle est 
réduite à braver ainsi tous les inconvéniens et 
tous les maux attachés à un tel séjour !... 

Enfin nous voilà parvenus à ce point de la côte 
Sud -ouest qu'il ne nous avoit pas été possible 
d'aborder l'année précédente : là devoit être ce 
fameux détroit dont nous avons parlé; c'est der- 
rière les îles Saint -Eierre et Saint -François qu'il 
devoit avoir son embouchure; c'est là qu'il fal- 
loit pénétrer. Des vents propices, une belle mer, 
un ciel pur, une douce température, sembloient 
cette fois se réunir pour le succès de nos nouvelles 
recherches; tout nous donnoit l'espoir de résou- 
dre enfin le grand problème de l'intégrité de la 
Nouvelle -Hollande; et pleins de cet espoir, nous 
forçâmes de voiles sur les îles nombreuses qui 
bornoient l'horizon., 

La connoissance des îles dont il s'agit remonte 
jusqu'à l'année 1627; c'est à cette époque, dit- 
on, que le célèbre navigateur hollandois Peter 



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i 7 6 DU PORT JACKSON 

Nuyts les découvrit, après avoir prolongé cette 
immense partie de côtes à laquelle la reconnois- 
sance publique a décerné son nom; mais placées, 
pour ainsi dire, au-delà du terme de sa longue 
exploration, elles se trouvent plutôt indiquées 
que déterminées sur sa carte : dans cette carte, 
en effet, tout est inexact, soit sous le rapport 
du nombre de ces îles, de leur forme, de leurs 
dimensions, soit même à l'égard de leur position 
relative; et comme, depuis le temps de Nuyts jus- 
qu'à nos jours, nul navigateur n'avoit reconnu ces 
îles », notre travail, sur ce point, devient presque 
aussi nouveau qu'il est intéressant et complet 

Quatre groupes principaux se les partagent; 
l'archipel Saint-François , le groupe des îles Saint- 
Pierre, celui des îles Franklin, et des îles Purdie. 
Plus rapprochés du continent, ces deux derniers 
groupes n'avoient pas été vus par le navigateur 
hollandois. 

Onze îles de diverses grandeurs composent 
l'archipel Saint -François : il se développe sur 
une étendue de 17 milles en latitude, et de 10 

1 C'est au moins ce que nous pensions à cette époque, 
les travaux de Flinders , sur ce point , ne nous étant pas 
connus alors. L. F. 



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EN EUROPE. 177 

milles seulement en longitude; la plus grande des 
îles qui le compose, l'île Saint-François, n'a guère 
qu'une lieue de longueur; parmi les autres, Vile 
Malesherbes 9 Vile Fénélon, Vile Massillon, Vile 
Sully, tiennent le premier rang : cette dernière 
est la plus septentrionale de toutes. 

Dans Test -nord -est, à a a milles environ de 
l'archipel Saint -François, gisent les îles Frank- 
lin; elles sont au nombre de cinq, dont une a 
près d'une lieue de longueur, et fut nommée lie 
Turenne; la seconde, un peu plus petite que celle- 
ci, reçut le nom d'ile Richelieu. C'est aux deux 
îles les plus septentrionales de ce groupe que 
vient se raccorder cette effroyable chaîne de bri- 
sans dont il a été parlé déjà plusieurs fois sous 
le nom de la Rambarde. 

Bien de plus hideux que les îles nombreuses 
qui se rattachent à cette partie de la côte Sud- 
ouest de la Nouvelle - Hollande ; pas un arbre , 
pas un arbrisseau, pas une broussaille ne s'élève 
de leur surface , qui paroît couverte d'arides et 
sombres lichens ; plusieurs de ces îles qnt leurs 
flancs écores, et les canaux qui les séparent sem- 
blent être profonds et sûrs ; nous n'y avons aper- 
çu du moins aucun de ces récifs qui bordent la 
côte voisine, et dont les îles Saint -Pierre sont 
HT. ia 



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t 7 8 DU PORT JACKSON 

elles-mêmes hérissées sur plusieurs points. Si 
l'on ne jugeoit de leur origine que d'après 
leur forme, leur abaissement, leur couleur, leur 
régularité, etc., on seroit tenté de croire que 
les îles Saint - François et les îles Franklin se 
composent essentiellement de substances secon- 
daires ou même tertiaires; mais, en observant 
que les îles Saint -Pierre ., qui leur ressemblent 
d'ailleurs sous tant de rapports, sont cependant 
granitiques, il est difficile de ne pas croire que 
cette dernière origine soit commune à toutes les 
îles de cette partie de la Nouvelle -Hollande. 

Quoi qu'il en puisse être, après avoir com- 
plété nos opérations de l'année précédente sur 
ces deux premiers groupes, nous fîmes voile 
dans la matinée du 7 février, pour traverser ce- 
lui des îles Franklin, et prolonger la portion 
de terre continentale qui, du cap Brown, re- 
monte vers* le nord, en s'enfonçant derrière les 
îles Saint-Pierre. 

Au-delà du cap dont je viens de parler, est 
une petite baie, sans doute impraticable, que 
nous nommâmes baie Tréville : le cap Missiessy 
la termine au sud ; et elle se rattache au nord 
par le cap Dubouchage y avec la baie Jean-Bart, 
qui nous a pareillement semblé devoir être in- 



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EN EUROPE. * i? g 

abordable. En effet* la terrible rambarde se déve- 
loppe en avant (Je toute cette partie de côte, et 
une chaîne analogue ne permet pas, comiûe nous 
le dirons bientôt, de pénétrer par le nord dans 
aucune dé ces baies dangereuses. Les Anglois 
ont désigné sous le nom général de baie Stnoky 
nos deux baies Tréviile et Jean-Bart réunies. 

Ainsi repoussés du continent, nous proton* 
geâmés la Rambarde par l'ouest -et reconnûmes 
la partie sud de Pile ÉUgèjne; bientôt après en 
avoir doublé la pointe occidentale, nous nous 
trouvâmes à l'ouverture de la baie Déniai , où 
nous laissâmes tomber l'ancre par six brasses et 
demie, fond de sable gris, mêlé de coquilles et 
d'herbages. 

Le lendemain, à la pointe du jour, je m'em- 
barquai dans un canot qui, sous les ordres de 
M- de Montbazin, devoit explorer la partie 
drientalfe de la baie /ainsi que la portion voisine 
du continent , et fixer d ? une manière exacte les 
principaux points de cette côte. A cet effet, no- 
tre astronome, M. Bernier, reçut ordre de s'em- 
barquer avec nous. - ■■ 

Bientôt nous atteignîmes un cap , qui forme 
l'extrémité nord de la baie Jean-Bart; nous le 
nommâmes cap d'Estrées y et vînmes mouiller 



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180 DU PORT JACKSON 

sur ce point pour y observer la latitude. Tandis 
que nos compagnons étoient occupés sur le ri- 
vage , je m'empressai de pousser une petite re- 
connoissance dans le pays : le soleil étoit ardent, 
et la nudité du sol , entièrement sablonneux et 
blanchâtre, ajoutoit encore à l'incommodité de 
sa chaleur brûlante. Des obstacles de ce genre 
n'étoient point capables de m'arrêter; je m'éloi- 
gnai du rivage avec d'autant plus de précipita- 
tion, que j'avois moins de temps à donner à cette 
course. Les résultats en furent peu satisfaisais. 
Sur le sol ingrat et brûlé que je parcourus, il 
me fut impossible de distinguer aucune trace 
non-seulement de ruisseau , mais même de tor- 
rent, et il me parut évident que les eaux des 
pluies étoient absorbées par les Sables arides, 
avant d'avoir pu se réunir sur aucun point. 
Quelques arbres du genre des casuarinas, de ce- 
lui des banksias, se montroient çà et là dispersés 
sur cette campagne stérile; à peine les plus 
grands d'entre eux atteignoient à la hauteur de 
quelques mètres, et les arbrisseaux, rares Çux- 
mêmes et languissans , serabloient végéter à re- 
gret sur ces* tristes bords : nulle part je n'y pus 
découvrir quelque production qui fût suscep- 
tible de servir à la nourriture de l'homme; aussi 



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EN EUROPE. 1.8 1 

ne paroissoit-il en ces lieux aucun vestige d'ha- 
bitans. 

A peine j'étois de retour au mouillage, que 
nous appareillâmes pour prolonger notre recon- 
noissance vers Test; mais bientôt nous fûmes 
arrêtés par une longue chaîne de récifs, contre 
laquelle la mer déferloit avec violence, et qui, 
du cap d'Estrées, se portant vers l'ouest, alioit 
se réunir à un immense banc de sable dont le 
canal, compris entre le continent et l'île Eugène , 
se trouve obstrué. 

Ainsi, forcés de rétrograder, pous pénétrâmes 
dans le fond d'une anse très-grande, que nous 
nommâmes anse Decrès r et qui se trouve égale- 
ment remplie de hauts-fonds. Le cap Vivorme la 
termine vers le nord, et porte en avant de lui 
des roches dangereuses qui faillirent entraîner 
notre perte; en effet, tandis qu'avec une assez 
forte brise nous courions vent arrière pour dou- 
bler ce cap, notre canot toucha violemment sur 
quelques-unes de ces roches qui se trouvoient 
entièrement cachées sous l'eau. Au craquement 
qui se fit entendre-, nous crûmes que le canot 
alioit s'entr'ouvrir; et déjà plusieurs de nos 
matelots se précipitoient à la mer, lorsque 
M. de Montbazin les arrêta, fit amener toutes 



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î8a DU PORT JACKSON 

les voiles et sonder aveo une gaffe la direction et 
l'étendue des brisans. Pour décharger l'embarca^ 
tion, npus nous mîmes tous à la mer, et réunis- 
sant nos efforts, nous parvînmes à la remettre à 
flot sans qu'elle eût éprouvé d'autre avarie que 
l'ai^achement de la bande de fer qui garnissoit 
le dessous de la quille* Le périt ainsi passé, nous 
vînmes nous établir pour ht nuit ay fond dHine 
petite anse qui se trouve dans le voisinage. 
Quelques heures de jour nous restaient encore, 
et tandis que mes compagnons faisoient sécher 
leurs vêtemens, et que les matelots prépâfoient 
le frugal repas du soir, je descendis au rivage , où 
je fis de riches et intéressantes collections. 

Fatigués comme nous l'étions, nous espérions 
jouir d'un sommeil paisible; mais nous ne tar- 
dâmes pas à reconnoître que sur 1 ces bords k 
terre étoit affectée des mêmes iûconvéniens que 
ceux dont nous avions eu tant à nous plaindre à 
la terre de Leuwin, à la terre d'Édels, ainsi qu'à 
la terre d'Endracht. A la chaleur brûlante du 
jour succéda vers lé soir une forte brise dii siid^ 
sud-est, qui, partie des régions glacées de l'hé- 
misphère antarctique, refroidit tellement l'atmo- 
sphère que , malgré la chaleur du sol et l'abri que 
nous nous étions fait avec les voiles du fcanot, 



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EN EUROPE. l8 3 

il nous fut impossible de fermer l'œil; la nuit 
entière se passa tristement à entretenir le feu au- 
tour duquel nous nous étions rassemblés. Dans 
le xxix e chapitre de cet ouvrage, je reviendrai 
sur cette circonstance remarquable de la tem- 
pérature de ces climats, et je dirai quels moyens 
l'homme sut opposer à sa dangereuse influence. 

À peine ïe jour coramençoit à paroître, et déjà 
nous avions repris la suite de nos opérations 
géographiques. 

Au nord du cap Vivonne est Y anse Suffren, 
remplie de bancs comme les précédentes, et qui 
s'en distingue par un groupe de roches placées 
vers son fond. Le cap Thèvenard en fait la limite 
septentrionale, et, à ce point, commence la baie 
Déniai proprement dite. Nous en reconnûmes 
toutes les sinuosités; et bien loin d T y découvrir 
l'embouèhùre de cet immense détroit que nous 
cherchions, nous ne pûmes même pas y recon- 
iioître la ^>lus foible trace d'un ruisseau, ni même 
d'une 1 source d'eau douce. 

Tandis que vers cette partie de la baie toutes 
nos espérances se trouvoient ainsi détruites, 
MM. Faure et Ransonnet, après un diébut qui 
sémbloit promettre davantage , arrrvoient pour- 
tant aux mêmes résultats. C'étoit dans la partie 



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184 DU PORT JACKSON 

de Pouest que ces messieurs avoieot eu Tordre de 
se porter en partant du bord le même jour, à la 
même heure que nous en étions partis nous- 
mêmes. 

Après une navigation de quelques heures , ils 
arrivèrent parle travers d'une large ouverture, 
qui leur parut être celle d'une rivière : ils s'y 
enfoncèrent en dépassant deux pointes nommées 
cap Beaufort et pointe Peter; mais bientôt des 
bancs de sable se montrèrent de toutes parts ; la 
rive gauche étoit couverte de marécages inabor- 
dables.... En vain ils voulurent poursuivre leur 
route , les bancs ne tardèrent pas à les arrêter; 
et en s'approchant davantage encore au milieu 
des obstacles de tout genre, ils reconnurent que 
des marais immenses occupoient tout le reste 
de l'enfoncement au milieu duquel ils se trou* 
voient, et qui reçut le nom d'anse Tourville. 

Il résulte de l'ensemble de ces recherches : 

i° Qu'il n'existe sur ce point de la côte Sud- 
ouest aucune trace de détroit, ni même de ri- 
vière intérieure; 

2 Que la baie Déniai est obtruée de brisans 
et de hauts-fonds qui la rendent très-dangereuse, 
même pour les plus petits navires, et qu'il en 
faut dire autant des anses nombreuses qui se 



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EN EUROPE. ^5 

rattachent à cette baie ou qui se trouvent dans 
son voisinage. 

Cette triste certitude étant acquise, nos ob- 
servations se dirigèrent du continent vers les îles 
mêmes qui composent l'archipel Saint-Pierre, 
et sur lesquelles il convient d'abord de jeter un 
coup d'œil général. Sept îles de diverses gran- 
deurs se trouvent dans cet archipel : la plus grande 
et la plus rapprochée du continent est l'île Eu- 
gène ; elle a trois lieues de longueur environ sur 
une largeur moyenne de 5 à 6 milles. Vile Hor- 
tense se rattache à la pointe occidentale de celle- 
ci par une traînée de récifs et quelques roches. 
Plus loin , dans le sud-sud-ouest, se trouvent l'île 
Évan, et les îles Lacy, disposées en triangle. Au 
nord de la dernière de ces îles, trois lieues à 
l'ouest de l'île Eugène, se montre l'île Lound. 
Toutes ces îles ont le même aspect générai, et 
portent des traces évidentes d'une formation 
commune et d'une constitution analogue. Ce que 
nous allons dire de la plus considérable d'entre 
elles , de l'île Eugène , pourra donc leur être 
appliqué. 

Le io, à la pointe du jour, je m'embarquai 
de nouveau pour aller visiter cette île; notre 
botaniste M. Leschenault, et mon, ami M. Le- 



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i86 DU PORT JACKSON 

sueur, prirent part à cette dernière excursion. 
Tandis que celui-ci s'enfoncoit dans l'intérieur 
pour y faire la chasse aux animaux que le pays 
pouvoit offrir, et que mon digne collègue étoit 
occupé de ses recherches sur le règne végétal, 
je parcourois de mon côté les bords dé la mer, 
multipliant à chaque pas les observations, et 
faisant à chaque pas aussi de nouvelles et impor- 
tantes découvertes. Un matelot nommé Lefebvre 
m'accompagnoit : nous arrivâmes ensemble' sur 
les bords d'une crique fort large , et qui s'dri- 
fonçoit passablement dans l'île. Au-delà com- 
mençoit le grand banc de sable que j'ai dit 
partir de la pointe orientale de l'île Eugène, et 
s'avancer jusque vers le continent, à la hauteur 
du cap d'Estrées. A de tels bancs appartiennent 
toujours d'intéressantes productions; et j'étois 
d'autant plus avide de celles de ces rivages, 
qu'ils étoient plus nouveaux pour la science et 
pour noufc. Alors la mer étoit basse , et une par- 
tie considérable du banc étoit à découvert. 
Bientôt nous nous trouvâmes sur ces précieux 
attérissemens que je voulois fouiller. Leur ri- 
chesse surpassa mon attente, et plusieurs heures 
furent employées à les parcourir : mais déjà la 
mer mon toit rapidement; Lefebvre m'en fit faire 



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EN EUROPE. 187 

la remarque, et nous revînmes sur nos pas pour 
aller rejoindre nos compagnons. 

L'espèce de crique dont il s'agit a plus d'un 
mille de largeur, et remonte assez loin dans 
l'intérieur de l'île , en formant sur ce point 
comme l'embouchure d'un très-grand ruisseau. 
C'était à mer basse que nous l'avions traversée le 
matin, et presque partout elle étoit à sec; mais 
quand nous reparûmes sur ces bords , elle nous 
offrit un tableau bien différent : les eaux de la 
mer, repoussées par une marée violente, s'en- 
goufïroient dans cette étroite vallée, et remon- 
taient en bouillonnant jusque vers son fond. 
Faire le tour de cette crique étoit une opération 
longue et pénible , surtout à cause des brous- 
sailles et des marécages. Abusés d'ailleurs par la 
couleur blanche du sable et par quelques por- 
tions de banc qui restoient encore à découvert, 
nous crûmes qu'il y avoit peu d'eau partout; 
et sans même soupçonner aucune espèce de dif- 
ficulté dans ce passage , nous l'entreprîmes. A 
peine avions-nous fait un quart du chemin, que 
déjà nous avions de l'eaù jusqu'à la ceinture, et 
la marée croissoit à vue d'oèil : il étoit impos- 
sible de rebrousser chemin; il fallut poursuivre 
notre périlleuse entreprise : bientôt la mer s'é- 



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i88 DU PORT JACKSON 

leva jusqu'à la hauteur de notre poitrine 

Étranger à Fart de la natation , épuisé d'efforts , 
je me trouvois dans un péril imminent; le zèle 
du bon Lefebvre me sauva : lui seul me diri- 
geoit au milieu des ondes toujours croissantes ; 
aux endroits les plus profonds , il me prêtoit un 
bras secourable; en un mot, cet homme coura- 
geux n'omettoit rien de ce qui pouvoit prévenir 
ma perte. Malgré tous ses soins , elle auroit in- 
failliblement eu lieu, si, à force de tâtonnemens 
et de recherches , il n'étoit parvenu à découvrir 
un banc de sable sur lequel il y avoit peu d'eau , 
et qui nous conduisit à peu de distance de la rive 
où nous voulions atteindre. 

A peine nous étions de retour au vaisseau, 
que les ordres furent donnés pour partir le len- 
demain à la pointQ du jour; et le n février, à 
six heures du matin , nous nous trouvions sous 
voile. Mais avant de reprendre la suite de nos 
opérations géographiques à la côte Sud-ouest, 
il convient, suivant notre usage, d'esquisser le 
tableau général du pays que nous allons quitter. 

Les îles Saint-Pierre et la portion du continent 
qui s'y rattache se trouvent comprise entre 3a° a 1 
et 3a° iV de latitude australe; elles s'étendent en 
longitude de i3i a o' jusqu'à i3i° 26' à Test du 



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EN EUROPE. 189 

méridien de Paris ; elles correspondent à la par- 
tie la plus profonde de cette espèce de golfe 
que forme la cote de la Nouvelle-Hollande com- 
prise entre le promontoire de Wilson au sud, 
et le cap de Nuyts à l'est ; golfe immense de 
5oo lieues d'ouverturç. 

On voit par ce qui précède : i° que les terres 
dont il est question se trouvent exposées sans 
abri à toute la violence des vents et des courans 
de l'ouest , du sud-ouest , du sud et du sud-sud- 
«st; 

2 Qu'elles sont , au contraire , efficacement 
protégées par la masse entière du continent de 
la Nouvelle-Hollande, contre tous les autres vents 
et tous les autres courans généraux. 

Sur ces îles , non plus que sur la grande terre 
voisine , nous n'avons pu découvrir aucune trace 
d'eau douce. A toutes les causes dont nous avons 
tant de fois parlé , telles que l'absence de toute 
espèce de montagnes, ou même de tout piton 
intérieur, il faut ajouter ici la dépression du 
terrain, la foiblesse extrême de la végétation, et, 
par-dessus tout encore, l'abondance des sables 
qui recouvrent le sol d'une coucbe aride, pro- 
fonde et mobile, dont l'effet nécessaire est de 
s'opposer à la réunion des eaux à sa surface. 



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i 9 o DU PORT JACKSON 

Indépendamment des marais salés qui obs- 
truent l'anse Tourville, et de ceux infiniment 
moins considérables dont j'ai parlé en décrivant 
la crique de l'île Eugène, on trouve encore dans 
l'intérieur de cette dernière île quelques petits 
étangs salés , sur le bord desquels je recueillis 
deux espèces de coquilles qui leur sont particu- 
lières. Cette eau tiroit évidemment son origine 
de celle de l'océan , qui à travers les dunes de 
sable avoit filtré jusque dans ces lieux plus dé* 
clives. 

Pendant les deux jours que nous avons passés 
sur ces bords, la marée s'est élevée de 6 à y 
pieds; mais comme nous nous trouvions alors 
au milieu de l'été, il est probable que cette élé- 
vation est beaucoup plus considérable au temps 
des équinoxes ; dans quelques endroits même 
j'ai cru remarquer des lignes de marée qui 
n'avoient pas moins de i o à i a pieds de hauteur 
au-dessus du niveau de la basse mer. 

La température, observée dans l'oiïibre et à raidi, 
a varié de i3 à 16 degrés, et le baromètre s'est 
soutenu de 28 pouces 3 lignes à 28 pouces 4 et 
même 5 lignes. Pendant tout ce temps, les vents 
du sud-est, du sud-sud-est et de l'est-sud-est ont 
soufflé seuls ; et comme ce sont à la fois les plus 



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EN EUROPE. 191 

secs et les plus froids qu'on puisse éprouver dans 
ces parages, il est probable que c'est à leur in- 
fluence qu'il faut attribuer l'élévation moins 
grande du thermomètre , et l'ascension plus 
forte du baromètre sur ces plages que leur po- 
sition en latitude ne semble le comporter : il en 
est de même de la sérénité du ciel, et de la 
.marche de l'hygromètre, qui se soutenoit à peine 
de 70 à 8o d ; terme d'humidité beaucoup moindre 
qu'on ne devoit la supposer à cette latitude , et 
bien inférieur sans doute au terme de celle 
que nous eussions éprouvée, si, au lieu des vents 
du sud et du sud-est, avoient régné ceux de la 
bande de l'ouest, et même du sud-ouest et de 
l'ouest-sud-ouest. C'est ainsi, je le repète, qu'il 
convient dans tous les temps et dans tous les 
lieux d'analyser avec soin les résultats des expé- 
riences, météorologiques , et de s'aider, pour les 
discussions de ce genre , de tous les secours que 
peuvent offrir la physique générale et la consti- 
tution particulière des contrées qu'on observe. 

Toutes les parties de la terre de Diémen , ainsi 
que nous l'avons dit ailleurs, sont essentielle- 
ment primitives : il en est de même de l'ile 
Bruny, de l'île Maria, de l'île Schouten, des îles 
Furneaux,des îles Hunter, de l'île King, du 



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i 9 2 DU PORT JACKSON 

promontoire de Wilson, du port Western et de 
l'île des Kanguroos ; il en est de même aussi des 
îles de ces parages, et de la portion du con- 
tinent voisine de ces îles. Partout, en effet, où 
j'ai pu pénétrer, j'ai trouvé diverses espèces de 
granits, de quartz et de schistes primitifs, et 
MM. Ransonnet et Faure ont rapporté les mêmes 
produits du fond de l'anse qu'ils étoient allés, 
explorer. 

Tous les granits se composent de feld-spath 
qui leur sert de base, de quartz et de mica. 
Parmi les nombreux échantillons que j'en ai re- 
cueillis moi-même, on distinguent trois variétés 
plus importantes que les autres. 

La première est un granit feuilleté, de couleur 
gris verdâtre, à très -petits cristaux; il forme 
une grande partie des galets de l'île Eugène. 

A la seconde variété se rapporte un granit en 
masse, avec des lignes noires, obliques et 
flexueuses; il se compose de feld-spath, de 
quartz gras légèrement rougeâtre, et de mica 
noir : c'est cette dernière substance qui forme 
les lignes dont nous venons de parler. Ce beau 
granit paroît être la base de l'île Eugène; on 
le retrouve aussi sur les parties voisines du con- 
tinent. 



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EN EUROPE. i 9 3 

La troisième variété est un granit rougeâ- 
tre, d'un grain dur et très- âpre; il se com- 
pose de feld-spath rougeâtre, de mica noir, et 
de quartz également rougeâtre : il existe en 
très - grande smasses sur File Eugène et sur le 
continent. 

Indépendamment de ces trois principales va- 
riétés de granit, il en est encore plusieurs autres; 
mais comme elles jouent ici un rôle moins im- 
portant, je m'abstiendrai de toute espèce de dé- 
tails à leur égard : il en sera de même des schistes 
et du quartz, que je n'ai trouvés que par frag- 
mens, disposés en filons de peu d'étendue, et 
placés le plus ordinairement entre les masses 
granitiques. 

Après les roches primitives qui sont la base 
et comme le fondement de tout le sol qui nous 
occupe, viennent les grès de diverses sortes 
et de formations différentes. Les uns, d'un grain 
très-fin, d'une texture presque graniteuse, d'une 
couleur agréable de gris rougeâtre, inattaqua- 
bles par les acides , parsemés de petites particu- 
les de mica, s'élèvent en grandes masses au 
cap d'Estrées, dans l'anse Decrès, et sur le cap 
Vivonne. 

D'autres, à ciment silicéo-calcaire, font effer» 
III. i3 



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i 9 4 DU PORT JACKSON 

vescence avec les acides; ils sont d'une couleur 
grise, d'un grain fin , et d'une dureté bien-moins 
grande que ceux de la précédente espèce; ils gi- 
sent aux mêmes lieux, et se trouvent quelque- 
fois adossés à ces masses. 

Une troisième sorte de grès, beaucoup plus 
calcaire que les deux autres, d'un grain fin , d'une 
texture homogène, d'une couleur gris-blanchâtre, 
et beaucoup moins dure que les précédentes, se 
retrouve comme elles en grandes masses, tout 
le long de la côte continentale. Battues sans 
cesse par les flots de la mer, ces roches gréeu- 
ses se distinguent par une foule de crevasses, 
d'érosions, de scissures, de petites cavernes, de 
petites aiguilles, et de tubérosités remarquables 
et pittoresques. 

Tous ces grès ne présentent dans leur tissu 
aucune trace de débris organiques : il n en est 
pas de même de ceux dont il me reste à parler. 

Le premier qui nous fournisse un exemple 
de ce genre, est d'un grain très-fin, presque 
pulvérulent , et d'upe couleur blanchâtre ; tout 
son intérieur est parsemé de diverses espèces 
de petites coquilles plus ou moins altérées. On 
le trouve plus particulièrement dans l'anse Suf- 
fren ; mais il existe sur plusieurs autres points 



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EN EUROPE. icp 

de la terre continentale, formant partout des 
couches horizontales et de peu d'épaisseur. 

C'est également à la grande terre qu'appar- 
tient le grès suivant : d'une consistance plus so- 
lide que le précédent, il est d'une nuance obs- 
cure, d'un tissu. lâche, et presque entièrement 
composé de coquilles, qui laissent entre elles de 
grands espaces vides et comme caverneux. Cette 
roche est excessivement dure, et sa dureté m'a 
paru dépendre de la nature spathique du ciment 
qui réunit les coquillages et* les autres parties 
qui entrent dans sa composition. Tout le long 
de la partie de cotes qui , du cap d'Estrées , se 
prolonge et s'avance jusque vers le fond de la 
baie Déniai, on retrouve cette roche; presque 
partout elle se présente en masses de plus de 
5o pieds de hauteur perpendiculaire au-dessus 
du niveau de la mer, toutes crevassées, et qui 
s'abaissent insensiblement jusqu'au rivage. 

D'autres grès de diverses nuances de compo- 
sition, de texture, de couleur, etc., existent sur 
ces bords : disposés par couches plus ou moins 
épaisses, ils s'étendent sur les granits, ils com- 
blent les intervalles que les masses de ceux-ci 
laissent entre elles; ils s'appuient sur leurs re- 
vers, et revêtent les autres roches gréeuses d'une 

i3. 



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i 9 6 DU PORT JACKSON 

formation plus ancienne. Mais tous les détails 
de ce genre seroient étrangers à la nature de 
cette relation; il suffit à mon objet d'avoir in- 
diqué les principaux élémens de la constitution 
minéralogique du sol de ces contrées , et qui va 
nous fournir de nouveaux et intéressans phéno- 
mènes. 

Au-dessus des grès divers et des granits que 
je viens de décrire, repose une couche plus ou 
moins épaisse d'un sable très-fin, de couleur 
blanche, grise où même rougeâtre, qui, sur 
plusieurs points, forme des chaînes de dunes 
élevées, et qui, porté quelquefois vers l'inté- 
rieur des terres , y couvre de ses ondes mobiles 
les arbustes et même les arbres les plus hauts. 
Mélange singulier de parties calcaires et quart- 
zeuses, ce sable est susceptible, dans certaines 
circonstances, de former en peu de jours une 
espèce de ciment très -dur, et qui s'attache à 
tous les corps. C'est à lui qu'il faut rapporter 
Porigine de la plupart des grès secondaires qu'on 
trouve sur ces plages ; c'est encore lui qui joue 
le principal rôle dans cette foule de concrétions 
qui se présentent à chaque pas, et au milieu 
desquelles l'observateur étonné reconnoît , non- 
seulement des coquilles , des ossemens d'ani- 



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, y Google 



EN EUROPE. 197 

maux , mais encore des feuilles, des rameaux et 
des troncs d'arbre entiers. ïl n'est pas jusqu'à 
des excrémens de kanguroos et de phalangers 
qui ne puissent être enveloppés par ce ciment 
sablonneux, et qui ne se transforment, pour 
ainsi dire à vue d'œil , en autant 4e masses dures 

et pierreuses Mais nous ne tarderons pas à 

revenir en détail sur ces pétrifications, ou plu- 
tôt sur ces incrustations remarquables; il nous 
suffît ici d'avoir indiqué ce nouveau fait, aussi cu- 
rieux qu'intéressant pour la science géologique. 
Exposées à tous les vents les plus rigoureux et 
les plus violens de l'hémisphère antarctique; sou- 
mises à de grandes vicissitudes dans leur tempé- 
rature journalière; sans montagnes, sans vallées, 
sans. rivières , sans eau douce; environnées d'une 
ceinture de dunes arides; recouvertes d'une cou- 
che profonde de sable éminemment solidifiable , 
les tristes plages que nous décrivons ici sont en- 
core plus stériles que celles dont nous avons 
parlé jusqu'à présent Des innombrables végé- 
taux que la nature semble avoir créés pour le 
sol ingrat de la Nouvelle-Hollande, qui se com- 
plaisent, pour ainsi dire, au milieu de ses sables 
ardens, il ne s'en trouve qu'un petit nombre 
d'espèces en ces lieux, et tous paroissent languir 



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198 OU PORT JACKSON 

à la surface aride du terrain qui les porte : comme 
leurs congénères, ils produisent d'ailleurs des 
fruits ligneux r également inutiles à la subsistance 
de l'homme et à celle des animaux. Deux espèces 
seules forment une exception précieuse. 

Au premier rang des mammifères dont nous 
avons constaté l'existence sur cette partie de la 
côte Sud-ouest, il faut placer ce chien extraor- 
dinaire qui, particulier à la Nouvelle-Hollande, 
peuple de ses tribus diverses toute l'étendue de 
ce vaste continent. 

Après lui vient une nouvelle espèce de kan-< 

guroo, dont mon ami M. Lesueur tua quelques 

individus sur 111e Eugène, où elle habite en 

grandes troupes , et dont nous n'avons pu dé* 

couvrir aucune trace sur le continent : c'est 

d'après cela que j'ai cru devoir la décrire sous le 

nom de àanguroo de Vile Eugène. Chacun de 

ces quadrupèdes pèse de huit à dix livres; h 

fourrure en est épaisse, d'un poil très-fin, et 

belle couleur rousse tirant sur le brun. 

mi les animaux à bourse qui peuplent la 

elle-Hollande , le genre phalanger compte 

it un grand nombre d'espèces pîtis ou 

singulières et plus ou moins élégantes; 

ugène nous en fournit une nouvelle. C'est 



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EN EUROPE. i 99 

exclusivement sur les bords marécageux de la 
crique où je courus tant de dangers, qu'elle à 
fixé son habitation; c'est là que mon digne colla- 
borateur tua les quatre beaux individus de cette 
espèce que nous avons apportés en Europe. 

Là multiplicité des îles qui se trouvent proje- 
tée Sur le flanc dfe cette partie de la côte Sud- 
ouést, l'isolement de ces îles, l'absence de l'homme 
et dès animaux féroces , tout semble concourir 
à favoriser i& la propagation des phocacés divers : 
on peut donc croire que d'innombrables légions 
de ces animaux viennent, à Fépoque de l'hiver, 
se répandre sur ces paisibles rivages, s'y livrer, 
comme sur l'îfce K,ing, à leurs amours, à l'éduca- 
tion de leurs petits , et qu'elles retournent ensuite 
lorsque l'été arrive, vers des climats plus rappro- 
chés du pfàe 9 et d'une température plus analogue 
à leur constitution et à leurs besoins. C'étoit 
mâlheùrèufifettiént dans cette dernière saison que 
nc*u$ abondions sur ces plages, et telle est, sans 
d&ttEBylà rafoon polir laquelle nous y rencon- 
trâèttefc ùrt m petit nombre d'animaux de ce 
getire. IteWûtm cependant ici comme sur lllé 
Kitig, soit par l'âge, soit par la maladie, ou, 
plus vraisemblablement encore, par l'éducation 
d'une famille trop tardive à croître, quelques 



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2oo DU PORT JACKSON 

individus seulement avoient prolongé leur séjour 
sur les plages de l'île Eugène. Tous ces individus 
appartenoiént à une espèce nouvelle du genre 
particulier que j'ai cru devoir établir sous le nom 
d'otarie. Ils parviennent à la longueur de 8 à 9 
pieds , et se distinguent surtout par une grande 
tache blanche à la partie moyenne et supérieure 
du cou : c'est d'après ce caractère que j'ai décrit 
ce phocacé nouveau sous le nom d'otarie albicolle 
( otaria albicoUis, TV.). Les" animaux de cette belle 
espèce ont les pieds antérieurs moins éloignés de 
la poitrine que la plupart des autres amphibies 
de la nïème famille; aussi sont-ils tous d'une agi- 
lité bien plus grande et d'un naturel bien moins 
timide que ces derniers. Cette observation n'est 
pas seulement applicable aux otaries de l'île Eu- 
gène ; d'après toutes les observations que j'ai pu 
faire sur les phoques, il me paroît qu'en général le 
courage de ces animaux et leur agilité sont dans 
un rapport assez exact avec la position relative 
des pieds antérieurs : suivant que ces principaux 
agens de la locomotion sur le sol se trouvent 
plus ou moins rapprochés de la poitrine, la dé- 
marche est plus ou moins facile ; et comme chez 
les phoques ainsi que chez tous les autres ani- 
maux , la possibilité d'échapper au péril est un 



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EN EUROPE. 201 

motif de l'affronter, il s'ensuit naturellement que 
les plus lestes de ces amphibies en sont encore 
les moins timides. Rien ne serait plus facile à 
prouver que cette intéressante assertion, et je 
la justifierais aisément par tout ce que nous con- 
naissons de plus exact sur les diverses espèces 
de phocacés des deux hémisphères; mais la nature 
de mon travail actuel se refuse à des détails de 
ce genre; il me suffira d'ajouter que la chasse 
de ces amphibies, exécutée dans une saison con- 
venable, serait aussi facile que .lucrative aux 
lieux dont nous parlons. La baie Déniai offri- 
rait un abri suffisant aux petits navires qu'on 
emploie à ces sortes d'entreprises, et leur pro- 
vision d'eau pourrait aisément être renouvelée 
au port du Roi-Georges. Cette traversée est un 
peu longue, il est vrai; mais comme, dans ces 
derniers parages, les phocacés habitent égale- 
ment en troupes nombreuses, les pêcheurs ne 
feroient, pour ainsi dire, que varier le théâtre 
de leurs travaux. 

La stérilité profonde qui caractérise les îles 
Saint-Pierre semble en avoir repoussé l'espèce 
volatile. Les oiseaux de terre y sont presque in- 
connus, et nos collections en ce genre se rédui- 
sent à une espèce de muscicapa nouvelle et sin- 



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2 oa DU PORT JACKSON 

gulière, qui vit sous les broussailles, et se nourrit 
plus particulièrement des fourmis qui pullulent 
sur ces bords. Avec ses ailes basses et traînantes, 
sa queue relevée, étalée, et les plumes de son 
croupion hérissées sur son dos, ce jtetit animal 
figure assez bien, et comme en miiiiature, un 
coq-d'inde de nos basses-cours faisant là roue. 

Parmi les oiseaux de mer, on afpercevoît sui % 
ces îles le petit ftianchot bleu ( àpîenodftes mi- 
nor) ; une espèce de cormoran à dos ttbir et A 
ventre bleu, qui hâbitoit efc graritites tftrôpës 
parmi les brisans et les récifs; efr'ftnomfcrables 
essaims de mauves, dont plusieurs espèces étoient 
nouvelles; quelques sternes qui voltigeoient ça 
et là sur le rivage. Dans les marais de Fanse Tour- 
ville, dans ceux du fond de la crique de l'île Eu- 
gène , vivoient quelques gros pélicans dont nous 
n'avons pu nous procurer aucuà individu. 

Quant aux reptiles, nous ii'aVons obtenu 
qu'une nouvelle espèce de lézard du genre scin- 
que. Plusieurs débris de squelettes et de carapa- 
ces nous ont appris que l'île Eugène étoit fré- 
pientée par de grandes tortues de mer : la nature 
îii partie sablonneuse, en partie vaseuse, de 
cette crique , l'abondance des ulves et des con- 
serves qui la tapissent, se réunissent en effet pour 



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EN EUROPE. 2o 3 

la rendre propre à l'habitation de ces paisibles 
animaux. On peut donc croire qu'à l'époque du 
printemps ils viennent déposer leurs œufs et les 
foire éclore sous les sables ardens de l'île Eugène; 
après quoi ils regagnent la haute mer avec leur 
jeune famille. Quelques nouveaux détails que 
nous aurons à donner sur les mêmes animaux 
dans le xxix c chapitre, viendront à l'appui de 
cette présomption, d'autant pkfô intéressante 
que le séjour des tortues coïncidant avec celui des 
phoques sur les mêmes bords, les pêcheurs trou- 
veroient en elles une nourriture aussi salubre 
qu'abondante , et facile à se procurer. 

Quelle qu'en puisse être la cause générale ou 
seulement accidentelle, les îles de cette partie de 
la côté Sud-ouest étoient, à l'époque de notre sé- 
jour , aussi pauvres en poissons qu'en oiseaux et 
en reptiles. De petits scombres, un seul esox, 
une seule lophie de 4 à 5 pouces de longueur, 
un seul tétrodon d'une nouvelle espèce, ont été 
pris par nos pêcheurs. 

Les insectes n'y étoient pas moins rares que 
les poissons : les fourmis gigantesques qui cou- 
vrent les dunes de sable de leurs noirs et jdévo- 
rans essaims, quelques blattes et un petit nombre 
d'autres orthoptères , se sont seuls offerts à nos 



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2 o4 DU PORT JACKSON 

regards. Ainsi tous les insectes que nous avons 
pu voir appartiennent à ceux des genres de cette 
classe d'animaux qui se plaisent et pullulent dans 
les lieux les plus arides; observation qui nous 
fournit une nouvelle et puissante raison de l'ex- 
cessive rareté des oiseaux de terre. En effet, 
tandis que les espèces Herbivores et granivores 
sont repoussées de ces terres infertiles par le dé- 
faut presque absolu de nourriture , les oiseaux 
insectivores, si nombreux, si variés sur tous les 
autres points du continent, sont ici contraints de 
s'éloigner pour la même cause. Ainsi tout est lié 
dans le grand système de la nature ; ainsi l'his- 
toire des êtres les plus foibles se rattache à celle 
des plus puissans : souvent ces liens merveilleux 
échappent à nos sens; mais lorsque nous pou- 
vons arriver à les saisir, ils nous étonnent éga- 
lement et par l'importance de leurs résultats et 
par leur simplicité. 

Autant les îles Saint-Pierre sont pauvres sous 
d'autres rapports, autant elles sont riches en 
mollusques, testacés surtout, en vers, en échi- 
nodermes et en zoophytes mous. Plus de deux 
cents espèces d'animaux appartenant à ces di- 
vers groupes ont été réunies par moi seul pen- 
dant les deux jours que nous avons passés sur 



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EN EUROPE. ao5 

ces plages. Énoncer un tel nombre d'espèces, 
c'est faire assez comprendre combien il me se- 
roit impossible d'entrer dans quelque détail sur 
cette partie de mes travaux ; il me suffira de 
dire que parmi les coquilles, il s'en trouve un 
grand nombre d'espèces nouvelles et d'une rare 
beauté ; qu'on y compte surtout une grande va- 
riété de moules, de turbos, de serpules, d'halio- 
tis, de buccins, de murex, de patelles, de fissu- 
relles, etc., etc.; que sur plusieurs points, la 
côte de l'île Eugène était couverte de bulles, de 
venus, de tellines, de trochus ébloui ssans; qu'on 
y rencontre de magnifiques avicules d'une exces- 
sive friabilité , et qui ne vivent pour cela qu'au 
milieu des éponges; que j'y ai trouvé vivante 
une espèce de marteau blanc , qui me paroît dif- 
férer du marteau de même couleur que j'avois 
recueilli précédemment soit à Timor, soit à la 
terre d'Endracht. Cette rare et précieuse coquille 
vit au milieu d'un grand banc d'alcyons , qui se 
trouve dans l'anse Decrès; engagé par sa base, 
fixé par ses deux longues oreilles au milieu de 
ces zoophytes, cet animal paroît être physique- 
ment dans l'impuissance de se débarrasser de 
cette sorte de gangue vivante; à peine baillant 
à l'extrémité de ses deux valves, c'est par cette 



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I 



ao6 DU PORT JACKSON 
seule ouverture supérieure qu'il peut saisir et 
recevoir sa nourriture, H en est de même d'une 
magnifique espèce de vulselle, dont j'ai trouvé 
des millions d'individus pareillement enterrés „ 
dans les alcyons Ainsi croissent sous cette en- 
veloppe épaisse, mollasse, élastique, ces coquilles 
délicates et fragiles, qui, sans cette espèce de 
précaution de la nature, périraient sous le choc 
des vagues et sous celui des plus foibles animaux 
qui vivent aux mêmes lieux qu'elles. 

Cette abondance extraordinaire de coquillages 
et de vers marins nous fiait connoître comment 
tant d'oiseaux voraces peuvent exister et se nour- 
rir sur des cotes si peu poissonneuses , et le pro- 
blême de la multiplicité de ces oiseaux devient 
pour nous tout aussi simple que celui de la rareté 
des oiseaux de terre. 

Nous venons de parcourir successivement le$ 
diverses parties de l'histoire physique et natu- 
relle des îles Saint-Pierre et de la portion du 
continent qui leur est opposée; c'est de l'homme 
même qu'il nous reste à parler. 

On ne trouve aucune trace d'hajbitans sur ces 
îles, et la multiplicité des kanguroos et des pha- 
langers me paroît une preuve évidente que les 
naturels du continent voisin , non plus que leurs 



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EN EUROPE. îio; 

redoutables chiens, ne les fréquentent pas. Nous 
avons vu, d'ailleurs, qu'il en est de même de 
toutes les îles du détroit de Bass, de l'île des 
Kapguroos, de toutes les autres îles de la côte 
Sud-ouest, de toutes celles qui sont projetées 
sur le flanc de la terre d'Édels et de la terre 
d'Endracht; il en est de même encore, ainsi 
que npus l'avons déjà dit, ou que nous le di- 
rons par la suite, des archipels de la terre de 
Nuyts, et de. ceux de la terre de Witt. Cet éloi- 
gnement des indigènes de ces lieux, où si facile- 
ment ils pourraient se procurer une nourriture 
abondante et salubre, paroît avoir pour cause 
principale leur ignorance absolue de la naviga- 
tion : il est digne de remarque , en effet, que 
sur tout cet immense développement de cotes 
qui, du promontoire de Wilson, remonte vers 
le nord jusqu'à l'extrémité de la terre d'Àrn- 
heim, nous n'ayons jamais aperçu la plus légère 
trace d'une embarcation quelconque; et sous ce 
rapport, aucuu des navigateurs qui nous ont 
devancés dans ces mêmes parages, n'a été plus 
heureux que nous. Je ne fais qu'indiquer ici 
un fait si curieux, 

Quelle qu'en soit, au surplus, la vraie cause 
c'est sur le continent seul que nous avons pu 



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2o8 DU PORT JACKSON 

distinguer des traces d'habitans ; c'est vers le 
fond de l'anse Tourville, que plusieurs feux 
furent remarqués dans lé lointain , par ceux de 
nos compagnons qui avoient été chargés de la 
reconnoissance de cette côte ; c'est au milieu des 
marais immenses que nous avons décrits ailleurs, 
qu'ils découvrirent deux misérables cases, for- 
mées de branches d'arbres grossièrement entre- 
lacées et fichées en terre ; c'est encore là qu'ils 
aperçurent deux malheureux sauvages fuyant 
épouvantés vers l'intérieur; enfin c'est là seule- 
ment qu'on a trouvé des empreintes de pas 
d'hommes et de chiens... Nouvelle et déplorable 
preuve de la funeste préférence que ces infor- 
tunés sont contraints d'accorder aux parties les 
plus humides et les plus insalubres du pays 
qu'ils habitent ï Là> sans doute réduits, comme 
les farouches indigènes de la terre de Leuwîn , à 
l'usage de quelque eau saumâtre ; n'ayant pour 
se nourrir que les produits incertains de la chasse 
et de la pêche, ils renouvellent, avec des teintes 
peut-être plus rembrunies encore, ces tristes ta- 
bleaux de la misère, de la famine et de la bar- 
barie dont nous avons déjà présenté tant de fois 
l'esquisse à nos lecteurs. 

Toutes nos observations étant terminées aux 



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EN EUROPE. aog 

îles Saint-Pierre, nous appareillâmes, ainsi que 
je l'ai déjà dit, dans la matinée du n février $ 
pour sortir de la baie Déniai et reprendre la 
suite de notre reconnoissance. 

Au-delà de la pointe Peter , nous découvrîmes 
d'abord la baie Duquesne, de a milles seulement 
d'ouverture , et dont le pourtour se compose 
de falaises peu élevées, stériles et grisâtres. Le 
cap Du Gay-Trouin la termine à l'ouest. De cette 
dernière pointe jusqu'à la hauteur du cap Rosïly i 
dans une étendue de deux lieues, la côte forme 
une suite de petites anses, en avant desquelles 
est une longue chaîne de récifs. La baie Caffa* 
relU a quatre milles de large; le cap Motard 
en forme l'extrémité occidentale. 

Vis-à-vis de ce cap , à quatre milles environ au 
sud, se trouvent les petites îles Purdie, qui sont 
au nombre de cinq, toutes environnées de récifs 
et de brisans. Ces îles sont basses, désertes, 
stériles , comme toutes celles de ces régions , et 
affectent comme elles des couleurs tristes et 
sombres; la plus grande reçut le nom d'île Bar- 
bié-Dubocage, et les deux plus méridionales 
furent appelées île Gosselin et île Langlès. A 
l'ouest du cap Motard la côte forme une longue 
courbure, puis elle s'avance en une pointe nom- 
III. i4 



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2io DU PORT JACKSON 

mée pointe Bell : vis-à-vis est la petite île Coque- 
bert; plus loin, en remontant vers le nord-nord- 
ouest, gît le cap Choiseul-Gouffîer; plus loin 
encore , et dans la direction de l'ouest-nord-ouest, 
s'avance le cap Vien, stérile, sauvage et déprimé 
comme le reste des terres que nous venons de dé- 
crire. Les îles ou roches Sainclair sont à peu de 
distance du cap Vien; elles sont très-petites, ou, 
pour mieux dire , ce n'est guère qu'un amas de 
grosses roches environnées de brisans dangereux. 
Cependant, à mesure que l'on continue à s'a- 
vancer vers l'ouest, on voit insensiblement chan- 
ger la constitution des terres; déjà, à la hauteur 
du cap Vien , elles laissent apercevoir quelques 
traces d'un second plan de collines intérieures, 
et leur teinte, généralement moins rembrunie, 
affecte çà et là quelques nuances légèrement 
verdâtres. La composition du rivage se com- 
plique davantage encore à la hauteur du cap 
Gérard y qui gît par 3a° i' de latitude australe, 
et par i3o° 3o f de longitude orientale. De ce 
point jusqu'à la baie Denon, le continent pré- 
sente une suite de caps plus ou moins saillans 
qui ont été désignés sous les noms de cap Le 
Poussin, cap Lebrun et cap Van-Spaendonck ; 
ce dernier en l'honneur du savant professeur 



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EN ÈURÔM ait 

qui a si bien mérité des sciences naturelles* 
non-seulement par les beaux ouvrages dont il 
les a lui-même enrichies, mais encore par le 
grand nombre d'habiles artistes qu'il â formés 
pour elles. 

La baie Fowler a trois milles d'ouverture, sur 
une profondeur presque égale : diverses coupu- 
res sembloient indiquer vers le fond de cette 
baie l'existence de quelque torrent intérieur^ 
ou plus vraisemblablement de quelque crique 
d'eau salée, plus ou moins prolongée dans les 
terres, et se terminant, comme celle dé l'anse 
Tourville, par des marais étendus. Une énorme 
colonne de flamme et de fumée qui s'élevoit der- 
rière les dunes, et non loin du cap David, vient 
à l'appui de cette dernière supposition. 

De la pointe Fowler jusqu'au cap des Adieux 
la terre continentale se compose d'une suite de 
falaises basses, stériles, escarpées et jaunâtres, 
qui ne présentent que peu de points remarqua- 
bles. La petite île Rameau est à peu de distance 
et à l'ouest du cap Vaucanson : 6 milles plus 
loin , et vers le sud , gisent quelques petites îles 
ou rochers entourés de brisans, sauvages, dé- 
primées, stériles et désertes , comme toutes celles 
de ces parages. Les Anglois les ont nommées récifs 

i4. 



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2i2 DU PORT JACKSON 

deNuyts.Les îles de Montenote, qui sont à 7 ou 8 
lieues dans l'ouest des précédentes, et à 5 lieues 
au sud du cap des Adieux, offrent lefs mêmes ca- 
ractères; il en est de même encore de ce dernier 
cap et de toute l'étendue de côtes qui s'y rat- 
tache, soit à l'est, soit à l'ouest. 

Plusieurs fois dans le cours de l'histoire de la 
côte Sud-ouest , j'ai parlé de la force des lames 
qui brisent le long de ses rivages, et j'ai con- 
sidéré ce phénomène comme un résultat né* 
cessaire de l'immense étendue des mers, qui de 
cette partie de la Nouvelle-flollande se prolon- 
gent, sans aucune espèce d'interruption, jus- 
qu'aux glaces antarctiques. Ce caractère houleux 
et violent des flots nous frappa surtout dans 
notre navigation des îles Saint-Pierre au cap des 
Adieux. Malgré le beau temps et les vents mo- 
dérés dont nous jouissions alors, les vagues rou* 
loient avec violence contre les côtes, et la mer 
étoit si creuse, que la marche de notre navire 
en étoit sensiblement affectée. Qu'on juge du 
spectacle et du danger que doivent offrir de tels 
parages, lorsqu'au milieu de l'hiver ils se trou- 
vent livrés à toute la fureur des aquilons du sud... 

Dans cette dernière partie de notre naviga- 
tion, nous fumes également étonnés de la con- 



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EN EUROPE. 2i3 

«tance des vents du sud-est , du sud-sud-est, et 
même de l'est-sud-est ; nous n'en eûmes, pour 
ainsi dire, pas d'autres; et si nous ajoutons à 
notre propre expérience celle de tous les navi- 
gateurs qui nous avoient précédés dans ces pa- 
rages, on restera convaincu que ces vents y do- 
minent plus particulièrement pendant le prin- 
temps et l'été , tandis que l'automne et l'hiver se 
trouvent sous la triste influence de ceux du sud- 
ouest, du sud-sud-ouest et de l'ouest. Cette cir- 
constance particulière de l'histoire météorologi- 
que de la côte sud -ouest fournit une explica- 
tion suffisante de l'inutilité des efforts qui avoient 
été faits avant nous par différens navigateurs 
pour découvrir cette terre, en s'avançant du 
nord-ouest au sud-est ; l'époque de leur naviga- 
tion correspondant à celle où régnent les vents 
orientaux, ils dévoient les trouver, et les trou- 
voient toujours en effet opposés à leur marche. 
C'est en méditant sur ce beau problème , que 
M. de Fleurieu rédigea pour nous cet admira- 
ble plan qui devoit assurer le triomphe de no- 
tre expédition dans ces intéressans parages. Grâ- 
ces à ses nobles travaux, les espérances delà 
patrie n'auront point été trompées , et il m'est 
doux , en arrivant au terme de cette brillante 



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ai4 DU PORT JACKSON 

partie de notre navigation, de pouvoir être l'in- 
terprète de 1a reconnoissance publique et de celle 
de tous mes compagnons. 

Au cap des Adieux finit la côte Sud-ouest de 
la Nouvelle-Hollande et commence la terre de 
Nuyts, immortel monument aussi des beaux tra- 
veaux géographiques exécutés dans ces derniers 
temps par les François. Sur une étendue de plus 
de 3oo lieues en longitude , cette dernière terre 
en effet a été reconnue par l'amiral d'Entrecas- 
teaux avec une précision si grande, avec des dé- 
tails si particuliers, qu'il est peu de rivages, 
même en Europe, dont les cartes hydrographi- 
ques soient plus exactes et plus complètes. D'a- 
près cela, toute, recherche ultérieure sur cette 
partie de la Nouvelle-Hollande étant inutile, nous 
fîmes route pour le port du Roi-Georges , à l'au- 
tre extrémité de la terre de Nuyts. 

Alors une douce satisfaction remplissoit tous les 
cœurs; chacun de nous s'arrêtoit avec une sorte 
d'orgueil sur ce grand travail qui venoit d'être 
terminé : riches de tous les trésors que la patrie 
nous avoit chargés de recueillir sur ces plages 
lointaines, nous sentions leur prix s'accroître 
pour nous des privations et des périls que, deux 
ans de suite, il nous avoit fallu braver pour les 



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EN EUROPE. si5 

obtenir; nous nous disions : « Plus heureux que 
» nos prédécesseurs > dont la fortune trompa le 
» courage , nous avons vu tous les, détails de cette 
» terre immense, qu'ils n'ont pu connoître; nous 
» avons pénétré dans ses vastes golfes, abordé 
» sur ses îles, et réuni partout d'importans ma- 
» tériaux pour son histoire; plusieurs milliers de 
» végétaux utiles, d'animaux précieux pour les 
» sciences ont été recueillis sur ces plages; nous 
d y avons répandu nous-mêmes une multitude 

» de semences précieuses Puisse ht rosée du 

» ciel leur être propice ! Puisse un jour l'habi- 
le tant , arraché par elles à la misère qui le con- 
» sume, déposer ces mœurs farouches, ce carac- 
» tère barbare, qui sont la conséquence de sa 

» misérable condition! » . 

Cependant, au milieu de l'allégresse commune, 
il étoit impossible de songer sans inquiétude au 

Casuarina Nous avions espéré de le rejoindre 

aux îles Saint-Pierre, et notre espoir avoit été 
déçu. Le dénuement de cette foible conserve 
nous étoit connu; nous savions qu'elle avoit peu 
de vivres , et surtout peu d'eau * ; que la mar- 

i En expédiant M. Freycinet pour les golfes, le comman- 
dant n'avoit voulu lui donner que pour trente jours d'eau. 



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*i6 DU PORT JACKSON 

che de ce navire étoit mauvaise; qu'il étoit sujet 
à de fréquentes avaries dans ses œuvres basses; 
déjà il avoit fallu lui faire de grandes réparations 
à l'île King, à l'île des Kanguroos... Tant de cir- 
constances défavorables nous alarmoient sur le 
sort de nos compagnops , et ces alarmes ne ces- 
sèrent qu'au moment où, en arrivant au port 
du Roi-Georges, nous découvrîmes le pavillon 
qu'ils avoient arboré sur l'une des petites îles 
qui se trouvent à l'entrée de ce port. Bien- 
tôt MM. Freycinet et Boullanger se rendirent à 
notre bord, et ce ne fut pas sans une vive émo- 
tion que nous apprîmes les détails suivans de 
la longue et périlleuse navigation qu'ils avoient 
exécutée depuis leur séparation d'avec nous. Le 
lecteur se rappellera sans doute les circonstan- 
ces véritablement inconcevables de cette sépa- 
ration, ef les manoeuvres étranges qui la déter- 
minèrent. 

« Étonné de ces manœuvres, dit M. Freycinet, 
» et ne concevant rien aux motifs qui pouvoient 
» engager le commandant à me délaisser ainsi 
» dans l'état de détresse où il me sa voit réduit, 
» je forçai de voiles , en suivant la route que le 
» Géographe tenoit encore au moment où nous 
» l'avions perdu de vue; mais bientôt, et comme 



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EN EUROPE. 21 7 

» pour rendre toute espèce de réunion impossi- 
» ble, le commandant revira de bord à la nuit, 
» changea de route , revint sur Me des Kan- 
»guroos; et par ces dernières combinaisons, 
» plus inconcevables encore que les précéden- 
)) tes , la séparation des deux vaisseaux fut con- 
» sommée. 

» Le 3 février, à 5 heures du matin , je me 
» trouvois déjà par le travers de l'île Lacaille et 
» de l'île Chappe, qui font partie du groupe des 
» îles Greely; j'en découvris une troisième, qui 
» avoit échappé aux recherches antérieures du 
» Géographe, et que je nommai Ile Fermât. L'île 
» Lacaille me parut surtout remarquable par sa 
» forme conique. 

» Le même jour, à 6 heures 45 minutes du 
» soir, j'aperçus dans l'ouest du groupe de Tln- 
» vestigator, trois nouvelles îles qui se rattachent 
» à ce groupe, et qui gisent au sud-sud-ouest de 
» l'île Meyronnet; le capitaine Flinders leur a im- 
» posé le nom d'îles Person. 

» Le 5, à 4 heures du matin, je m'estimois au 
» point de rendez-vous qui m'avoit été fixé par 
» le commandant; mais comme si tout eût con- 
» spire pour empêcher la réunion des deux na- 
» vires, une erreur de chiffres dans la longitude 



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2i8 DU PORT JACKSON 

» qui m'a voit été donnée pour celle des îles Saint- 
» François, me porta près d'un degré à l'ouest de 
» ces îles, et ne me permit pas d'en avoir con- 
» noissance : bien sûr, toutefois, de rencontrer 
» la terre en portant vers l'est, je fis route dans 
» cette direction ; je ne tardai pas à découvrir 
» deux petites îles qui gisent, l'une dans l'ouest- 
» sud-ouest, et l'autre dans le sud des îles Purdie, 
» à la distance d'environ 10 milles; je nommai la 
» plus considérable d'entre ellçs, ile Desbrosse y et 
» l'autre ile d'Après. 

» Le 6, dans l'après-midi, nous étions très-près 
» de l'île Barbié-du-Bocage, et à a lieues envi- 
» ron des terres continentales, que nous distin- 
» guions parfaitement bien; elles étoient basses,. 
» stériles et sablonneuses. 

» Après avoir prolongé quelque temps nos 
» recherches dans ces parages , sans y trouver 
» aucune trace du Géographe, sans y découvrir 
» aucun lieu propre au mouillage, je me décidai 
» à faire route de suite pour le port du Roi* 
» Georges. Les motifs de cette détermination n'é- 
» toient que trop impérieux. La franche-ferrure 
» du gouvernail étoit cassée ; il ne restoit plus à 
» bord de l'eau que pour quatre jours, et j'avois 
» 3oo lieues à faire pour gagner le port du Roi- 



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EN EUROPE. 219 

» Georges, le seul point de la côte où je pusse en 
» trouver... Qu'on juge de toute l'horreur de ma 
» position ! Cette résolution prise, la ration d'eau 
» fut réduite de moitié, et celle de biscuit fut di~ 
» minuée de trois onces. Malgré de telles priva- 
» tions, il est horrible de lé dire, la moindre 
» contrariété dans les vents devoit entraîner no- 
» tre ruine.... 

» Ce fut avec cette effrayante perspective qu'a- 
» près avoir déterminé la position d'un brisant 
» redoutable qui gît par 3a° 4°' 3o n de latitude 
» sud, et par i3o° 3i r o n de longitude orientale, 
p je pris la route de l'ouest, en donnant l'ordre 
» de faire, jour et nuit, toute la voile que le bâ- 
» timent pourroit porter, 

» Le ciel sembla sourire à nos efforts; pendant 
» six jours entiers la brise ne cessa pas un in- 
» stant de souffler bon frais, de l'est-sud-est à 
» l'est-nord-est par l'est, et conséquemment de 
» nous pousser vent arrière sur le port. Nous 
» l'atteignîmes enfin dans l'après-midi du i3 fé- 
» vrier..., À cette époque, le navire se trouvoit 
» tellement avarié, qu'il fallut l'échouer aussitôt 
» sur la plage : quelques bouteilles d'eau seule- 
» ment restoient à bord.... 

» Ainsi, sans cette circonstance, véritablement 



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220 DU PORT JACKSON 

» extraordinaire, de vents forcés pendant six 
» jours, la mort la plus cruelle eût été pour 
» nous le résultat d'une séparation aussi incon- 
» cevable, et pour ainsi dire aussi volontaire que 
» celle dont il s'agit. » 



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EN EUROPE. aai 



• •••••99 f9 9 9 C*9 ff tt f 9t9 ff 9t ff t f 9»*»t f tt f 99tt$9999e f 4 



CHAPITRE XXVII. 



OPERATIONS A LA TERRE DB NUYTS : SEJOUR AU PORT 
DU ROI-GEORGES. 

Du i5 février au 8 mars i8o3. 

Vers l'extrémité occidentale de la terre de 
Nuyts, par 35° 3 f 3o rT de latitude sud, et par 
ii5°38 r 6 r ' de longitude à l'est du méridien de 
Paris (position de notre observatoire), se trouve 
le port du Roi - Georges (pi. i et i5). Découvert 
en 1791 par Vancouver, il est d'une importance 
d'autant plus grande, que sur une étendue de 
côtes au moins égale à la distance qu'il y a de 
Paris à Pétersbourg, c'est le seul point bien connu 
de la Nouvelle-Hollande où il soit possible de se 
procurer de l'eau douce en tout temps. Envi- 
ronné de terres très-hautes, il est ouvert du côté 
de l'est, et n'est abrité sur ce point que par les 
petites îles Break-Sea et Michaelmas. Trois bas- 
sins principaux forment l'ensemble de ce port : 



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222 DÛ PORT JACKSON 

le plus grand et le plus oriental offre partout 
un bon brassiage, et pourroit recevoir les plus 
gros vaisseaux de guerre : c'est la rade propre- 
ment dite. Dans le havre de la Princesse-Royale, 
qui n'est séparé du bassin précédent que par une 
langue de terre sablonneuse et peu élevée, les 
navires d'un moindre tirant d'eau se trouveroient 
parfaitement abrités; mais d'immenses bancs de 
sable encombrent le fond de ce havre, et quoi- 
que le canal qui communique au dehors soit trop 
étroit pour y louvoyer, cependant on pourroit y 
entrer à la touée. Le havre aux Huîtres est d'un 
accès encore plus difficile que celui de la Prin- 
cesse ; et ce n'est guère que dans une espèce de 
chenal peu profond et de peu de largeur qu'il 
seroit possible d'yarriver; quant à l'intérieur du 
havre lui-même, les vastes bancs de sable qui 
l'enveloppent en rendront toujours l'usage très^ 
borné. Mais je ne puis faire qu'indiquer ici ces 
détails qui se trouvent exposés fort au long dans 
la relation du capitaine Vancouver, et sur les- 
quels M. Freycinet doit revenir dans la partie 
Nautique de notre voyage. 

Autant les vents de la partie de l'est et du sud 
s'étoient montrés constans pendant notre séjour 
aux îles Saint-Pierre, autant ceux de l'ouest et 



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EN EUROPE. 323 

du nord nous tourmentèrent opiniâtrement au 
port du Roi-Georges. Ceux du sud-ouest, du sud- 
sud-ouest et de Fouestrsud-ouest surtout, souf- 
flèrent avec violence ; plusieurs fois ils nous firent 
chasser sur nos ancres : les vagues étoient si for- 
tes au large, que la petite île Break-Sea dispa- 
roissoit parfois sous les torrens d'écume qu'elles 
élevoient jusqu'à son sommet... Et lorsqu'on vient 
à penser que ce gros temps, que ces vents im- 
pétueux ont suivi de si près l'arrivée du Casua~ 
rina, on se reporte involontairement sur les dan- 
gers que ce navire a courus, et l'on frémit encore 
à leur souvenir. 

Les variations de l'atmosphère n'ont été que 
trop subordonnées à ces vents; un ciel toujours 
couvert, nuageux et même brumeux, de fré- 
quentes averses de pluie ont signalé leur triste 
règne, et les instrumens météorologiques ont 
marché, pour ainsi dire, au gré de leurs capri- 
ces : ainsi le baromètre , de 28 pouces 3 et 4 li- 
gnes, est descendu souvent jusqu'^ 27 pouces 
10 et 1 1 lignes; le thermomètre, de 11 et 1 3 de- 
grés, s'est élevé jusqu'à 22 et même il\ degrés; 
et l'hygromètre a varié du 63 e au 100 e degré : 
variations d'autant plus remarquables et plus for- 
tes, que la marche des instrumens, à de telles la- 



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224 DU PORT JACKSON 

titudes, est ordinairement plus régulière et plus 

uniforme. {Voy. chap. m.) 

La constitution physique de cette partie de la 
terre de Nuyts offre un contraste bien singulier 
avec tout le reste de cette même terre et celle de 
Leûwin : là s'élèvent le mont Baid-Head, qu'on 
découvre de i4 lieues au large, et le mont Gard* 
ner, dont le sommet peut s'apercevoir à la dis- 
tance de plus de 20 lieues, et se montre comme 
la pointe d'un cône immense porté sur les eaux. 
A mesure qu'on s'en rapproche, on le voit se 
développer et s'étendre; il s'élargit sur sa base, 
ses flancs se prolongent, et il reste isolé comme 
une île gigantesque. Tout le pourtour de cette 
montagne est tellement escarpé, qu'elle semble 
roit être inaccessible; on y distingue cependant 
çà et là quelques traces de sillons diversement en- 
tre-croisés, qui forment peut-être autant de pro- 
fondes crevasses. Du reste, le mont Gardner est 
de la plus effrayante stérilité, sans arbres * sans 
arbrisseaux, d'une couleur sombre; sa masse en- 
tière se compose de roches primitives. Avec la 
même constitution générale, le mont Bald-Head 
présente un phénomène unique jusqu'à ce jour 
dans les fastes du globe, et sur lequel nous ne man- 
querons pas d'insister dans notre xxxvu e chapitre. 



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EN EUROPE. a2 5 

Bien souvent dans le cours de cette histoire 
j'ai cru devoir attribuer la disette d'eau douce 
à l'absence des montagnes, à la dépression du 
soi, à sa nature sablonneuse, ainsi qu'à la foi* 
blesse de la végétation. Avec des circonstances 
physiques absolument différentes , le port du 
B oi-Georges présente sous ce rapport des résultats 
bien différens aussi. Au sommet des montagnes 
qui Fençeignent viennent se réunir d'abondan- 
tes vapeurs, qui, condensées par une tempéra- 
rature plus froide, se résolvent en une rosée fé- 
conde, et pour ainsi dire continuelle; de là ces 
sources limpides qu'on voit jaillir de toutes parts, 
et qui, suivant la disposition des lieux infé- 
rieurs , forment des ruisseaux ou des étangs , des 
rivières ou des lacs : mais il convient d'entrer 
à cet égard dans quelques détails plus particu- 
liers. i° Sur la côte méridionale du port, à trois 
milles environ à l'ouest de Bald-Head, est une 
anse sablonneuse, ail fond de laquelle coulent 
deux petits ruisseaux; c'est là que Vancouver 
fit aiguade, ainsi que nous. 2° Sur la péninsule 
qui sépare le havre de la Princesse d'avec la rade, 
on voit plusieurs étangs d'eau douce qui sont 
très -profonds, et nourrissent une espèce d'écre- 
visse particulière à ces rivages. 3° Dans le ha- 
III. i5 



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aa6 DU PORT JACKSON 

vre même de la Princesse, indépendamment 
d'une multitude de petites sources, il existe en- 
core trois ruisseaux, dont le plus méridional sur- 
tout est important sous le rapport du volume et 
de la pureté des eaux qu'il roule. 4° Plusieurs 
marais saumâtres, une crique large, profonde, 
et pareillement saumâtre, occupent la rive occi- 
dentale du havre aux Huîtres; mais c'est surtout 
la rivière du nord de ce même havre, que nous 
avons désignée sous le nom de rivière des Fran- 
çois, qui mérite de fixer l'attention. Nous dirons 
bientôt les particularités qui la distinguent; il 
suffît à notre objet présent d'annoncer qu'elle 
est à son embouchure aussi large que la Seine 
à Paris, qu'elle remonte au loin dans l'intérieur 
des terres , et que la profondeur de son lit varie 
de 6 à 8, 10 et même 12 pieds. 5° Entre le 
havre aux Huîtres et le mont Gardner nous 
avons reconnu plusieurs étangs d'eau douce ; et 
vers le fond de la grande baie qui se trouve à 
l'est de cette dernière montagne nous avons 
pareillement découvert plusieurs grands lacs 
semblables, qui forment une espèce de chaîne 
continue et sans communication directe avec la 
mer. Enfin, il n'est pas jusqu'aux revers des 
montagnes qui ne présentent çà et là dfexcel- 



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EN. EUROPE. 227 

lente eau douce au fond des petites cavités ré- 
pandues à leur surface. « Il paroissoit même, dit 
» Vancouver, y en avoir sur les lieux les plus 
» élevés ; ce qui produisoit tin singulier spectacle 
» quand le soleil brilloit dans certaines directions 
» sur ces montagnes dénuées de terreau. Ces 
» lieux, rendus humides par un écoulement d'eaU 
» continuel, brilloient alorfc d'un éclat (Jui les 
» faisoit ressembler à des collines couvertes dé 
» neige. » {Vancouver, tome I , pag. 74.) 

Toutes les côtes de cette partie de la terre dé 
Nuyts sofct essentiellement primitives, et se com- 
posent des mêmes élémens dont nous avons suc- 
cessivement parié. Parmi les produits minéraux 
qui paroissent lui être plus particuliers , on dis- 
tinguent, t Q une espèce de granit rempli de gre- 
nats; dont quelques-uns étoient de la grosseur 
du petit doigt; a° une substance que M. Bailly, 
notre minéralogiste , crut devoir regarder comme 
de la mine de plomb; 3° une roche si riche 
en fer, que. dans les environs de Bald-He^d, 
où elle se trouve plus abondamment, il fut im- 
possible à notre géographe M. Boullanger de 
faire ses observations ordinaires sur les varia- 
tions de l'aiguille aimantée. « Suivant, dit-il, que 
je mettois le compas à telle ou telle place, je le 

i5. 



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*a8 DU PORT JACKSON 

» voyois en un instant varier de i5 à ao d . a 
4° Vers le fond du havre aux Huîtres, et dans 
un très-petit nombre d'autres lieux, on trouve 
une espèce de mauvaise tourbe et de substance 
argiloso-marneuse. 5 b Le sable de ces rivages 
ftiérite également une attention plus approfon- 
die; il est très-fin, d'une blancheur éclatante, et 
forme tantôt des dunes énormes, tantôt de vastes 
bancs de sable qui encombrent le port et ses 
dépendances : il couvre en grande partie la pé- 
ninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec 
la rade; il s'avance au loin vers l'intérieur des 
terres, en couches plus ou moins profondes : en 
un mot, ce sable funeste joue sur ces plages le 
rôle destructeur que nous lui avons vu jouer sur 
tant d'autres points de la Nouvelle-Hollande. 
6° Il faut ajouter à ces derniers produits miné- 
raux du pays, ces admirables zoophytes qui 
couvrent le sommet de Bald-Head , et dont nous 
parlerons plus en détail dans le chapitre suivant* 
Considéré sous le rapport de la végétation, le 
sol du port du Roi-Georges et de ses environs 
•n'est pas, à beaucoup près, aussi fertile qu'on 
seroit tenté de le croire , d'après l'ensemble des 
circonstances physiques qui se rattachent à son 
histoire. En effet, tout le pourtour de la rade 



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EN EUROPE. 229 

est stérile ; la péninsule qui sépare le havre de 
la Princesse d'avec le port ne nourrit dans ses 
sables mobiles que de misérables broussailles; 
et, si Ton en excepte quelques bosquets très- 
agréables qui se trouvent disséminés au bord 
* des ruisseaux et des marais, il en est à peu près 
de même du havre de la Princesse. « L'aspect de 
» l'intérieur du pays sur ce point, dit M. Boui- 
i> langer dans son journal, est véritablement hor- 
* rible; les oiseaux même y sont rares; c'est un 
» désert silencieux. » En pénétrant jusqu'aux ex- 
trémités de ce havre, j'ai pu me convaincre par 
mes propres yeux que ce tableau n'a rien d'exa- 
géré. 

C'est du même œil que cette partie de la Nou- 
velle-Hollande a été vue par Vancouver; c'est de 
la même manière qu'il en a parlé; écoutons cet 
immortel voyageur, décrivant le port, si pré- 
cieux d'ailleurs, qu'il venoit de découvrir. « La 
» solitude apparente, le triste aspect du pays d'a- 
» lentour, qui n'offroit guère que des idées de 
» famine et de besoin, ajoutoient à nos sentimens 
» de pitié pour les misérables indigènes; les ri- 
» vages présentoient des roches nues ou à pic, 
» ou des sables stériles et dun blanc de lait. Le 
» sol sembloit plus loin revêtu d'arbres d'un 



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a3o DU PORT JACKSON 

» vert fané, et par-ci par-là de quelques arbris- 
» seaux rampans ou d'arbres nains, disposés à 
» une grande distance les uns des autres. » 
{Vaucouver, tom. I, pag. 61.) 

Le havre aux Huîtres est le seul point de toute 
cette côte auquel cette description de Vancouver 
ne soit pas rigoureusement applicable; nous en 
exposerons ailleurs les causes physiques; cher- 
chons d'abord à déterminer l'origine d'une sté- 
rilité d'autant plus singulière, qu'elle semble 
moins en rapport avec les principaux caractères 
de l'atmosphère et du sol, avec la hauteur des 
montagnes et l'abondance des eaux qui s'écou- 
lent perpétuellement de leurs sommets. Quel- 
ques propositions générales , des plus incontes- 
tablement admises, doivent précéder nos recher- 
ches et leur servir de base. 

De tous les agens de la fécondité, les plus 
puissans comme les plus ordinaires sopt sans 
doute la chaleur et l'eau : mais la réunion de ces 
deux agens ne suffit pas aux grandes opérations 
de la nature ; il faut encore un sol qui puisse 
répondre à leur action, et se prêter à cette lon- 
gue suite de décompositions et de recomposi- 
tions qui sont le premier élément de la fécon- 
dité , comme elles en sont le terme. 



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EN EUROPE. a3i 

En l'examinant sous ce dernier point de vue, 
le pays qui nous occupe présente de nouveaux 
et intéressans phénomènes. Le fond du sol est 
formé partout d'une roche granitique extrême- 
ment dure, compacte, et dès lors très-diffitile- 
roent décomposable; sur cette base reposent des 
couches plus ou moins profondes du sable dont 
nous avons déjà parlé. * Ce sable , dit Vancou- 
» ver, est blanc comme du lait; » donc il est plus 
propre à réfléchir la lumière et la chaleur qu'à 
s'en laisser pénétrer : il est très-fin, très-mobile, 
et par là peu susceptible de prêter aux végé- 
taux le point fixe dont ils ont besoin; enfin il est 
quartzeux, et par conséquent presque indécom- 
posable. 

D'une autre part, cette terre végétale, ces pré- 
cieux débris que roulent ordinairement avec eux 
les pluies et les torrens qui descendent du haut 
des montagnes, ne sauroient enrichir les vallées 
dont nous parlons; et c'est encore une de ces 
nombreuses bizarreries qui distinguent la Nou- 
velle-Hollande. 

Quelque solide, en effet, que puisse être le 
noyau des montagnes, l'expérience apprend 
toutefois qu'en général elles sont susceptibles 
de nourrir sur leurs revers des végétaux plus 



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a32. DU PORT JACKSON 

ou moins nombreux et plus ou moins robustes : 

ce n'est guère qu'en s'élevaùt aux dernières cimes 

de ces montagnes et jusqu'à la région des glaces, 

qu'on voit cesser toute trace de végétation et de 

vie/ 

Les montagnes de la Nouvelle-Hollande ont un 
caractère différent. Déjà nous avons parlé dans le 
précédent volume de la prodigieuse stérilité des 
Montagnes-bleues (Tom. II, pag. 309, 3 10); les 
montagnes de la terre de Nuyts ne leur cèdent en 
rien sous ce triste rapport. Misérables taupiniè- 
res, en comparaison de nos grandes montagnes 
européennes, elles n'en sont pas moins d'une 
nudité plus affreuse qu'aucun sommet des Alpes 
ou des Pyrénées. « Le mont BaldrHead (Tête- 
» chauve), dit Vancouver, a été ainsi nommé 
9 parce qu'il est uni et dénué de verdure (pag. 66). 
» Le mont Gardner, ajoute-t-il ailleurs, est d'une 
» belle forme,, et sa surface de roche polie pres- 
» que sans interruption jusqu'au somttiet, le rend 
» très-remarquable; » (pag. 75) et cette expres- 
sion de roche polie est rigoureusement exacte, 
non-seulement pour les montagnes dont parle 
ici le célèbre navigateur anglôis, mais encore 
pour toutes celles qui se rattachent à cçtte por- 
tion de la terre de Nuyts. Sur ces montagnes 



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EN EUROPE. a33 

pelées on ne voit pas un arbre, pas un arbris- 
seau, pas un arbuste; rien , en un mot, qui puisse 
faire soupçonner l'existence de quelque terre vé- 
gétale. La dureté du roc paroît braver ici tous 
les efforts de la nature , et résister à ces mêmes 
moyens de décomposition qu'elle emploie ail- 
leurs avec tant de succès. 

Telles m'ont paru être les principales causes 
de la stérilité du port du Roi-Georges ; elles se 
rattachent d'ailleurs d'une manière si particu- 
lière à la constitution physique du sol, qu'il 
semble impossible de concevoir un autre état de 
choses. Ce n'est guère que dans un petit nom- 
bre de bas-fonds,* qu'on peut trouver quelque 
terre végétale; mais formé par l'accumulation 
dès débris de mauvaises plantes, toujours inondé 
plutôt qu'arrosé, cette espèce de terreau pré- 
sente un caractère de tourbe qui le rend peu 
convenable aux besoins d'une bonne et franche 
végétation : le plus souvent aussi, ce terreau ne 
forme qu'une couche de pe^ d'épaisseur. « Cette 
» croûte superficielle, dit Vancouver, s'ébran- 
» loit sous nos pas; des eaux abondantes cou- 
» loient dans toutes les directions à sa surface 
» et dans son sein ; la plupart des ruisseaux tra- 
» versent ce sol', et c'est à l'imprégnation qui 



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a34 DU PORT JACKSON 

» résulte de ce passage, qu'il faut attribuer la 

» couleur généralement remarquable de l'eau.» 

(Pag.!*.) 

D'après tout cela, comment oser dire mainte- 
nant que le port du RoirGeorges est un des lieux 
les plus riches en productions végétales qu'il soit 
possible de trouver, et que, sur ce seul point de 
la Nouvelle-Hollande, mon digne collègue M. Les- 
chenault a rassemblé plus de deux cents espèces 
de plantes, dont un grand nombre étoient nou- 
velles? Une telle profusion de végétaux parais- 
sant contraire à tout ce que je viens d'exposer 
sur la stérilité générale du sol, il est indispen- 
sable de nous y arrêter quelques inatans; la so- 
lution de ce problème appelle ici l'exposition de 
l'un des phénomènes les plus curieux de l'his- 
toire végétale du continent qui nous occupe. 

Le commodore Phillip, en contemplant d'une 
part les marais immenses de Botany-Bay, et de 
l'autre les sables arides qui l'environnent, cher- 
choit en vain à décpuvrir la cause de l'enthou- 
siasme avec lequel Cook et ses compagnons par- 
lent de ce Heu sauvage.... À la tête d'une colonie 
nombreuse qui venoit y chercher, une patrie et 
des subsistances, Phillip voyoit ces bords d'un 
œil bien différent que ses compatriotes. Cook, 



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EN EUROPE. a35 
dans sa relâche à Botany-Bay, avoit trouvé un 
mouillage commode et sûf, de bonne eau, d'ex- 
cellent poisson, du bois en abondance, de doux 
ombrages, de charmans bosquets, et cette réu- 
nion d'avantages étoit bien suffisante pour justi- 
fier ses éloges : d'un autre côté, Banks et Solander 
recueilloient sur ces bords plusieurs centaines 
de plantes inconnues; ils s'arrêtoient avec admi- 
ration devant ces gigantesques eucalyptus qui 
frappoient leurs regards pour la première fois; 
partout ik observoient des arbustes élégans et 
variés, des fleurs éclatantes, des fruits singuliers, 
partout ils respiroient un air pénétré des plus 
douces odeurs, des parfums les plus suaves; et 
sous le double rapport de la science et de l'agré- 
ment ils avoient dû célébrer ces lieux De 

tels avantages ne suffisoient pas à Phillip; c'étoit 
de la terre végétale qu'il lui failoit; il en cher- 
choit partout; partout il faisoit fouiller le sol, 
et ce sol ingrat ne lui présentoit partout qu'un 

sable aride Il se hâta de fuir, en maudissant 

des lieux si vantés naguère par les navigateurs 
les plus célèbres de sa patrie. 

En se réfugiant au port Jackson, Phillip obtint, 
il est vrai , d'autres avantages importans ; mais 
sous le rapport de la fécondité du sol il ne ga- 



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a36 DU PORT JACKSON 

gna guère au change : nul pays en effet n'est 
plus stérile que les environs de ce port magni- 
fique; on n'y trouve, pour ainsi dire, que du 
grès et du sable ; et durant une grande partie de 
l'année toute la contrée manque d'eau douce. 
Partout ailleurs qu'à la Nouvelle -Hollande la 
végétation d'un tel endroit seroit misérable, et 
cependant rien de plus riche sous ce rapport, 
rien de plus élégant et de plus magnifique même 
que les lieux dont il s'agit. D'innombrables ar- 
brisseaux , entremêlés de plus grands arbres , 
se disputent tous les points de ce sol aride et 
brûlant ; c'est pour ainsi dire une suite de bos- 
quets enchanteurs; là croissent pêle-mêle diver- 
ses espèces de mimosas, de corréas, dé conchyums, 
de mélaleucas,de casuarinas, de banksias, de mé- 
trosidéros,d'embothriums, de chorizemas, de lep- 
tospermes, d'exocarpos, de phormiums, de cycas, 
de xanthoreas, et une foule d'autres végétaux in- 
connus en Europe; là brillent les fleurs les plus 
éclatantes et les plus agréablement parfumées ; 
leur feuillage, toujours vert, répand sur la cam- 
pagne un air de fraîcheur qui donne un nou- 
veau charme à ces lieux, et récrée agréable- 
ment la vue. Heureuse illusion , aimable artifice, 
que semble employer la nature, pour déguiser 



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EN EUROPE. a3 7 

la stérilité dont elle frappa ces tristes bords! 

Ce qu'on observe au port Jackson et à Botany- 
Bay se retrouve, d'une manière plus ou moins 
sensible, sur les divers points de la Nouvelle-Hol- 
lande; partout, au milieu des sables brûlans, 
croissent de nombreux végétaux; créés pour ce 
continent sauvage, ils semblent se complaire aux 
ardeurs et à l'aridité qui le caractérisent. Con- 
sidérés sous ce dernier point de vue, la plupart 
des plantes de la Nouvelle-Hollande me parais- 
sent dignes d'une attention suivie : peut-être vien- 
dra-t-il un jour où , transplantées au milieu des 
landes arides de nos départemens méridionaux, 
elles pourront y fournir des bois utiles et d'élé- 
gâns bosquets! 

Le chien et le kanguroo sont les seuls mam- 
mifères terrestres dont nous ayons pu constater 
l'existence. Divers débris de baleine accumulés 
vers le fond du havre de la Princesse, annonçoient 
évidemment qu'un énorme cétacé avoit péri na- 
guère en ce lieu. Quelques phoques ont été vus 
çà et là dans la mer, sans que nous ayons pu 
en prendre aucun pour en déterminer l'espèce : 
c'est principalement sur une petite île voisine 
de Bald-Head , que ces animaux habitent ; et c'est 
d'après cela que Vancouver a désigné cette île 



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à 38 DU PORT JACKSON 

sous le nom de Seal-island ( Ile aux Veaux- 
Marins ). 

Les oiseaux de terre et de mer étoient égale- 
ment rares au port du Roi-Georges > et tous se 
montrèrent si craintifs, si farouches, qu'il fat 
presque impossible d'en approcher; une telle 
défiance nous parut être le résultat de la chasse 
continuelle que leur font les habitans : du reste, 
ces oiseaux appartenoient aux mêmes espèces 
que celles dont il a successivement été fait men- 
tion dans le cours de cet ouvrage. Il faut en ex- 
cepter une sarcelle, remarquable par un appen- 
dice membraneux qu'elle a sous le bec , et dont 
M. Lesueur parvint avec beaucoup de peine à se 
procurer quelques individus. 

De tous les lieux où nous avons séjourné à 
la Nouvelle-Hollande, le po?t du Roi-Georges est, 
après la baie des Chiens-Marins , celui qui nous 
a fourni du poisson en plus grande abondance : 
lés espèces n'en étoient pas très -variées, mais 
elles étoient excessivement nombreuses en in- 
dividus. On y péchait entre autres une sorte de 
scombres, assez semblables aux maquereaux d'Eu- 
rope , mais beaucoup plus petits que ces derniers, 
et qui seuls auroient pu suffire aux besoins d'une 
flotte considérable; les autres espèces apparte- 



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EN EUROPE. a3 9 

noient aux genres spare, mullet, scorpène, la- 
bre , ostracion, squale, balistes, etc. Un œuf de 
cartilagineux me frappa surtout par sa forme 
extraordinaire. Le beau syngnathe à banderole 
se trouvoit sur ces plages; on y voyoit aussi des 
raies, des murènes, des ésox, etc. : en un mot, 
sous le rapport de la pêche et des ressources 
qu'elle peut offrir, le port du Roi-Georges parois- 
soit être, à l'époque où nous nous y trouvions, un 
des endroits les plus précieux que les navigateurs 
puissent fréquenter dans ces parages; on pour- 
roit au besoin y faire d'abondantes salaisons. 
D'autres animaux moins utiles méritent pour- 
tant d'être indiqués ici. De l'ordre des batraciens, 
j'ai découvert une charmante et nouvelle espèce 
du genre hyla; c'est la seule grenouille, après celles 
du port Jackson, que j'aie pu voira la Nouvelle-Hol- 
lande, et l'exclusion des animaux de cette famille 
dépend évidemment çle la rareté de l'eau douce 
dont ils ont besoin. Les lézards m'ont fourni 
trois espèces, dont deux du genre scinque; et 
dans l'anse de l'Àiguade , j'ai tué un reptile de 
six pieds de longueur, et qui, dans la méthode 
de M. de Lacépède, devroit servir de type à un 
genre nouveau, voisin de celui des boa : ce ter- 
rible reptile est armé de crochets venimeux. 



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24o DU PORT JACKSON 

Les insectes étoient en petit nombre , et ne 
m'ont rien offert d'intéressant. Dans les crusta- 
cés, j'ai réuni quinze espèces inconnues jus- 
qu'alors, parmi lesquelles on distinguoit une 
écrevisse qui vit dans les étangs et les ruisseaux; 
c'est la seule espèce de crustacé d'eau douce que 
j'aie pu voir sur toute l'étendue de la Nouvelle- 
Hollande, et la raison en est bien simple. 

Les mollusques, proprement dits, les vers et 
les zoophytes mous, comptent sur ces bords de 
riches et nombreuses espèces; mais, sous le dou- 
ble rapport de la magnificence et de la variété, 
les coquilles l'emportent de beaucoup sur tout 
le reste. Dans le court espace de quelques jours 
j'en ai rassemblé plus de cent soixante espèces, 
dont la plupart s'offroient pour la première fois 
à mon observation. On y distinguoit surtout d'é- 
légans trochus, d'énormes turbos, d'éclatantes 
haliotides , un cône d'une belle couleur rose , 
des lépas gigantesques, huit ou dix espèces de 
patelles, plusieurs stomates agréablement nuan- 
cées des couleurs les plus fraîches et les plus 
gracieuses, une nouvelle espèce de janthine de 
la plus rare beauté , un térébra de 5 à 7 pouces 
de longueur , et qui a beaucoup de rapport avec 
une espèce du même genre qu'pn trouve fossile 



, 



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EN EUROPE. *4* 

aux environs de Paris; on y voyoit encore de 
jolies arondes, d'excellentes huîtres , de belles et 
bonnes moules , des murex variés, des serpules* 
des bulles, des dentales, etc....* Mais, au milieu 
de tant de richesses > il devient même impossible 
d'indiquer les objets les plus précieux; je me 
contenterai donc de présenter ici quelques re- 
marques d'un intérêt plus général, et qui m'ont 
été, sinon suggérées, du moins confirmées par 
l'examen des diverses productions animales du 
port du Roi-Georges. 

Lorsque l'histoire naturelle n'àvoit pas encore 
son langage propre et rigoureux , lorsque les 
méthodes de cette science étoient incomplètes et 
défectueuses, les voyageurs et les naturalistes 
ayant confondu sous un même nom, pour ainsi 
dire à l'envi les uns des autres, des animaux 
essentiellement différons, il n'est aucune classe 
du règne animal qui , dans l'état actuel des 
choses , ne compte plusieurs espèces orbicoles , 
c'est-à-dire , plusieurs espèces qui sont indis- 
tinctement communes à toutes les parties du 
globe, quelles qu'en puissent être d'ailleurs la 
position géographique et la température. D'au- 
tres espèces, quoique restreintes à de certaines 
latitudes, passent cependant pour être communes 
III. 16 



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ufa DU PORT JACKSON 

à tous les climats , à toutes les mers comprises 
dans ces latitudes : l'existence de ces derniers 
animaux est regardée comme indépendante des 
longitudes. Ainsi , pour nous restreindre à des 
espèces marines, on voit répéter chaque jour 
dans les ouvrages, les plus estimables d'ailleurs, 
que la grande baleine ( balœna mysticetus. Lin.) 
se retrouve également au milieu des frimas du 
Spitzberg et des glaces du pôle antarctique; que 
les loups marins , les veaux marins , les lions 
marins, etc. comptent également d'innombrables 
tribus dans les mers les plus reculées des deux 
hémisphères ; que la tortue franche et le caret 
habitent indifféremment l'océan atlantique, la 
mer des Indes et le grand océan équinoxial... 

Quand on ne consulterait que la raison et 
l'analogie , de telles assertions pourraient pa- 
roître douteuses; en recourant à l'expérience, 
elles se trouvent absolument fausses. Qu'on par- 
coure , en effet , tous les monumens sur lesquels 
reposent ces prétendues identités ; on verra 
qu'elles n'existent réellement que dans les noms, 
et qu'il n'est pas un seul animal bien connu de 
l'Jiémisphère boréal , qui ne soit spécifiquement 
différent de tout autre animal également bien 
<:onnu de l'hémisphère opposé. J'ai pris la peine 



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EN EUROPE. s43 

d'établir cette comparaison difficile pour les ce- 
tacés, pour les phoques , etc.; j'ai compulsé plu- 
sieurs centaines de relations de voyages, j'ai 
rassemblé toutes les descriptions des animaux 
dont il s'agit , et j'ai connu d'importantes diffé- 
rences entre les moins dissemblables de ces êtres 
supposés d'espèce identique. 

Personne plus que moi, j'ose le dire, n'a re- 
cueilli d'animaux de l'hémisphère austral; je les 
ai tous observés et décrits sur les lieux; j'en ai 
rapporté plusieurs milliers d'espèces en Europe; 
elles sont déposées dans le muséum d'histoire 
naturelle de Paris : que l'on compare ces nom- 
breux animaux avec ceux de notre hémisphère , 
le problème sera bientôt résolu , non*seulement 
pour les espèces d'une organisation plus par- 
faite , mais encore pour toutes celles qui sont 
beaucoup plus simples, et qui, sous ce rapport, 
sembleroient devoir être moins variées dans la 
nature; qu'on examine, je ne dirai pas les doris , 
les aplysies, les salpas, les néréides, les amphi- 
nomes, et cette foule de mollusques et de vers 
plus composés qui se sont successivement offerts 
à notre observation; qu'on descende jusqu'aux 
holothuries, aux actinies, aux méduses; qu'on 
s'abaisse même, si l'on veut, jusqu'à ces éponges 

iG. 



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a44 DU PORT JACKSON 

informes , que tout le monde s'accorde à re- 
garder comme le dernier terme de la dégrada- 
tion , ou plutôt de la simplicité de l'organisation 
animale ; dans cette multitude pour ainsi dire ef- 
frayante d'animaux antarctiques, on verra qu'il 
n'en est pas un qui se retrouve dans les mers 
boréales; et l'on sera forcé de conclure de cet 
examen bien réfléchi , de cette longue suite de 
comparaisons rigoureuses, ainsi que j'ai dû le 
faire moi-même, qu'il n'est pas une seule espèce 
d'animaux bien connue , qui , véritable cosmopo- 
lite, soit indistinctement propre à toutes les par- 
ties du globe. 

Il y a plus, et c'est en cela surtout que brille 
l'inépuisable variété de la nature; quelque im- 
parfaits que ces animaux puissent être % ils ont 
reçu chacun une partie distincte; c'est à certains 
parages qu'ils sont fixés; c'est là qu'ils se trou- 
vent plus nombreux, plus grands et plus beaux: 
à mesure qu'ils s'éloignent de ce point, les indi- 
vidus dégénèrent, et l'espèce finit par s'éteindre. 
Prenons pour exemple cette énorme oreille de 
mer, dont j'ai parlé tant de fois sous le nom 
d'haliotis gigantea : c'est à l'extrémité du globe, 
c'est sous le choc des flots polaires, qu'elle se 
complaît; c'est là qu'elle atteint la longueur de 



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EN EUROPE. 245 

6 à 7 pouces ; c'est là qu'elle forme ces bancs 
précieux sur lesquels l'homme vient chercher 
une nourriture abondante et salubre.... A peine 
nous sommes à File Maria, nous n'avons fait, 
pour ainsi dire , que traverser le canal d'Entre- 
casteaux,. et déjà ce grand coquillage a perdu de 
ses dimensions; à l'île King, il est plus petit en- 
core, et plus rare; sa dégradation devient de plus 
en plus sensible à mesure qu'on remonte davan- 
tage vers l'île des Ranguroos et vers les îles Saint- 
Pierre; dans \es misérables avortons de cette 
espèce qui végètent sur les rochers de la terre de 
Nuyts, on a peine à reconnoître le plus grand 
coquillage de la terre de Diénjen; et au-delà 
du port du Roi-Georges , on en chercheroit en 
vain la trace. 

Il en est de même pour ces phasianelles, na- 
guère si rares et si précieuses, et que nous avons 
rapportées en si grand nombre : l'île Maria est 
leur véritable patrie; c'est là qu'il seroit possible 
d'en charger des vaisseaux.... Comme Yhaliotis 
gigantea du cap sud, elles expirent au port du 
Roi-Georges, après avoir éprouvé, comme elle> 
une suite de dégradations presque insensibles, 
il est vrai , mais qui finissent pourtant par anéan- 
tir l'espèce. 



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246 DU PORT JACKSON 

,11 me seroit facile de multiplier les exemples; 
mais ce que je viens de dire sur la plus grande et 
sur la plus belle coquille de cette partie du grand 
océan austral, suffit pour prouver que les ani* 
maux originaires des pays froids ne sauraient 
s'avancer impunément jusqu'au milieu des zones 
brûlqntes. 

D'un autre côté, les animaux de ces derniers 
climats ne paroissent pas plus destinés à vivre 
dans les pays froids , et notre propre expérience 
nous en fournit encore une preuve évidente. De 
tous les pays que j'ai vus, il n'en est point qui 
soit comparable à Timor pour l'abondance des 
coquillages et pour leur variété ; la richesse de 
ces bords est véritablepaent en ce genre , au-des- 
sus de toute expression : plus de vingt mille 
coquilles, appartenant à plusieurs centaines d'es- 
pèces, y ont été réunies par mes soins. Eh bien! 
de cette multitude prodigieuse d'animaux, il n'en 
est pas un que j'aie pu retrouver, soit à la terre 
de Diémen , soit dans les parties australes de la 
Nouvelle-Hollande; c'est à la terre d'Endracht, 
et conséquemment aux approches des régions 
équatoriales, qu'on voit paroître quelques-unes des 
coquilles timoriennes. 

Ce n'est pas seulement pour les espèces que 



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EN EUROPE. 2 4 7 

cette exclusion remarquable a lieu; on l'observe 
aussi parmi les genres. En effet, sans parler de 
ces crassatelles, de ces houlettes, de ces trigonies 
surtout, qui paroissent être si rares à l'état de 
vie, il est des genres dont les nombreuses espè- 
ces semblent avoir été presque exclusivement 
attribuées à telle ou telle partie du globe; c'est 
ainsi, par exemple, que les pays équatoriaux 
réunissent une multitude de ceâ cônes, de ces 
olives, de cescyprées, etc., que l'on cotfnoît'à 
peine sur les rivages plus froids de l'un et de 
l'autre hémisphère. Ainsi, tandis que Timor et 
toutes les îles voisines fourmillent de ces brillans 
coquillages, deux où trois espèces, petites, obs- 
cures, osent à peine se montrer dans les parties 
australes de la Nouvelle-Hollande. C'est à la hau- 
teur du port du Roi-Georges qu'on voit reparbî- 
tre avec quelque éclat les testacés de ces genres 
pompeux; ils succèdent, pour ainsi dire, aux 
phasianelles, aux haliotis, et continuent, en l'em- 
bellissant encore, cette admirable échelle géogra- 
phique des productions de la nature. Envisagée 
sous ce point de vue, la science me paroît offrir 
une nouvelle carrière aussi utile que brillante à 
parcourir, et dont les belles divisions géogra- 
phico- zoologiques de M. de Lacépède, et le 



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<*48 DU PORT JACKSON 

précieux travail hydrographico - zoologique de 

M. de Kleurieu , ont glorieusement marqué Fou* 

verture. 

Je viens de terminer tout ce qui concerne 
l'histoire physique et naturelle du port du Roi- 
Georges. Par sa position à l'extrémité de la côte 
Sud-ouest de la NouvelferHollande , il établit, 
pour ainsi dire, la ligne de démarcation qui 
existe entre les animaux du nord et ceux du sud 
de ce vaste continent; squs ce dernier rap* 
port, il méritoit bien le développement plus 
particulier que j'ai cru devoir donner à sa desr 
cription; C'est aux détails de notre séjour et de 
nos travaux dans ce port qu'il convient de passer 
maintenant. 

Lorsque Vancouver visita ces régions, il fai- 
/ soit route pour la côte nordouest d'Amérique , 
où la saison lui faisoit une loi de se rendre le 
plus promptement possible; ce navigateur cé- 
lèbre ne pouvoit donc guère employer à la re- 
connoissance du port qu'il venoit de découvrir 
et de ses environs, tout le temps nécessaire à un 
examen détaillé : aussi ne tardâmes^nous pas à 
nous apercevoir que la carte angloiseétoit incom- 
plète, et même assez défectueuse sur plusieurs 
points, pour qu'il fût indispensable de la refaire. 



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EN EUROPE. 249 

En conséquence , M. L. Freycinet se chargea de 
revoir le havre de la Princesse royale ; M. Eaure 
partit pour visiter le havre aux Huîtres et l'avant- 
port ou rade proprement dite : M. Ransonnet fat 
expédié vers le mont Gardner, avec ordre de re- 
connoître toute la portion de. côte qui , du pied 
de cette montagne, se prolonge vers Test jusqu'à 
la hauteur de l'île Pelée. Je vais indiquer succès* 
sivement les principaux résultats de ces trois ex- 
péditions. 

Sous le rapport dé la géographie, la tâche de 
M. L. Freycinet n'étoitpas la moins difficile, et 
cependant ne fut pas la moins heureuse. D'im- 
menses bancs de sable qui encombrent tout le 
fond du havre de la Princesse, ne permettent 
pas aux plus foibles embarcations d'en appro- 
cher; c'est à pied seulement qu'il étoit possible 
de faire un travail exact, et c'est à pied que 
M. Freycinet fit le sien. Pendant plusieurs jours 
il continua ses relèvemens de pointe en pointe , 
de cap en cap ; il fit le tour des plus petites an- 
ses, et parvint ainsi à dresser le plan du havre 
avec unf perfection qu'il est bien rare de pou- 
voir mettre dans ces sortes de travaux : aussi le 
sien l'emporte-t-il de beaucoup sur celui des An- 
glois. Arrêté, sans doute, par les hauts-fonds* 



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a5o DU PORT JACKSON 

Vancouver n'avait pu, à ce qu'il paroît, visiter 
exactement le fond du havre, et s'étoit complè- 
tement mépris sur ses dimensions principales. 
Dans sa carte , en effet, il ne lui donne pas trois 
milles de l'est à l'ouest, tandis qu'il en a réelle- 
ment plus de quatre. Du nord au sud, au con- 
traire, l'échelle angloise suppose une dimension 
de plus de quatre milles, et dans ce dernier sens 
le havre a moins d'une lieue. La carte de Van- 
couver ne présente d'ailleurs aucun de ces dé- 
tails multipliés dont le géographe françois a en- 
richi la sienne. 

Des perfectionnemens analogues, la découverte 
d'une rivière assez impartante, ont été le fruit de 
la mission de M. Faure dans le havre aux Huî- 
tres; l'histoire de l'homme s'est aussi enrichie, 
sur ce point, de plusieurs observations nouvelles 
et précieuses : sous l'un et l'autre rapport, il 
convient donc d'insister plus particulièrement 
sur cette expédition. 

Le havre aux Huîtres est de moitié plus petit 
que celui de la Princesse royale; on y pénètre 
par un chenal très-étroit, où l'eau n'a guère plus 
de 1 5 à 1 7 pieds de profondeur, à marée basse. 
L'intérieur du havre en a davantage ; mais il est 
tellement encombré de hauts-fonds, que pour 



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EN EUROPE, <*3i 

peu qu'un bâtiment vînt à chasser sur ses an- 
cres, ij lui seroit difficile d'éviter un échouement 
dangereux. D'excellentes huîtres, recouvertes à 
peine de quelques pieds d'eau , pullulent sur ces 
bancs de sable et de vase; nos matelots en pé- 
chèrent tant qu'ils voulurent. Non loin de l'en- 
trée du port est un petit îlot sur lequel Vancou- 
ver avoit fait semer diverses graines utiles, et que 
pour cette raison , il avoit désigné sous le nom 
d'île du Jardin (Garden's island). En y descen- 
dant, nos compagnons ne trouvèrent aucune 
trace de plantes européennes; d'innombrables 
légions de grosses fourmis leur parurent être la 
principale cause de la destruction des germes de 
ces utiles végétaux. 

Derrière la pointe occidentale de l'entrée du 
havre est un grand lagon d'eau saumâtre qui 
communique à la mer par un canal très-étroit, 
et dont la carte angloise ne montre aucun ves- 
tige. Plus loin , et à l'ouest, s'offrit une grande 
embouchure qui parut être celle d'une rivière ; 
mais, en remontant à quelques milles dans l'in- 
térieur, M. Faure parvint à s'assurer que ce 
n'étoit qu'une grande crique marécageuse et sa- 
lée : elle est mal placée sur la carte de Vancouver, 
et dessinée de la même manière que les plus 



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%52 DU PORT JACKSON 

petits ruisseaux de cette carte; ce qui en donne 

une idée fausse. 

Toute la côte occidentale du havre étant fixée, 
notre ingénieur se dirigea vers le nord. Là, se 
trouve une ouverture dont on aperçoit à peine 
quelque trace sur la carte angloise , et qui , mieux 
observée par. nous , méritoit cependant d'y figu- 
rer d'une manière moins obscure. Cette espèce 
d'embouchure est, ainsi que nous l'avons dit, à 
peu près de la largeur de la Seine à Paris ; mais 
obstruée par d'innombrables bancs de sable, 
embarrassée de marécages et de végétaux sur ses 
bords, elle est difficile à bien reconnoître; et 
telle est évidemment la raison pour laquelle Van- 
couver n'indiqua sur ce point qu'un foible ruis- 
seau. 

Au-delà des bancs on ne trouve pas moins de 
12 à i3 pieds d'eau; mais cette profondeur dimi- 
nue insensiblement jusqu'à huit , et se maintient 
long-temps à ce point : de distancé en distance 
quelques petits ruisseaux d'eau douce viennent 
s'y réunir. Ce fut après avoir remonté l'espace 
d'une lieue et demie environ que l'on découvrit 
un des monumens les plus extraordinaires, si- 
non de l'industrie, du moins des idées politiques 
ou religieuses des habitans de la Nouvelle-Hol- 



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EN EUROPE. 2 53 

lande. Sur la rive droite de l'un des plus gros 
ruisseaux dont il vient d'être fait mention, à 8 
pieds de distance environ du bord, on voyoit un 
espace circulaire, de 3 à 4 pieds de circonférence, 
entièrement dépouillé d'herbes, et environné de 
onze sagaies bien effilées , revêtues d'une couche 
de résine si rouge, qu'on la prit d'abord pour du 
sang; ces sagaies, fichées en terre par leur base, 
avoient toutes la pointe dirigée vers la rive gau- 
che. Sur cette dernière rive s'élevoit un second 
monument semblable à celui que je viens de dé- 
crire, soit pour la forme et les proportions, soit 
pour le nombre des sagaies, leur couleur, etc.; 
il n'en différoit que par la direction des pointes 
de ces armes, qui se trouvoient tournées vers la 
rive droite.... Quel peut être l'objet de ces deux 
monumens? indiqueroient-ils les limites du ter- 
ritoire de deux hordes voisines, et les sagaies 
opposées sur les deux rives annonceroient-elles 
de part et d'autre, que cette espèce de barrière 
ne sauroit être franchie sans entraîner la guerre? 
La couleur d'un rouge sanguin dont les armes 
sont peintes pâroîtroit assez favorable à cette 
supposition. Seroient-ce plutôt les tombes de 
deux guerriers ou de deux chefs de tribus en- 
nemies, frappés dans un même combat général 



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254 DU PORT JACKSON 

ou particulier? Cettç dernière opinion nous pa- 
roît avoir le plus de vraisemblance; mais pour 
ne laisser aucun doute sur cet intéressant pro- 
blème , il eût été nécessaire de tenir compte de 
toutes les circonstances locales, de fouiller la 
terre sur Tune et l'autre rive, etc.; rien de cela 
n'ayant été fait par M. Faure , dont la mission 
avoit d'ailleurs un tout autre but que des re- 
cherches de ce genre, nous nous trouvons mal- 
heureusement réduits à l'incertitude des con- 
jectures. 

Un mille au-delà, nos compagnons furent ar- 
rêtés par un nouveau produit de l'industrie hu- 
maine* Deux digues , solidement construites en 
pierres sèches, interceptoient, en se raccor- 
dant de droite et de gauche avec une petite île 
située au milieu de la rivière x toute espèce de 
passage à l'embarcation; de distance en distance, 
cette muraille étoit percée par des embrasures, 
placées, pour la plupart, au-dessous de la ligne 
de marée basse, et dont la partie tournée vers 
la mer étoit très-large, tandis que l'autre étoit, 
vers l'intérieur du pays , beaucoup plus étroite. 
Par ce moyen, le poisson qui, à mer haute, re- 
montait la rivière, pouvoit aisément traverser la 
chaussée; mais toute retraite lui étant à peu près 



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EN EUROPE. a55 

interdite,» ce poisson se trou voit dans une es- 
pèce de réservoir, où il étoit facile aux pêcheurs 
de le prendre, ensuite à leur gré. 

Après avoir reconnu que la rivière dés Fran* 
cois (car. c'est ainsi qpe nous avons nommé celle 
dont il s'agit) étoit, au-dessus de la digue, tout 
aussi profonde et tout aussi libre qu'au-dessous, 
M. Faure résolut de pousser ply& loin ses recher* 
ches. A force de travail , on parvint à franchir 
cette digue , et l'on ee remit en route ; mais à 
peine l'embarcation avoit fait un mille , qu'elle 
fut arrêtée par de nouvelles murailles, plus so- 
lides encore et mieux construites que la première; 
dans l'espape de moins d'un tiers de mille on en 
comptoit six. M. Faure ne perdit pas,courage, 
et mit pied à terre avec une partie de son équi- 
page pour continuer la reconnoissance de la ri- 
vière intéressante qu'il venoit de découvrir; des 
difficultés d'une autre nature le forcèrent enfin 
à rétrograder. Les sinuosités de la rivière étoient 
si fréquentes, les marécages et les végétaux si 
multipliés sur ses bords, qu'il étoit presque im- 
possible de la remonter plus avant. Au point où 
s'arrêtât M. Faure, elle se dirigeoit à l'ouest vers 
une haute chaîne de montagnes intérieures : sa 
profondeur étoit encore de six à sept pieds, et 



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a56 DU PORT JACKSON 

sa vitesse d'un mille à l'heure; mais sotas le rap- 
port de la salure de ses eaux, elle ne présentoit 
absolument aucune différence sensible avec celle 
de l'océan..... Ainsi ce n'est encore qu'une es- 
pèce de petit bras de mer, plus ou moins pro- 
longé dans les terres, et qui s'y termine sans 
doute par quelque misérable ruisseau d'eau 
douce. C'est une répétition en miniature de ce 
que nous ont successivement offert la rivière du 
Nord, la rivière Dalrymple, celles d'Hawkes- 
bury, de Parramatta, le golfe Spencer, la rivière 
des Cygnes, etc., etc. Ainsi ce singulier phé- 
nomène est constant à la Nouvelle -Hollande, 
sur quelque partie de ce vaste continent qu'on 
aborde, quelque grandes ou quelque petites que 
puissent être les rivières qui le traversent , ou 

plutôt qui y pénètrent 

Du sommet d'une montagne assez haute où 
nos compagnons gravirent, ils découvroient au 
loin divers lacs, sur les bords desquels s'éle- 
voient de nombreuses colonnes de fumée : o» 
en voyoit également plusieurs du côté des mon- 
tagnes où la rivière alloit prendre sa source; 
mais les seules difficultés dont je viens de 
rendre compte auroient suffi pour empêcher 
M. Faure de songer à s'y rendre. Du reste , si 



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EN EUROPE, 25 7 

l'on eii excepte deux ou trois individus qui 
s'enfuirent précipitamment au milieu des bois , 
on ne vit aucun naturel. Tout le long de la ri- 
vière on remarqua des traces de leurs feux ; on 
recueillit même quelques sagaies"; elles étoient 
assez semblables à celles de la terre de Diémen, 
et conséquemment beaucoup plus grossières que 
celles des habitans de la Nouvelle-Galles. 

L'encaissement profond du havre aux Huîtres, 
l'élévation des terres qui l'environnent , la mul- 
tiplicité des ruisseaux, lé nombre des marais 
et leur étendue , la présence d'une rivière assez 
considérable , tout concourt à lui donner un 
aspect plus agréable que celui des autres parties 
de cette côte i la végétation y est aussi plus ac- 
tive, et l'on y voit de beaucoup plus grands ar- 
bres que dans le port et le havre de la Princesse. 
Cette heureuse différence dépend encore de la 
dépression extraordinaire du terrain , et de l'u- 
niformité de son niveau, suffisamment établies 
l'une et l'autre par le prolongement du bras de 
mer que je viens de décrire, et par le mouve- 
ment des marées qui s'y fait sentir. 

Toutes ces observations étant ainsi terminées, 
M. Faure se rapprocha de la côte septentrionale 
de l'avant-port, et la prolongea jusqu'au mont 
HT. 17 



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258 DU PORT JACKSON 

Gardner : se rabattant ensuite sur Bald-Head , il 
visita la cote du sud. Dans cette dernière par- 
tie ? le travail des Anglois reçut également quel- 
ques modifications importantes : il en fut de 
même pour la portion de cotes qui se trouve 
comprise entre le mont Gardner et Pile Pelée, 
et que M. Ransonnet était allé reconnoître. Plu- 
sieurs circonstances remarquables se rattachent 
à cette dernière expédition , dont il me reste 
à rendre compte. 

« Le 20 février à midi, j'étois déjà, dit cet of- 
» ficier , par le travers et tout près du mont Gar- 
» dner; j'en fis rapidement le tour, et je me 
» trouvai presque aussitôt à l'ouverture d'une 
» jolie baie , dans le fond de laquelle, à mon 
» grand étonnement, j'aperçus un navire au 
» mouillage ; c'étoit le brick anglo - américain 
p l'Union, capitaine James Pendleton, venu de 
» New-Yorck en quatre mois, et qui depuis deux 
» jours seulement avoit attéri sur ce point. L'ob- 
» jet de son entreprise étoit de se procurer des 
» fourrures d'animaux marins , dont M. Pendle- 
» ton se proposoit de faire le commerce à la 
» Chine. Aussitôt qu'il eut appris que le Géo- 
» graphe se trouvoit au port du Roi-Georges, il 
» partit pour s'y rendre, et, de mon coté, je 



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EN EUROPE. . 2 5g 

* commençai de suite les relèvemens nécessai- 
» res pour construire le plan de cette baie. Le 
» mouillage y seroit en général assez bon ; il y a 
» partout de 10 à 12 et même i5 brasses d'eau; 
» tout près de la côte, il n'y en a pas moins de 
» 5 à 6. Des marais et des lacs d'eau douce oc- 
» fripent tout le fond de cette baie; ils y forment 
» diverses ramifications qui paroissent remonter 
» assez loin dans les terres, mais qui n'ont au* 
» cune communication sensible avec la mer. » 

Après avoir terminé la reconnoissance de cette 
première baie, que nous avons désignée sous le 
nom de baie des Deux-Peuples, en mémoire de la 
rencontre que nous y fîmes, M. Ransonnet visita 
fort en détail le reste de cette côte : il y décou- 
vrit entre autres une petite crique, qui s'enforice 
de plus d'un mille dans l'intérieur des terres, et 
dont la profondeur varie successivement de 7 à 
5, 4> 3 et 2 brasses : ce seroit un abri parfaite- 
ment sûr pour les petites embarcations. Cette 
partie de cotes se compose de hautes murailles- 
granitiques taillées presque à pic, et pour ainsi 
dire inaccessibles. 

Fatigué depuis plusieurs jours par les vents 
impétueux du sud -ouest, M. Ransonnet, dans 
la journée du 26 , vint chercher un asile au fond 

17. 



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a6o QU PORT JACKSON 

d'une petite anse voisine de l'île Pelée; et là, plus 
heureux que Vancouver, dlîntrecasteaux et nous, 
il put avoir une longue et paisible entrevus avec 
les naturels de la terre de Nuyts-. Nous allons 
exposer, d'après M. Ransonnet, tous les détails 
de cette rencontre ; ils sont d'autant plus pré- 
cieux à recueillir, que c'étoit la première fois 
qu'il étoit donné à un Européen d'aborder les 
peuples sauvages de cette région. 

« À peine nous parûmes, dit M. Ransonnet, 
» que huit naturels, qui nous avoient en vain 
» appelés par leurs gestes et par leurs cris le pre- 
» mier jour de notre apparition sur cette côte, 
» se présentèrent d'abord tous réunis ; ensuite 
» trois d'entre eux, qui sans doute Soient des 
» femmes, s'éloignèrent. Les cinq autres, après 
» avoir jeté leurs sagaies au loin , probablement 
*f pour nous convaincre de leurs intentions paci- 
» fiques, vinrent nous aider à débarquer. Les 
» matelots, à mon exemple, leur offrirent di- 
» vers présens, qu'ils reçurent avec un air de sa- 
» tisfaction , mais sans empressement : soit apa* 
y> thie, soit confiance, après avoir reçu ces objets, 
» ils nous les rendoient avec une sorte de plaisir; 
» et lorsque nous leur remettions de nouveau 
» ces mêmes objets, ils les abandonnoient sur la 



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EN EUROPE. a 6i 

» terre ou sur les roches voisines» Plusieurs 
» chiens très-beaux et très-grands se trouvoient 
» avec eux; je fis mon possible pour les engager 
» à m'en céder un ; je leur offris à cet effet 
» tout ce qui étoit en mon pouvoir; mais leur 
» volonté fut inébranlable. Il paroît qu'ils s'en 
» servent surtout pour la chasse des kanguroos, 
» dont ils font leur nourriture, ainsi que du 
*> poisson, que je leur ai vu moi-même darder 
» avec leur sagaies. Ils burent du café, mangè- 
» rent du biscuit. et du bœuf salé; mais ils re- 
» fusèrent de manger du lard que nous leur of- 
» frimes, et le laissèrent sur des pierres sans y 
» toucher. 

» Ces hommes sont grands , maigres et très- 
» agiles ; ils ont les cheveux longs , les sourcils 
» noirs, le nez court, épaté et renfoncé à sa nais- 
» sance, les yeux caves, la bouche grande, les 
» lèvres saillantes, les dents très-belles et très- 
» blanches. L'intérieur de leur bouche paroissoit 
» noir comme l'extérieur de leur corps. Les trois 
» plus âgés d'entre eux , qui pouvoiént avoir 
» de quarante à cinquante ans , portoient une 
a grande barbe noire; ils âvoient les dents comme 
» limées, et la cloison des narines percée; leurs 
» cheveux étoient taillés en rond et naturelle* 



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a6a DU PORT JACKSON 

» ment bouclés. Les deux autres , que nous ju- 
» geâmes être âgés de seize à dix-huit ans , n'of- 
» froient aucune espèce de tatouage; leur longue 
» chevelure étoit réunie en un chignon poudré 
» d'une terre rouge dont les vieux avoient le 
» corps frotté. Du reste , tous étoient nus , et ne 
» portoiept d'autre ornement qu'une espèce de 
» large ceinture composée d'une multitude de 
» petits cordons tissus de poil de kanguroo. Ils 
» parlent avec volubilité , et chantent par inter- 
» valles, toujours sur le même ton, et en s'ao 
» compagnant des mêmes gestes. Malgré la bonne 
» intelligence qui ne cessa de régner entre nous, 
» ils ne voulurent jamais nous permettre d'aller 
» vers l'endroit où les autres naturels, proba- 
» blement leurs femmes, s étaient allés cacher; 

* ils consentirent seulement à mener un de nos 
» matelots à un puits voisin, creusé par eux, et 
*> dont je trouvai l'eau très-bonne. Ce ne fat qu'à 
» la nuit que je me décidai à quitter ces gens 
» paisibles pour aller mouiller au large, et me 

* tenir prêt à partir au premier bon vent. » 
Tels sont les renseignemens pleins d'intérêt 

que mon ami M. Ransonnet a bien voulu me 
communiquer sur cette entrevue remarquable, 
et qui me rappelle celle que j'avois eue moi- 



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EN EUROPE. *63 

même avec la bonne famille du port des Cygnes. 
M. Ransonnet reçut en présent de Fun de ces 
sauvages une hache de pierre , qui diffère essen- 
tiellement de celles des indigènes de la Nouvelle- 
Galles. M. Laugier a fait des recherches inté- 
ressantes sur la composition du mastic qui soude 
le granit au manche de bois de cette hache; 
mastic précieux , et dont la dureté le dispute à 
celle de la roche. Mais déjà l'étendue de ce cha- 
pitre mè presse d'arriver à sa fin ; hâtons-nous 
der terminer tout ce qui peut concerner encore 
notre séjour à la terre de Nuyts. 

En arrivant à bord du Géographe, le capitaine 
américain nous répéta tout ce qu'il avoit dit à 
nos compagnons , et ne nous dissimula pas 
l'inquiétude qu'il éprouvoit. Sur la foi de Van- 
couver, il étoit venu dans ces parages : il espéroit 
les trouver couverts d'amphibies marins; à peine 
en avoit-il aperçu çà et là quelques individus , 
et il lui falloit vingt mille fourrures pour com- 
pléter sa cargaison. Nous lui apprîmes que Van- 
couver n'avoit nullement exagéré l'abondance 
des phoques dans ces mers; que la véritable 
cause du mécompte dont il se plaignoit , tenoit 
à la mauvaise saison qu'il avoit choisie pour son 
voyage; que Vancouver se trouvant ici dans 



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264 DU PORT JACKSON 

Fhiver des régions australes, il avoit dû voir 
partout d'innombrables troupeaux de phoques, 
qui viennent y chercher une température moins 
froide; mais qu'au milieu de l'été où nous étions 
alors , ces amphibies s'étoient réfugiés dans des 
climats moins chauds , et conséquemment plus 
rapprochés du sud. En même temps nous lui 
indiquâmes les îles Saint-Pierre et l'île des Kan- 
guroos comme pouvant encore lui fournir un 
assez grand nombre de fourrures; nous le pré- 
vînmes de là rareté de l'eau , à laquelle il se trou-? 
veroit bientôt réduit , afin qu'il ne négligeât pas 
d'en faire le plus qu'il lui serait possible avant 
son départ. Nous l'avertîmes aussi du danger, 
qu'il y aurait pour lui à s'aller établir dans le 
détroit de Bass ; en un mot , nous lui donnâmes 
tous les renseignemens qu'une longue expérience 
nou^ avoit appris sur l'objet de son voyage. Nous 
le retînmes à dîner , et le renvoyâmes ensuite 
pénétré de reconnoissance pour nous, mais rem- 
pli d'inquiétude sur la suite de ses opérations. 
Ce malheureux navigateur, ignorant, en effet, 
comme le capitaine Lecorre , les prétentions ex- 
clusives des Anglois, avoit calculé comme lui 
qu'après avoir touché à l'île d'Amsterdam et au 
port du Roi-Georges, il irait s'établir dans le dé-* 



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EN EUROPE. 265 

troit de Bass pour compléter sa cargaison, et 
que de là il pourroit aller se ravitailler au port 
Jackson pour continuer sa route vers la Chine... 
Vains calculs ! et trop heureux le capitaine Pen- 
dleten , s'il a pu se soustraire à la ruine que les 
Anglois préparent dans ces parages lointains 
aux armateurs de tous les peuples !.... 

Ce fut le i er mars au matin que nous sor- 
tîmes du port du Roi - Georges , après une relâche 
de douze jours , bien utilement employés sous 
tous les rapports. 

Contrariés par des vents impétueux du sud- 
ouest, assaillis de rafales pesantes, de brumes 
épaisses; fatigués par une mer toujours orageuse , 
nous restâmes pendant plusieurs jours en vue du 
mont Gardner , de Bald - Head , des îles de l'Eclipsé 
et du cap Howe , courant sans cesse d'inutiles bor- 
dées pour nous éloigner de cette côte sauvage. 
Les terres en sont hautes, et relevées encore 
de distance en distance par des mornes plus 
saillans; du côté de la mer, elles paroissoient 
taillées à pic. 

Le 5 nous nous trouvions à peine à la hauteur 
du cap Howe. De là jusqu'à la pointe de Nuyts, 
la carte de Vancouver et celle de l'amiral d'En- 
trecasteaux laissoient beaucoup à désirer : d'une 



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266 DU PORT JACKSON 

part, en effet, le navigateur anglois ayant attéri 
plus à l'est n'avoit pu prendre connoissance de 
la portion de côte dont il s'agit; et de l'autre, 
les frégates françoises avoient été portées si loin 
au large, par les vents contraires qu'elles avoient 
éprouvés sur ce même point, que leur explora- 
tion avoit été fort incomplète. Un nouvel exa- 
men parut donc avec raison nécessaire , et M. L. 
Freycinet reçut ordre de partir avec le Casua- 
rina pour le faire : nous devions louvoyer le long 
de la côte, en l'attendant; mais deux jours s'étant 
écoulés dans une vaine attente, et les vents pen- 
dant cet intervalle étant devenus favorables, 
nous fîmes route pour la. terre de Leuwin: le 
Casuarina nous y âvoit devancés, et ce ne fat 
qu'à l'île Rottnest que nous pûmes le rejoindre. 
Là M. Freycinet nous, rendit compte des travaux 
géographiques qu'il -avoit exécutés pendant sa 
séparation d'avec nous, et l'ordre naturel du 
récit et des dates ine commande d'en placer ici 
le détail. 

Contrarié lui-même par les vents, M. L. Frey- 
cinet ne put accoster la terre qu'il devoit explo- 
rer que le lendemain du jour où il s'était séparé 
de nous, c'est-à-dire le 6 mars au matin. A 
midi , il se trouvoit à la hauteur d'un premier 



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EN EUROPE. 267 

cap peu saillant, qu'il nomma cap Pingre. Bien- 
tôt après il atteignit un petit îlot stérile et rocail- 
leux qui paroissoit tenir à un second cap, qu'il 
désigna sous le nom de cap Faujas. « Entre ce 
» dernier cap, dit- il, et le cap Pingre, la côte 
» forme une petite baie, au milieu de laquelle j'a- 
» perçus des brisans. Les terres du fond de cette 
» baie sont basses , et permettent de voir d'autres 
» terres plus hautes qui forment un second plan. 
» Le cap Faujas, sans être bien élevé, l'est cepen- 
» dant plus que les caps voisins; il est d'ailleurs 
» taillé à pic. Entre ce dernier cap et celui que 
» j'ai désigné sous le nom de cap Lacroix , en 
» l'honneur de l'un de nos plus savans géomètres, 
» se trouvent trois grandes anses; celle de l'ouest 
» surtout est remplie de brisans dangereux : 
» les terres du rivage «ont très -basses; mais de 
» ce point on distingue plusieurs plans de mon- 
» tagnes éloignées. 

» Trois milles environ à l'ouest du cap La- 
» croix, est une nouvelle chaîne de brisans. A 
» quatre heures, je découvris les îles du Casua- 
» nna, et m'avançai jusqu'à. la hauteur du cap 
» Mably. Bientôt après j'atteignis la pointe de 
»Muyts, qui m'avoit été fixée pour terme de 
» cette reconnoissance, et de suite je fis porter 



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a68 DU PORT JACKSON 

» au large pour rejoindre le Géographe. Toute 
» la portion de terre que je venois de découvrir 
» est aride et dépourvue de végétation : les îles 
» du Casuarina sont rocailleuses et d'un aspect 
*> fort triste ; elles sont d'ailleurs environnées de 
» récifs; et, sous ce rapport, on ne doit s'en 
» approcher qu'avec beaucoup de réserve. 

» A peine j'avois quitté la terre, qu'une forte 
» brume s'éleva ; en peu d'instans elle devint 
» assez épaisse pour me dérober la vue de tous les 
» objets. Dans cette position critique, je courus 
» différens bords pour chercher à me rappro- 
» cher du Géographe; des fanaux étaient placés 
» en tête des mâts; à chaque instant je faisois 
» lancer des fusées; tout fut inutile. Présumant 
» alors que ce bâtiment avoit craint de s'arrêter 
» plus long-temps sur cette côte inhospitalière , 
» à cause des brumes; rassuré d'ailleurs sur ma 
» réunion avec lui par les deux rendez-vous qui 
» m'avoient été fixés à l'île Rottnest et à la baie 
» des Chiens-marins, je fis route pour la terre 
» de Leuwin , dont j'avois à compléter la re- 
» connoissance. » . 

Nous verrons dans le chapitre suivant avec 
quel succès M. Freycinet s'acquitta de. cette der- 
nière partie de sa mission. 



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EN EUROPE. *6 9 

CHAPITRE XXVIII. 

NOUVELLES OPÉRATIONS A LA TERRE DE LEUWIN *. 
RETOUR A LA, TERRE DEDELS. 

Du 7 au 16 mars i8o3. 

Tandis qu'au milieu des brumes, qui nous 
avoient dérobé la marche du Casuarina, nous le 
cherchions encore à la terre de Nuyts, il se trou- 
voit déjà sur les côtes de celle de Leuwin. 

Dès le 7 mars, à six heures du soir, M. Fréyci- 
net étoit à vue du cap GosseUn (pi. i. ); bientôt 
il atteignit un second cap, qu'il désigna sous le' 
nom de cap HonteUn, et qui gît par 34° i4' o ïf 
de latitude sud, et par iia° 4o' o" de longitude 
orientale. C'est à peu de distance au nord de ce 
dernier point que se trouve la grande tache blan- 
che dont j'ai parlé dans le premier volume de 
cette histoire (pag. 169). 

Toute la matinée du 8 fut employée à recon- 
noître la portion de côte qui du cap Hamelin 



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a 7 o DU PORT JACKSON 

se prolonge jusqu'à la baie du Géographe. Cette 
dernière partie de la terre de Leuwin , dans une 
étendue de plus de 5o milles , court presque en 
droite ligne du nord au sud , et ne présente d'au- 
tres points saillans que le cap MenteUe et le cap 
Clairault. 

Favorisé par un bon vent sud-sud-est , notre 
habile géographe ne tarda pas à doubler le cap 
du Naturaliste, qui forme là pointe australe de 
la grande baie dont je viens de parler {pi. i5.), 
et qui gît par 33° 27 1 4*" de latitude sud, et 
par na° 39' ffi 1 à Test du méridien de Paris. 

Au milieu des contrariétés de toute espèce 
qui nous avoient assaillis dans la baie du Géo- 
graphe , il ne nous avôit pas été possible d'en 
terminer la reconnoissance; mais personne n'é- 
toit plus propre que M. L. Freycinet à complé- 
ter cette partie de nos travaux, et personne 
plus que lui n'en sen toit l'importance. Contour- 
nant donc toute la profondeur de la baie, iiiul- 
tipliant partout les relèvemens et les sondes, 
naviguant toujours à une très-petite distance de 
terre , il parvint, dans la journée du 8 et dans 
celle du 9 mars , à recueillir tous les matériaux 
d'une carte aussi précieuse par son exactitude 
que par ses détails. Durant cette dernière partie 



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EN EUROPE. a 7I 

de sa navigation, il rencontra une innombrable 
quantité de baleines mortes, qui, flottant à la 
surface des eaux , présentaient, dit-il, un spec- 
tacle aussi bizarre que surprenant. 

Ce fat vers le milieu de la journée du 9 que 
M. Freycinet atteignit la pointe nord de la baie 
du Géographe, qu'il désigna sous le nom de 
pointe du Casuarina. Derrière se montrait un 
petit port bien abrité; mais jugeant avec raison 
qu'il ne contenoit pas assez d'eau, même pour 
son foible navire, notre compagnon poursuivit 
sa route au nord. 

Déjà il a dépassé le cap Bouvard; il est à vue 
de l'île Buache et de l'île Rottnest ; le brassiage 
se soutenoit depuis long-temps entre sept et huit 
brasses, fond de corail: il croyoit pouvoir passer 
entre les îles et le continent ; déterminer la po- 
sition de l'embouchure de la rivière des Cygnes 
avec plus d'exactitude encore que nous n'avions 
pu le faire dans notre première campagne à la 
terre d'Edels; il ne désespérait même pas d'y 
découvrir un mouillage plus sûr et mieux abrité 

que celui de l'île Rottnest A de si flatteuses 

illusions succédèrent bientôt les plus pressans 
périls. Ecoutons M. L. Freycinet lui-même. 

« Le 10 mai, à midi, je me trouvais, dit-il, à 



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2 7 2 DU PORT JACKSON 

» peu de distance d'une pointe saillante et très- 
» aiguë , que je désignai sous le nom de cap Pé- 
» ron. A mesure que je m'en approchai pour cher- 
» cher à la doubler, je vis diminuer le fond; bientôt 
» la sonde ne rapporta plus que deux brasses , et 
» j'apercevois des brisans de l'avant à moi. Je virai 
» de bord pour m'échapper par l'ouest; mais une 
» longue chaîne de nouveaux récifs se présenta 
» dans cette dernière direction. En se prolongeait 
» beaucoup au sud, elle sembloit m'interdire tout 
» passage; alors, la sonde, à la main, il me fal- 
» lut chercher à découvrir quelque coupure au 
» milieu de ces brisans : tous mes efforts ne ser- 
» virent qu'à me confirmer l'imminence du péril. 
» Pour comble d'embarras, le calme survint, et les 
j» courans auxquels je me trouvois livré m'entraî- 
» noient sur les roches. La seule ressource qui me 
» restât , celle de mouiller, étoit assez précaire, 
» à cause de la nature du fond; mais comme il 
» n'y avoit point d'autre parti à prendre , je laîs- 
w sai tomber l'ancre.... A cinq heures du soir, 
» la brise s'éleva, et je me hâtai de fuir, en dou- 
» blant les récifs par le sud.... 

» Malgré cette inutile et périlleuse épreuve, 
» je ne crus pourtant pas devoir renoncer au 
» dessein de pénétrer entre le continent et les 



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EN EUROPE. a 7 3 

» Hes; en conséquence , le 1 1 , dès la pointe du 
» jour , je fis route , avec un bon vent de sud , 
» pour me rapprocher de l'île Rottnest, et tra- 
» verser le large canal qui la sépare d'avec l'île 
» Buache et l'île Berthollet ; mais la multitude 
» des hauts-fonds et des brisans qui ne tardèrent 
» pas à se laisser apercevoir me fit assez con- 
» noître combien seroit difficile et dangereux le 
» passage que je cherchois, en supposant même 
» qu'il existât. Renonçant donc à toute recher* 
» che ultérieure de ce genre , je virai de bord 
» pour doubler l'île Rottnest par le sud -ouest, 
» et gagner l'ancien mouillage du Naturaliste, au 
» nord de cette île. Je l'atteignis sur les onze 
» heures du matin ; et le Géographe ne s'y trou- 
» vaiit pas encore rendu, je mouillai, pour l'at- 
» tendre, par 10 brasses d'eau, fond de sable 
» blanc , et à moins d'un demi-mille de terre. » 

Tandis que M. Freycinet complétait ainsi ses 
nobles travaux au milieu des périls, nous en éprou- 
vions nous-mêmes de très-grands à la terre de 
Leuwin, où nous venions d'arriver. 

Le 9 mars au matin , nous dépassâmes la pe- 
tite île Saint -Àllouarn, qui n'est autre chose 
qu'un rocher stérile, voisin du cap Gosselin, et 
dans l'ouest du cap Leuwin (pi. i ). Alors la mer 
III. 18 



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2 7 4 DU PORT JACKSON 

étoit belle, le ciel assez pur; et les vents qui 
souffloient du sud-est nous étoient si favorables, 
que nous filions de 6 à 7 milles à l'heure. Frap- 
pés encore du souvenir des dangers que nous 
avions courus naguère dans ces parages, nous 
observions la terre, avec une sorte de complaisance 
et d'intérêt, lorsque touf-à-coup le bruit des récifs 
se fit entendre en avant du navire....* C'étoit une 
énorme roche à fleur d'eau , qui , placée préci- 
sément sur la ligne de route que nous suivions, 
avoit trompé l'attention des vigies. Nous en étions 
si près, qu'à peine eûmes-nous le temps de l'é- 
viter en venant subitement au lof : heureusement 
elle se trouvoit fort écore, à ce qu'il paroît; car, 
malgré toute la rapidité de notre évolution, nous 
n'en passâmes cependant pas à plus d'une demi- 
portée de pistolet. Ce ne fut qu'après avoir 
échappé, comme par miracle , à ce dernier péril, 
qu'il nous fut possible d'en apprécier toute l'é- 
tendue : quelques secondes encore, et notre 
vaisseau se trouvoit brisé sur cette même côte où, 
deux ans auparavant, notre chaloupe àvoit été 
perdue, et sur laquelle, en supposant que quel- 
ques individus eussent échappé à la mort, nous 
avions acquis la triste certitude qu'il étoit im- 
possible de se procurer aucune nourriture, et 



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EN EUROPE. a 7 5 

même de découvrir aucune source d'eau douce. 
La roche dangereuse dont il est question gît 
par 34° ao r de latitude australe, et par i ia° 38' 
3o" à Test du méridien de Paris. 

Le péril passé, nous ralliâmes de nouveau la 
côte, pour reprendre la suite de nos relèvemens. 
Ainsi que je l'ai fait observer ailleurs, cette por* 
tion de la terre de Leuwin se compose de dunes 
blanchâtres, qui nourrissent à peine quelques mi- 
sérables arbrisseaux : partout elle est basse, uni- 
forme et sablctaneuse ; mais plus loin vers l'inté- 
rieur du pays, on aperçoit quelques plans de mon- 
tagnes assez élevées , qui paroissent s'avancer 
du milieu du continent pour venir expirer sous 
les sables plus voisins du rivage. 

Le 10, à la pointe du jour, nous nous diri- 
geâmes vers la terre , dont nous nous étions 
beaucoup trop éloignés la nuit en courant au 
nord; et bientôt après nous nous trouvâmes par 
le travers de ce redoutable récif du Naturaliste , 
que nous n'avions fait qu'apercevoir dans notre 
première campagne. Il paroît avoir la forme d'un 
immense triangle, et les vagues déferloient contre 
lui avec un bruit terrible. Nous ne vîmes pas 
sans effroi combien, au milieu des ténèbres, 
nous avions passé près de ces brisans. 

18. 



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a 7 6 DU PORT JACKSON 

Toute la journée du 10 fut employée à re- 
gagner au sud ce que nous avions indiscrète- 
ment perdu par nos marches nocturnes, et à 
prolonger une partie des cotes de la baie du 
Géographe , dans le fond de laquelle nous 
mouillâmes le soir , par neuf brasses , fond de 
sable fin. 

Alors tous les regards étoient fixés sur la 
plage voisine ; on y distinguoit de très-grands 
feux allumés tout près du bord de la mer : 
c'étoit là, précisément en face de notre mouillage, 
que le malheureux Vasse avoit été laissé comme 
mort au milieu d'une nuit profonde... L'horreur 
d'un pareil abandonnement avoit toujours été 
pour nous un sujet de deuil et d'amertume; et 
quoiqu'il eût été commandé par les circonstances 
les plus désastreuses, personne à bord du Géo* 
graphe n'avoit pu s'en consoler. D'ailleurs ces 
grands feux, auxquels nous n'avions rien vu 
de comparable lors de notre premier séjour, 
avoient porté dans tous les cœurs un trouble 
involontaire, une anxiété à la fois pénible et 
douce. Le temps étoit superbe, la mer parfai- 
tement belle, et les vents mêmes, en soufflant 
mollement alors du côté de l'ouest, sembloient 
nous inviter à des recherches, infructueuses peut- 



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EN EUROPE. 2 77 

être, mais faciles du moins autant que sacrées... 
Oh ! combien la tristesse fut générale et pro- 
fonde, lorsque le lendemain au matin notre com- 
mandant donna l'ordre de partir, et de s'éloigner 
de ces feux qui brûloient encore sur la rive.... ! 

Le 1 1 , à midi , nous nous trouvions par le 
travers de ce petit port dont M. Freycinet 
n'avoit fait que reconnoître l'ouverture. M. de 
Montbazin partit aussitôt pour en lever le plan , 
et nous mouillâmes en attendant son retour. Le 
travail de cet officier nous apprit que le port 
dont il s'agit, et que nous avons nommé port 
Leschenault, en l'honneur de l'un de nos plus 
précieux collègues, a près d'une lieue et demie de 
profondeur; qu'il est, vers sa pointe occidentale, 
défendu par des brisans dangereux; que l'ou- 
verture en est obstruée dans toute sa largeur 
par un banc de sable qui , des deux côtés de la 
terre, est à fleur d'eau, et ne laisse de passage 
libre que vers son milieu, où il n'y a pas moins 
d'une brasse* Au-delà de ce haut-fond, la pro- 
fondeur augmente jusqu a deux brasses et demie , 
fond de vase. Sur quelques points de l'une et 
l'autre rive le débarquement est facile ; on y 
trouve une brasse d'eau à pic, et tout près de 
terre : dans d'autres endroits, au contraire i il 



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a 7 8 DU PORT JACKSON 

est impossible d'accoster, à cause des bancs de 
vase. Plus loin est une île de sable qui , en se 
rattachant de part et d'autre aux terres voisines , 
interdisoit tout passage à l'embarcation. M. de 
Montbazin mit pied à terre avec une partie de 
son équipage; mais bientôt il se vit arrêté dans 
sa marche par de vastes marais d'eau salée , qui 
ne lui permirent pas de s'avancer assez loin pour 
découvrir le fond du port. « Je fus d'autant plus 
» affligé de ce contre-temps, dit-il, qu'au-delà 
» des bancs, l'eau paroissoit très-bleue, et le fond 
» assez grand. Nous vîmes partout beaucoup de 
» sarcelles très-sauvages , des pélicans et d'autres 
» oiseaux de mer. Nous ne remarquâmes pen- 
» dant une heure ni courant, ni changement dans 
» la hauteur des eaux. On voyoit à terre un grand 
» nombre de feux récens, auprès de l'un des-* 
» quels je recueillis quelques ossemens d'un 
» groskanguroo, auxquels restoient encore des 
» chairs non corrompues. Le terrain des envi-. 
» rons du port est argileux et bas ; mais , à 
» quelque distance de là, les terres s'élèvent, et 
» le pays est très-boisé* L'île sablonneuse dont 
» j'ai parlé est couverte d'arbrisseaux et de buis- 
» sons touffus. » 

En examinant avec attention le plan du port 



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EN EUROPE. 2 79 

Leséhenault, il paroi troit assez probable qu'il se 
prolonge vers son fond en une petite rivière 
analogue à celle que nous avons désignée par 
le nom du malheureux Vasse; peut-être même 
ne seroit-il pas impossible qu'elle se réunit à 
cette dernière pour former toutes les deux en- 
semble une chaîne non interrompue de lagons 
et de marais salés, qui, du nord au sud, s'éten- 
droient tout le long de la côte orientale de la baie 
du Géographe. Quoi qu'il en soit de cette suppo- 
sition, il est bien évident, d'après tout ce que je 
viens de dire sur le port Leschenault, qu'il ne 
sauroit admettre que de très-petits navires; mais 
ils y trouveroient dans toutes les saisons un abri 
parfaitement sûr. 

Le 10, nous prolongeâmes la portion de cô- 
tes qui , de l'extrémité nord de la baie du Géo- 
graphe, s'étend à l'île Rottnest. Elle présente, en 
général le même aspect que le reste de la terre 
de Leuwin, c'est-à-dire une chaîne de dunes 
énormes, en premier plan sur le rivage de la 
mer; et à quelque distance au-delà de ces dunes, 
un rideau de très-hautes collines d'une couleur 
et d'un prolongement assez uniformes. A 1 1 heu- 
res du matin, le fond, qui s'étoit assez régulière- 
ment soutenu jusqu'alors entre 8 et 10 brasses, 



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280 DU PORT JACKSON 

diminua bientôt jusqu'à 7, puis il baissa encore 
davantage. Nous nous pressâmes de laisser arri- 
ver pour regagner le rivage; mais malgré toute 
la célérité de nos manoeuvres, nous ne pûmes 
éviter de passer sur un banc de sable , à l'extré- 
mité duquel nous trouvâmes 4 brasses d'eau seu- 
lement. Comme le fond étoit très-blanc sur ce 
point, on distinguoit parfaitement à sa surface 
diverses espèces de coquillages, de fucus et 
d'ulvas. 

Ce dernier péril ainsi passé, nous voulûmes 
revenir sur la côte ; mais de nouveaux sauts de 
sonde nous contraignirent encore à nous éloi- 
gner. Comipe le Casuarina, nous tentâmes de pé- 
nétrer entre le continent et les îles; les mêmes 
récifs nous repoussèrent; et de même que notre 
conserve, il nous fallut laisser arriver à l'ouest 
pour doubler le cap Boullanger, qui forme la 
pointe sud-ouest de l'île Rottnest. 

M, Freycinet, ainsi que je viens de le dire, 
nous y attendoit au mouillage, Aussitôt qu'il eut 
aperçu le Géographe, il mit sous voiles, et ne, 
tarda pas à opérer sa jonction avec nous; alors 
les deux bâtimeps prirent leur direction au 
nord pour se rendre directement à la baie des 
Chiens-Marins. Le commandant de notre expé- 



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EN EUROPE. 281 

dition, en effet, regardant la terre d'Édels comme' 
suffisamment connue par les travaux réunis des an- 
ciens navigateurs hollandois, par ceux du Natu- 
raliste, et par les nôtres même, avoit résolu de ne 
pas s'y arrêter. D'après cette détermination, nous 
nous éloignâmes des côtes d'Edels pour éviter 
les Abrolhos. Le 1 4 au soir, nous dépassâmes la 
hauteur de ces écueils dangereux; et le 16, dès 
la pointe du jour, nous eûmes connoissance de 
la portion des terres d'Endracht, qui forme avec 
l'île Dirck-Hatichs, l'entrée sud de la baie des 
Chiens-Marins, où nous ne tardâmes pas à laisser 
tomber l'ancre, 



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282 DU PORT JACKSON 



CHAPITRE XXIX. 



NOUVEAU SEJOUR A LA TERRE D ENOR1CHT ; ENTREVUE 
PÉRILLEUSE AVEC LES SAUVAGES DE CETTE CONTREE; 
DESCRIPTION DE LEURS DIVERSES ESPECES d'hABI- 
1ATIONS. 

Du ]6 au 26 niars i8o3. 

Déjà, dans le vi e chapitre de cette histoire, j'ai 
tracé le tableau physique de la baie des Chiens- 
Marins (pi. i4); déjà, dans le x e , M. L. Frey ci- 
net a fait connoître les principaux résultats des 
opérations géographiques exécutées par M. Faure 
et lui. En reparoissant sur ces bords , notre but 
essentiel étoit d'y recueillir le plus grand nombre 
possible de ces grandes tortues qui , lors de no- 
tre premier séjour, couvroient pour ainsi dire 
les vastes bancs de sable du havre Hamelin 
(tom. \,pag. 391 ). A cet effet nous vînmes oc- 
cuper le mouillage du Naturaliste à la baie de 
Dampier; et dès le 17 mars au matin, nous y 
laissâmes tomber l'ancre par cinq brasses , fond 
de sable fin. Bientôt après, M. Ransonnet partit 



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EN EUROPE. 283 

avec deux canots pour aller faire la pêche des 
animaux dont je viens de parler; et M. L. Frey- 
cinet reçut ordre de reconnoître , avec plus de 
détails que nous n'avions pu le faire dans la pre- 
mière campagne, toute cette partie de la baie 
qui, du mouillage où nous étions, se prolonge vers 
le nord jusqu'au parallèle de l'extrémité septen- 
trionale de l'île Bernier. 

Ces premières dispositions venoient à peine 
d'être arrêtées, lorsqu'un de nos canots, qui déjà 
depuis quelques heures étoit parti pour aller pê- 
cher sur la côte voisine , revint précipitamment; 
la frayeur étoit encore peinte sur le visage de 
ceux de nos gens qui le montoient. « Des hommes 
» d'une force et d'une grandeur extraordinaires 
» étoient venus, disoient-ils, s'opposer à leur 
» descente. Ces espèces de géans, au nombre de 
» cent et plus, portoient de grands boucliers et 
» d'énormes sagaies ; une longue barbe noire 
» leur descendoit jusqu'au milieu de la poitrine : 
» ils couroient comme des furieux sur la grève , 
» en brandissant leurs armes; ils poussoient de 
» longs hurlemens, et menaçoient nos pêcheurs 
» qui précipitoient leur fuite vers le vaisseau. » 

Tandis qu'on se moquoit à bord de la terreur 
panique de ceux-ci, un second détachement de 



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a84 DU PORT JACKSON 

pêcheurs, qu'on avoit expédiés pour le même ob- 
jet vers un autre point de la terre continentale , 
revenoit en toute hâte en donnant les mêmes si- 
gnes d'épouvante : se trouvant déjà établis sur 
la plage, ils avoient vu de plus près encore, 
disoient-ils, les prétendus géans, et ce n'étoit 
pas sans peine qu'ils étoient parvenus à leur 
échapper. 

Quelque extravagantes que de pareilles asser- 
tions pussent paroître, il étoit nécessaire de 
prendre des renseignemens précis à cet égard. 
En conséquence on fit préparer la chaloupe; 
on l'arma de plusieurs espingoles, les soldats 
de la garnison s'y embarquèrent, et M. Ronsard 
reçut ordre de partir le lendemain à la pointe du 
jour pour aller reconnoître l'extrémité nord de 
la presqu'île. 

Une expédition de ce genre devenoit d'au- 
tant plus agréable pour cet officier, que c'étoit 
à lui-même que nous étions redevables de la cha- 
loupe nouvelle dont il s'agit. A peine , en effet, 
celle qu'il avoit précédemment construite à Ti- 
mor (tom. I, pag. 34^) venoit d'être submergée 
dans le détroit de Bass (tom. III, pag. 29), que 
M. Ronsard s'offrit non-seulement à en • mettre 
une autre sur les chantiers, mais encore à la 



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EN EUROPE. 285 

construire à bord du vaisseau, sans gêner les 
manœuvres, et sans apporter aucun retard aux 
opérations ordinaires de la campagne. Sous ce 
double rapport, M. Ronsard tint parole; lui- 
même, à l'île des Kanguroos, alla choisir tous les 
bois dont il avoit besoin; lui-même les fit travail- 
ler sur le gaillard d'arrière de la corvette. Tout le 
monde s'empressa de concourir au succès de 
son entreprise; ceux qui n'étoient pas assez ha- 
biles pour devenir charpentiers se firent scieurs 
de long; et avant même d'arriver au port du 
Roi-Georges , nous eûmes une bonne et grande 

embarcation Ainsi le dévouement d'un petit 

nombre d'hommes triomphoit de tous les ob- 
stacles, réparoit toutes les fautes, multiplioit 
toutes les ressources, et préparoit les grands 
résultats qui dévoient faire de notre expédi- 
tion l'une des plus glorieuses entreprises de 
ce genre. 

En arrivant à terre, nous ne trouvâmes aucun 
des prétendus géans qui s'y étoient montrés la 
veille; en vain pour en découvrir nous par- 
courûmes tous les environs, fouillâmes toutes 
les broussailles ; nous n'en pûmes voir aucune 
trace. La découverte de douze à quinze caba- 
nes, que je décrirai bientôt plus en détail, fut le 



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286 DU PORT JACKSON 

seul résultat de nos recherches eh ce genre. 
Alors je me rapprochai du rivage de la mer, 
impatient que j'étois'd'en observer les brillans 
coquillages. Dampier avoit déjà célébré leur ma- 
gnificence » ; et les collections qui en avoient été 
faites par quelques personnes du Naturaliste ré* 
pondoient bien à la haute opinion que cet an- 
cien navigateur en donne. Malheureusement la 
presque totalité de ces riches collections, par 
une suite déplorable de l'indiscrète prodigalité 
de leurs possesseurs , avoit passé depuis entre les 
mains de quelques Anglois du port Jackson : les 
plus beaux individus de celles qui se trouvoient 
déposées dans les caisses de l'infortuné M. Le- 
villain avoient eu le même sort. Toutes les ré- 
clamations que notre commandant put faire, à 
cet égard auprès du gouverneur de la Nouvelle- 
Hollande furent inutiles , et nous ©urnes la dou- 

i « Le rivage étoit couvert d'un nombre infini de coquilles 
» fort extraordinaires et d'une grande beauté, soit pour la 
» couleur ou pour la figure; elles étoient admirablement bien 
» tachetées de rouge, de vert, de jaune, etc. ; et de ma vie je 
» n'en avois vu d'aussi curieuses : j'en pris une grande quan- 
» tité; mais je les perdis presque toutes, et il ne m'en resta 
» qu'une petite partie des moins belles. » (Dampier, Voyage 
aux Terres australes; tom. IV, pag. 102. ) 



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EN EUROPE. 287 

leur de voir expédier cette précieuse partie de 
nos conquêtes pour l'Angleterre, à l'époque 
même où nous nous trouvions encore au port 
Jackson. 

En voyant ainsi les musées britanniques s'en- 
orgueillir de nos propres découvertes, il est pé- 
nible d'avoir à se rappeler que quelques-uns de 
nos principaux compagnons du Naturaliste ont 
étè m les instrumens aveugles de cette espèce de 
spoliation nationale. Un homme de mer, dans 
des expéditions de ce genre, devroit avoir sans 
cesse présent à l'esprit, que quelque étranger 
qu'il puisse être à la plupart des recherches qui 
s'y font, toutes ces recherches cependant ont un 
but commun , celui d'ajout;er à la gloire de la 
patrie, et que leurs résultats dès lors doivent 
être sacrés pour tous. Souvent, en effet, les tra- 
vaux qui paroissent les plus inutiles aux marins 
ne sont pas ceux qui doivent répandre le moins 
d'éclat sur l'expédition dont ils font partie : d'ail- 
leurs, l'officier véritablement instruit et labo- 
rieux a bien autre chose à faire pendant de tels 
voyages, qu'à recueillir des papillons pu des 
coquilles; il doit se reposer de ce soin sur ceux 
dont le premier devoir est de se livrer à de pa- 
reilles recherches, et qui par leur instruction 



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288 DU PORT JACKSON 

en ce genre peuvent les foire avec plus d'avan- 
tage. Dans tous les cas, ce doit être une sorte 
de crime, aux yeux de l'homme d'honneur, de 
livrer le fruit de ces recherches à des étrangers, 

et même à des ennemis de sa nation Ainsi 

pensoient surtout ces deux respectables frères et 
ce M. Ransonnet , dont les noms se reproduisent 
dans cette histoire presque autant de fois qu'il 
y est question de travaux nautiques et géogra- 
phiques 

Quoi qu'il en soit des pertes que notre expé- 
dition avoit faites, il étoit de mon devoir, et en 
quelque sorte de mon honneur, de chercher à 
les réparer par tous les moyens possibles. Sans 
poursuivre plus long- temps les géans fantasti- 
ques de la terre d ? Endracht, je descendis donc 
au rivage, accompagné d'un matelot armé. 

L'extrémité nord de la presqu'île Péron, où 
nous nous trouvions alors, a près de 4 lieues de 
largeur, et se termine à l'ouest par le cap Lesueur, 
à l'est par celui des Hauts-Fonds. Ce fut vers cette 
dernière pointe que je dirigeai mes recherches. 
Il étoit alors 1 1 heures du matin ; le soleil bril- 
loit d'un éclat extrêmement vif; l'air étoit calme 
et presque suffocant; il falloit marcher sur une 
plage de sable qui fatiguoit également la vue par 



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EN EUROPE. 28g 

sa blancheur, et les pieds par sa çaobilité. Malgré 
ces obstacles, j'arrivai au point du rivage où je 
m'étois proposé d'atteindre. Mais, à l'exception 
d'un petit nombre de coquilles mortes que je 
recueillis sur la grève, je ne rapportai rien de 
cette course pénible et longue. 

Trompé du côté des eaux, je gravis sur les 
dunes ; du sommet dé l'une des plus hautes , je 
reconnus distinctement à l'ouest les rivages éle- 
vés de la côte orientale; Les flots sur ce point 
paroissoient immobiles , et leur couleur blanchâ- 
tre apnonçoit bien la présence de ces hauts- 
fonds si redoutés des navigateurs i mais si pré- 
• cieux pour le conchyliologiste. De même en 
effet que tels ou tels groupes de coquilles sont 
plus particulièrement fixés à tels ou tels parages 
(tom. III, pag. si44 )> de même aussi l'habitation 
particulière de chaque espèce est restreinte à 
telle ou telle portion d'une même côte. Ainsi ^ 
tandis que les carinaires, les hyales, les janthi- 
nes, les argonautes et les autres testacés fragiles 
flottent librement à la surface des mers, les tri- 
gonies et les nautiles sont relégués dans leurs 
profondeurs; c'est au milieu des récifs, parmi 
d'affreux rochers, qu'il faut aller recueillir les 
patelles, les nérites, les spondyles , les tridacnes, 

m. , 9 



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290 DU PORT JACKSON 

les lé pas, etc. Les olives, les cyprées, lés cônes, 
les volutes, etc., se plaisent aux endroits ro- 
cailleux ; les pinnes gigantesques et fragiles ne 
sauroient habiter que les places herboso-vaseu- 
ses : ici les tarets se creusent un asile dans les 
vieux bois submergés et pourris; là, vivent in- 
crustés dans les pierres ou dans les madrépores 
les pholades et les houlettes; ailleurs, les pla- 
cunes, les marteaux, les vulselles, les pernes, 
les avicules et les autres coquilles lamelleuses, 
vont chercher des abris plus analogues à leur 
délicatesse extrême ; les unes s'établissent au 
sein des alcyons , d'autres s'enveloppent pour 
ainsi dire de la substance des éponges ; celles-ci • 
reposent sur des couches de confervesetd'ulvas; 
celles-là se fixent aux tiges des fucus, et se lais- 
sent comme eux doucement balancer par les 
flots : mais c'est aux bancs de sable surtout 
qu'appartiennent des coquilles plus nombreuses, 
plus élégantes et plus variées; c'est là que le 
naturaliste doit aller chercher les mactres , les 
pétoncles, les myes, les solens, les venus, les 
pectens, les tellines, les glycimères , et une mul- 
titude d'autres testacés analogues. C'étoit sans 
doute de pareils lieux que provenoient la plu- 
part de celles qu'on avoit recueillies à bord de 



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EN EUROPE. 291 

notre conserve, et dont, par les raisons que je 
viens d'indiquer, les côtes sauvages de l'île Ber* 
niern'avoient pu nous fournir aucun échantillon. 
A peine de retour à bord du navire, j'allai 
rendre compte au commandant de l'inutilité de 
mes recherches, et des espérances que j'avois 
conçues. Je le priai de m'accorder, ou bien une 
petite embarcation pour me conduire jusqu'aux 
bancs de sable, ou bien une escorte de quelques 
hommes armés pour m'y rendre par terre. L'une 
et l'autre demande furent également repoussées 

par lui Ainsi, réduit à la triste alternative, 

ou de ne rien faire à la baie des Chiens-Marins, 
ou de pénétrer seul jusqu'à la rive opposée, je 

n'hésitai pas. 

Le lendemain 19 mars au matin, la chaloupe 
retournoit à terre avec l'ordre d'y établir quel- 
ques fourneaux, et de préparer par l'évapora- 
tion de l'eau de la mer une petite quantité de 
sel, pour ajouter à la foible provision qui restbit 
encore à bord Deux jours dévoient être em- 
ployés à cette opération. Une telle circonstance 
me parut favorable à l'exécution de mon projet, 
et je partis avec M. de Montbazin, qui comman- 
doit l'embarcation. A peine nous avions touché 
la terre , que je me mis en route pour aller re- 

19. 



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292 DU PORT JACKSON 

connoître la portion occidentale de la baie dé 
Dampier qui me restoit à visiter. Cette nouvelle 
tentative ne fut pas moins infructueuse que celle 
de la veille, pour tout ce qui tenoit à mes re- 
cherches conchyliologiques ; mais elle devint l'oc- 
casion d'une découverte bien intéressante pour 
1'hiàtoire physique des peuples de la terre d'En- 
dracht. 

Au fond d'imé petite crique qui se trouve 
immédiatement à Test du cap Lesueur, j'aperçus 
trois ouvertures semi-circulaires, assez rappro- 
chées les unes des autres -, et trop régulièrement 
semblables entre elles pour qu'il fut possible de 
les attribuer au hasard seul. Je m'avançai; un 
grand nombre d'empreintes de pieds humains 
par oissoient sur le sable , et des débris de feux 
récemment allumés à l'entrée de ces espèces de 
souterrains ne me permettoient pas de douter 
qu'ils ne fussent l'ouvrage des indigènes, et qu'ils 
ne leur servissent de retraite. Pour lever toute 
espèce d'incertitude , je m'engageai dans l'un de 
ces réduits obscurs : à peine avoit-il un mètre de 
hauteur à son orifice ; il fallut donc me courber 
pour y entrer, et m'y traîner pour ainsi dire à 
quatre pattes. Sa profondeur étoit d'environ cinq 
mètres, sur une largeur du tiers de cette der- 



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EN EUROPE. 2 9 3 

nière dimension. La partie supérieure de la voûte 
étoit assez unie; mais de distance en distance 
on avoit pratiqué dans le bas plusieurs petites 
cavités qui me semblèrent propres à recevoir 
quelques ustensiles de ménage. Le plancher in- 
férieur de cette habitation étoit tapissé d'une 
couche épaisse d'herbes marines. L'éloignement 
où je me trouvois alors de la chaloupe , mon 
isolement, et surtout la nuit qui s'approchoit, 
ne me permirent pas de parcourir les deux au- 
tres souterrains; mais par tout ce que j'en pus 
voir , ils me parurent absolument semblables à 
celui que je viens de décrire. 

Quelque grossières que puissent être de telles 
habitations , elles n'en sont pas moins les plus 
parfaites que nous ayons eu l'occasion d'observer 
à la Nouvelle -Hollande; sous ce rapport, il en 
est de .même des cabanes dont j'ai déjà parlé , 
mais qu'il convient de faire connoître ici dans 
tous leurs détails. 

v Sur un sol de sable, précédemment dépouillé 
de toute espèce de végétaux, s'élèvent ces caba- 
nes de la terre d'Endracht (jpl. 35); elles ont la 
forme d'une demi-sphère légèrement déprimée 
dans sa partie supérieure; le développement de 
lçurs parois décrit un tour de spire, de manière 



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a 9 4 DU PORT JACKSON 

que l'entrée en eSt oblique et latérale, à peu près 
comme celle d'une coquille de limaçon. Leur 
hauteur est de 4 à 5 pieds, sur un diamètre de 6 
à 8. Elles se composent d'arbrisseaux implan- 
tés dans le sable, rapprochés entre eux, le plus 
ordinairement disposés sur deux ou trois rangs, 
et dont les rameaux , recourbés dans toutes les 
directions, entre-croisés dans tous les sens, for- 
ment la voûte supérieure, et comme le plancher 
de ces habitations. Sur cette voûte sont appliquées 
à l'extérieur plusieurs couches de feuillages et 
d'herbes sèches, recouvertes d'une grande quan-* 
tité de sable. A peu de distance, et vis-à-vis l'ou 
verture de chacune de ces espèces de fours, on 
voit les restes d'autant de gros feux, autour des- 
quels gisent çà et là quelques débris d'alimens. 

Tant d'efforts et de soins sembleroient d'abord 
indiquer un état de civilisation plus avancé parmi 
les peuples de la terre d'Endracht que chez les 

autres indigènes de la Nouvelle - Hollande : 

ils ne sont que le résultat d'une misère plus 
profonde , d'une nécessité plus impérieuse ; c'est 
du moins ce qui m'a paru résulter d'un examen 
approfondi de cet objet important, et des con^ 
sidérations diverses que je vais exposer ici. 

Quelque habitué que l'homme sauvage puisse 



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EN EUROPE* 2 9 5 

être aux intempéries de l'atmosphère et des sai- 
sons, il ne sauroit jamais y être absolument 
insensible* Toutes les fois donc que des circon- 
stances physiques quelconques viendront à exer- 
cer sur lui une action trop funeste , il cherchera , 
sinon à s'y soustraire entièrement, du moins à 
diminuer leur douloureuse influence ; les efforts 
même qu'il fera pour y parvenir seront toujours 
dans un rapport assez exact avec l'incommodité 
qu'il éprouve. Ainsi , nous avons vu les habitans 
de la terre de Diémen , pour se mettre à l'abri 
des vents trop froids et trop impétueux du sud , 
élever des abris grossiers (pL i.i.)* il est vrai, 
mais construits pourtant et dirigés de manière à 
tempérer le plus possible l'énergie redoutable de 
ces aquilons polaires ( tom. II, chap. xn ). 

Sans doute il y a loin de ces frêles abat-vents 
aux souterrains et aux cabanes que je viens de 
décrire; mais il n'y a pas moins de différence 
entre les inconvéniens physiques auxquels l'un 
et l'autre de ces deux moyens sont opposés. 

L'indigène delà terre de Diémen habite, à la 
vérité, un climat plus froid* que celui dont il 
s'agit maintenant ; mais ce n'est pas le froid par 
lui-même, ou la chaleur, qui nuit le plus à la 
vigueur de l'homme , à sa santé ; c'est le passage 



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2 9 6 DU PORT JACKSON 

trop brusque et trop fréquent de l'un à l'autre; 
ce sont les modifications extraordinaires de l'état 
hygrométrique de l'atmosphère qui produisent 
les infirmités , les içaladies et la mort. A cet 
égard , nul pays peut-être n'est plus à redouter 
que celui qui nous occupé. J'ai souvent eu occa- 
sion d'insister sur la chaleur excessive qu'on y 
éprouve le jour , et sur la froidure pénétrante 
des nuits; le lecteur a pu voir combien nous 
eûmes à souffrir du naufrage de notre chaloupe 
à la baie du Géographe (tom. I, chap. v); il se 
rappellera peut-être à quelles anxiétés je me 
trouvai de nouveau réduit, lorsque, égaré sur 
l'île Bernier, je tombai de fatigue et d'épuise- 
ment sur les sables : alors aussi le froid le plus 
vif tourmentoit les hommes qui m'attendoient 
au rivage, et les empêchoit de se livrer au 
sommeil , malgré les feux énormes dont ils s'é- 
toient pour ainsi dire environnés. Des obser- 
vations analogues ont été rapportées dans le ix e 
et dans le x e chapitre ; là , M. Freycinet nous 
apprend lui-même que les montres marines 
du Naturaliste eurent tellement à souffrir de ces 
alternations extraordinaires d'une chaleur brû- 
lante et d'un froid excessif, que le capitaine 
Hamelin fut obligé de les faire revenir promp- 



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EN EUROPE. 297 

tement à bord, et de lever l'observatoire qu'il 
avoit établi sur cette même presqu'île ( tom. I , 
pag. 387 ) où se trouvent les terriers et les ca- 
banes qui nous occupent. L'influence funeste de 
ces variations atmosphériques ne se fit pas sentir 
avec moins d'énergie à ceux des ouvriers du Na- 
turaliste qui , pour les réparations de la chaloupe 
de ce navire, étoient obligés de séjourner à 
terre. Malgré les tentes et les couvertures de 
laine qui protégeoient ces hommes , la plupart 
d'entre eux furent attaqués de diarrhées abon- 
dantes, qu'il ne fut possible de guérir qu'en rap- 
pelant les malades à bord; diarrhées que lé 
respectable médecin du Naturaliste , M. Bellefin , 
crut devoir, et sans doute avec raison, exclusi- 
vement attribuer aux vicissitudes prodigieuses 
de l'atmosphère dans ces parages. {Voy. Appli- 
cations utiles de la météorologie à l'hygiène na- 
vale. Bulletin méd. avril 1808 , pag. 3o. ) 

Tous ces faits , et plusieurs autres encore 
qu'il me seroit facile de rapporter ici, s'accordent 
parfaitement avec le résultat des observations 
météorologiques que j'ai faites sur ces bords, et 
3 l'égard desquelles il devient nécessaire d'entrer 
dans quelques détails. 

Trois époques distinctes peuvent être assignées 



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298 DU PORT JACKSON 

aux modifications journalières de l'atmosphère : 
la première s'étend de midi au soir; la seconde 
comprend la nuit tout entière , et la troisième 
se rapporte au temps qui s'écoule entre le lever 
du soleil et l'élévation de cet astre au méridien. 

I re époque. Dans un pays si voisin des tro- 
piques, sous un ciel toujours si pur, le soleil, 
au plus haut point de sa carrière, brille d'un 
éclat extrêmement vif; la chaleur dont il pénè- 
tre tous les corps est naturellement excessive* 
et tout concourt encore à en accroître l'inten- 
sité; les calmes, qui ont lieu plus particulière- 
ment à cette heure du jour, l'aridité du sol* 
l'absence des bois et des forêts , et, par-dessus 
tout, la blancheur des sables qui réfléchis- 
sent les rayons de cet astre, et les rendent in- 
soutenables. Alors le thermomètre , observé à 
l'ombre , et à une époque correspondante aux 
mois de novembre et de décembre de nos cli- 
mats, s'élève au-delà de a4, et quelquefois même 
de 25 d . L'hygromètre n'indique pas encore une 
très-forte portion d'humidité ; ses variations mé- 
ridiennes , à l'ombre et derrière les dîmes , 
étoient ordinairement comprises entre 80 et 
88 d ; mais bientôt, soumise à l'action puissante 



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EN EUROPE. 299 

d'une haute température, la surface des mers 
s'échauffe ; elle paroît quelquefois comme toute 
fumante : une énorme quantité de vapeurs s'élève 
dans l'atmosphère; elle y forme une sorte de 
voile léger , qui se dissipe insensiblement à me- 
sure que l'évaporation diminue avec la chaleur , 
et que l'eau vaporisée parvient à se mêler d'une 
manière plus intime, et pour ainsi dire à se 
dissoudre dans l'air. 

11 e époque. A peine le soleil s'est abaissé sous 
l'horizon, que la diminution de la chaleur et 
l'accroissement de l'humidité deviennent de plus 
en plus rapides; alors, en effet, les vapeurs 
élevées durant le jour, ne pouvant plus rester 
suspendues dans une atmosphère trop refroidie, 
se condensent, et se précipitent vers la terre 
avec une telle abondance, que sur les 4 à 5 
heures du matin on diroit plutôt d'une pluie 
très- fine que d'une rosée. L'hygromètre depuis 
long - temps est arrivé au terme extrême de l'hu- 
midité; le thermomètre se soutient à peine de - 
10 à 1 2 d , et quelquefois même je l'ai vu au - des- 
sous de 8 d . C'est surtout à cette dernière par- 
tie de la nuit qu'appartient la froidure pénible 
dont j'ai tant de fois parlé; elle est d'autant plus 



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3oo DU PORT JACKSON 

insupportable et plus pernicieuse , qu'elle suc- 
cède plus brusquement à la chaleur suffocante 
du jour. 

111 e époque. Cependant , à mesure que la 
rosée tombe ainsi , Fair s'épure , et l'humidité 
diminue : souvent une petite brise de l'est sur- 
vient; elle se fait distinguer par une douce tem- 
pérature et par une grande sécheresse ; sous son 
influence , la dissolution des vapeurs qui pou- 
voient rester encore suspendues dans les couches 
inférieures de l'atmosphère ne tarde pas à s'o- 
pérer; la sérénité devient parfaite, et l'hygromè- 
tre, du 100 e degré de son échelle, redescend 
précipitamment jusqu'au 80 e , et même au 60 e . 
. Tel est le cercle ordinaire des révolutions diur- 
nes de la température de ces rivages; à une ma- 
tinée fraîche et très -sèche succède une journée 
brûlante, terminée par une nuit excessivement 
humide et froide. 

Victime de ces vicissitudes meurtrières , l'ha- 
bitant de cette terre malheureuse eût bientôt 
succombé sans doute, si, dirigé par un instinct 
toujours sûr , il n'avoit cherché de bonne heure 
les moyens de se prémunir contre leur malignité. 

Le premier de ces moyens est incontestable- 



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EN EUROPE. 3oi 

ment celui de se préparer des abris, disposés de 
manière à fournir, pendant le jour un ombrage sa- 
lutaire , et durant la nuit un asyle indispensable 
contre la froidure et l'humidité. Cette double in- 
tention se révèle au premier coup d'œil, non-seu- 
lement par la forme des cabanes que nous avons 
décrites , mais encore par la disposition de leur 
ouverture, et le choix des matériaux dont elles 
se composent; on la retrouve jusque dans ces 
feux qui, placés précisément en face de la porte, 
et tout près des habitations , peuvent répandre 
une douce chaleur au -dedans, et repousser à 
l'extérieur ces innombrables légions de petits 
tanabus qui nous poursuivoient impitoyablement 
partout. 

Quelques avantages que l'indigène» puisse reti- 
rer de cet ensemble de précautions, ils cessent 
d'exister pour lui lorsqu'il est contraint à s'éloi- 
gner pour aller à la recherche des alimens dont 
il a besoin. Sans doute l'expérience lui aura sug- 
géré, dans ces cas, la même ressource qu'elle ré- 
véla aux indigènes de l'Afrique et de l'Améri- 
que ' , celle de s'ensevelir au milieu des sables. 

i Voyez J. Long. , Voyage de l'Amérique septentrionale , 
pag. iao; et Raveneau de Lussan, Journ. d'un voyage à la 
mer du Sud, en 1684. 



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3o2 DU PORT JACKSON 

Cette pratique singulière, dont plusieurs voya- 
geurs ont parlé , mérite d'autant mieux de nous 
arrêter un instant ici , qu'elle se rattache d'une 
manière plus intéressante à l'objet de nos recher- 
ches actuelles. Ce fut dans ce but que je crus 
devoir entreprendre , lors de notre séjour à l'île 
Bernier, quelques expériences directes sur la 
température de l'intérieur des sables qui recou- 
vrent par tout cette île. Pénétrés profondément 
par la chaleur du jour , ils conservoient en effet 
durant la nuit une température beaucoup plus 
élevée et beaucoup moins variable que celle de 
l'atmosphère. Le thermomètre de Réaumur, 
plongé sous ces sables à la profondeur de a pieds 
à i pieds et demi, ne descendit pas au-dessous 
de i6 d , et les variations de l'hygromètre se por- 
tèrent assez régulièrement de 75 à 80 d , tandis 
que le même instrument, à la même heure et au 
même lieu, éprouvoit des oscillations de a5 à 
3o d , et que le thermomètre descendoit de il\ à 
12 et io d . 

Ainsi les usages les plus extraordinaires des 
peuples se rapportent souvent à l'étude la plus 
rigoureuse des phénomènes de la nature. 

C'est au même esprit d'observation, ou, pour 
mieux dire, au même instinct de besoin, qu'ap- 



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EN EUROPE. 3o3 

partient l'origine des retraites souterraines que 
j'ai décrites. En effet, toujours errant sur le ri- 
vage, poussant au loin ses excursions journaliè- 
res, l'indigène, épuisé de fatigue et de chaleur, 
eut souvent occasion de se reposer à l'ombre de 
quelque antre profond, de quelque grotte creu- 
sée par la nature; il dut souvent y chercher un 
abri contre des averses soudaines; il dut enfin y 
trouver, au milieu des nuits les plus froides, 
une température plus douce et plus égale que 
dans sa cabane : de tels endroits dès lors du- 
rent l'attacher davantage, et sans doute il .s'y 
fixa de préférence , toutes les fois qu'il put dé- 
couvrir aux environs des moyens certains d'exis- 
tence. 

Dans le cas contraire, il dut, en s éloignant à 
regret de ces cavernes hospitalières , emporter le 
sentiment de leurs avantages. Ce regret devint 
encore plus vif, lorsqu'au retour de l'hiver il se 
vit assailli dans sa cabane par des vents plus im- 
pétueux et plus humides, par des averses plus 
répétées et plus pesantes, par des intempé- 
ries de l'air plus brusques encore et plus meur- 
trières. 

Ainsi livré aux injures des élémens, le mal- 
heureux indigène de la terre d'Endracht fut 



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3o4 DU PORT JACKSON 

contraint de déposer un instant son apathie na- 
turelle : il arma son bras d'un morceau de bois 
pointu; le rivage voisin se compose partout d'une 
substance calcaréogréeuse peu dure, il osa l'at- 
taquer, et bientôt il vit ses efforts* payés des plus 
grands avantages. 

Dans ces espèces d'asyles souterrains, il trouve 
en effet durant le jour ,une intensité d'ombre, 
une fraîcheur salutaire que sa cabane ne sauroit 
lui offrir; pendant la nuit au contraire il y est 
moins accessible aux impressions du froid et de 
l'humidité; les légions d'insectes habitués à le 
poursuivre sur la plage ne sauraient l'atteindre 
ici; et du fond de sa petite caverne, il peut bra- 
ver impunément la fureur des ouragans et des 
averses, qui caractérisent surtout les régions 
équatoriales et celles qui les avoisinent. 

Tels sont les résultats de mes longues médita* 
tions sur cet intéressant objet. J'ai dû les pré j 
senter ici avec détails, afin de prouver de plus 
en plus combien il est indispensable, lorsqu'on 
veut approfondir l'étude de l'homme sauvage, 
de s'aider d'observations sur la nature physique 
du soi. Modifié sans cesse par l'influence des 
lois, des gouvernemens , de l'éducation , des idées 
politiques et religieuses, sans doute Vhomme sœ 



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EN EUROPE. 3o5 

cial est plus indépendant du climat et des sai- 
sons; sans doute leur action sur lui est moins gé- 
nérale et moins exclusive \ V homme sauvage, au 
contraire, dans chacune des circonstances par- 
ticulières de son existence , se trouve heurté par 
elle ; partout elle doit le plier à son gré, et le mo- 
difier dans sa constitution physique, dans ses 
mœurs, dans ses habitudes, dans ses arts nais- 
sans et grossiers ; die doit principalement exer- 
cer un empire absolu sur lui dans tout ce qui â 
trait aux besoins physiques, et aux moyens de 
s'y soustraire ou d'y pourvoir. 

Déjà depuis plus d'une heure il étoit nuit 
lorsque je fus de retour au mouillage de notre 
chaloupe*; la course que je venois de faire m'a- 
voit ôté tout espoir, non-seulement pour le len- 
demain , mais encore pour le reste de la relâche. 
Je me déterminai à ne plus différer mon excur- 
sion vers la côte orientale de la presqu'île. Le 
commandant avoit défendu à M. de Montbazin 
de me donner aucune espèce d'escorte; mais no- 
tre jardinier, le bon et laborieux M. Guichënot * 
qui ne trouvoit pas plus de plantes que moi de 
coquillages sur cette partie de la côte , s'offrit avec 
empressement à m'accompagner, et M. Petit se 
décida aussi à venir avec nous. 

III. 20 



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3o6 DU PORT JACKSON 

A peine avions-nous fait un demi-mille, que 
nous parvînmes à des espèces d'étangs d'eau sa- 
lée , sur les bords desquels on voyoit partout une 
grande abondance de sel marin cristallisé. Un 
matelot de la chaloupe qui venoit également 
d'arriver à ce lieu, repartit aussitôt pour pré- 
venir l'officier, qui ne tarda pas à s'y rendre. 

Les étangs dont il s'agit sont très-peu profonds; 
le terrain qui les environne ne nourrit d'autres 
végétaux qu'une espèce de salicorne, qui parois- 
soit languissante et rabougrie. La chaleur de l'été, 
au milieu duquel nous nous trouvions alors, 
avoit fait évaporer toute l'eau de ces étangs, et 
cristalliser leur sel en une couche de l'épaisseur 
de quatre lignes environ , qui couvrait ' la sur- 
face du sol; l'intérieur même du terrain en étoit 
imprégné à la profondeur de plus d'un pouce. 
Au milieu de cette plaine saline, je découvris, lé 
premier, une espèce de puisard qui paroissoit 
assez profond, et dont l'ouverture n'avoit pas 
moins de 18 à 20 pieds de diamètre. Toutes ses 
parois étoient revêtues dé cristallisations salines, 
parmi lesquelles on en distinguoit quelques-unes 
d'une belle couleur rose. 

Après avoir observé ces étangs, et recueilli 
divers échantillons du sel qu'ils contenoient, je 



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EN EUROPE. 3o? 

poursuivis ma route avec nies deux compa- 
gnons. Il étoit environ dix heures du matin lors- 
que nous arrivâmes à la c6te orientale de la 
presqu'île. AWs toutes tnes présomptions se 
tournèrent en certitude: nous trouvâmes ces 
bancs de sable, ces flots paisibles et ces beaux 
coquillages que nous venions chercher sur ce 
point. A la faveur des attérissemens , on pouvoit 
s'avancer à de grandes distances, ayant à peine 
de l'eau jusqu'aux genoux, et il suffisoit en quel- 
que sorte de plonger la main au milieu des sa- 
bles pour en retirêi* les plus belles coquilles* 
Dans le même temps, diverses troupes de pois- 
sons évoluoient sans crainte autour de nous : 
on y distinguent entre autres des labres écla- 
t ans, des chétodons singuliers, diverses espèces 
de balistes, de scombres, de raies, de tétro- 
dons, et plusieurs grands squales. Un de ces 
derniers s'étant approché tout-à^coup de M. Pe- 
tit, celui-ci dans sa frayeur fit feu sur l'a- 
nimal. 

Ne doutant pas que les sauvages dont nous 
venions d'apercevoir des traces récentes sur la 
grève , ne s'empressassent d'y revenir à ce brniit , 
je proposai à mes compagnons de quitter aussi- 
tôt la mer pour aller reprendre nos vêtemens et 



ao* 



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3o8 DU PORT JACKSON . 

nous cacher dans les broussailles. M. Guiche- 
not n'hésita pas à se rendre à ma proposition; 
mais l'imprudent M. Petit s'obstina, malgré nos 
prières, à rester dans la mer, en affectant même 
de se railler de notre prudence. Son indiscrète 
sécurité ne tarda pas à faire place à l'épou- 
vante. 

En effet, nous n'avions pas encore fini de nous 
vêtir, M. Guichenot et moi, lorsque des cris ter- 
ribles se firent entendre, et en même temps nous 
aperçûmes une troupe de sauvages qui, du som- 
met d'une dune voisine du cap Guichenot > se pré- 
cipitoient sur la grève. A cette vue, M. Petit, plein 
de terreur, saisit à la hâte quelques-uns de ses 
vêtemens, et accourt à moitié nu pour venir 
nous rejoindre. Après avoir doublé une pointe 
voisine qui ncJus cachoit aux sauvages, nous 
nous arrêtâmes M. Guichenot et moi pour atten- 
dre M. Petit et concerter nos préparatifs de dé- 
fense ; toutes nos armes consistoient en un fusil 
et deux pistolets; nous les chargeâmes à double 
et triple balles, nous retouchâmes gaos pierres, 
et après nous être bien promis def ne faire feu 
qu'à la dernière extrémité, mais à bout portant, 
nous reprîmes notre route le long de la grève. 

Les sauvages ne tardèrent pas à doubler la 



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EN EUROPE. 3op 

pointe qui les avoit quelque temps dérobés à 
notre vue. Dans leur course rapide, ils pous- 
soient des clameurs terribles et menaçantes. Déjà 
ils n'étoient plus qu'à cent cinquante pas; toute 
retraite ultérieure n'eût servi qu'à les enhardir. 
Nous fîmes volte-face, et marchâmes avec assu- 
rance à leur rencontre. Cette manœuvre parut 
uç instant les déconcerter ; ils s'arrêtèrent. L'un 
d'eux s'avança seul en nous faisant divers ges- 
tes , et nous adressant des paroles fort animées 
qui nous parurent être une espèce d'invitation 
à l'un de nous de se détacher de même pour s'a- 
boucher avec lui. Une entrevue de ce genre, 
dans la position difficile où nous nous trouvions, 
étoit précisément ce qu'il nous importoit le plus 
d'éviter/ Indépendamment, en effet, de l'isole- 
ment où nous nous trouvions réduits, il étoit 
à craindre que le nombre des sauvages n'aug- 
mentât d'un instant à l'autre, et que nos moyens 
de défense, si foibles déjà, ne devinssent tout- 
à-fait inutiles; enfin nous ne savions que trop^ 
par notre propre expérience, combien il est dif- 
ficile de se débarrasser de ces hommes farouches, 
lorsqu'on s'est commis avec eux sans des forces 
suffisantes pour prévenir ou repousser leurs at- 
taques. Bien loin donc de consentir à nous di* 



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3io DU PORT JACKSON 

viser, nous continuâmes à marcher de iront, ré-» 
solus , au besoin , à vendre chèrement notre vie, 
Les naturels ne nous attendirent pas; et quoi- 
qu'ils fussent au nombre de quatorze , tous ar- 
més de sagaies et de casse-têtes pareils à ceux 
de la Nouvelle-Galles {pi. 3o.), çiprès quelques 
momens d'incertitude et de délibération , ils tour-* 
nèrent le dos, en se dirigeant vers le point {le 
la côte d'où ils étoient partis. Cette espèce de 
retraite se faisoit à pas lents et sans apparence 
de crainte ni de désordre. Pour donner nous- 
mêmes aux indigènes une plus haute idée de 
notre confiance et de notre courage, nous les 
suivîmes à une très-petite distance, en réglant 
notre marche sur 1^ leur, sans chercher à les joint 
dre. Ce fut ainsi que nous arrivâmes jusqu'au 
pied du cap Guichenot; ils y gravirent avec une 
promptitude admirable, et s'arrêtèrent au som^ 
met. De là, multipliant les cris et les gestes, ils 
sembloient insister sur ce que l'un de nous se 
détachât pour arriver jusqu'à eux. Après leur 
avoir répondu quelque temps par des cris et des 
gestes analogues, nous leur fîmes une espèce 
d'adieu , et reprîmes tranquillement notre che- 
min le long du bord de la mer. A peine nous 
les eûmes perdus de vue, que nous franchîmes 



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EN EUROPE. 3n 

les dunes pour rentrer dans l'intérieur du pays, 
et traverser la presqu'île. Mais avant d'arriver à 
cette triste et dernière partie de notre histoire , 
il convient de terminer d'abord tout ce qui con- 
cerne les hommes dont je viens de parler. 

Les plus anciennes chroniques que nous ayons 
sur cette partie de la Nouvelle -Hollande nous 
la représentent comme habitée par une race de 
géans redoutables; Vlaming, en 1697, parle des 
empreintes gigantesques de pieds humains qu'il 
observa sur les bords de la rivière des Cygnes, à 
la terre d'Edels; deux de nos officiers, MM. Hei» 
risson et Moreau, en avoient rencontré de sem- 
blables en remontant la même rivière ( tom. I er , 
pag, 357 ) ; M. L. Freycinet , à son tour, avoit été 
saisi d'étonnement à la vue d'une empreinte de 
ce genre, qu'il trouva à la baie des Chiens- 
Marins ( tom. I er , pag. 384 )• 

Ces rapprochemens divers, auxquels ne man- 
quoient pas de se livrer les amis du merveilleux 
( car on en comptait aussi quelques-uns parmi 
nous ) , leur • paroissoient être , avec le double 
rapport de nos pêcheurs, sinon des démonstra- 
tions rigoureuses, au moins des probabilités bien 
fortes en faveur de l'existence d'une race d'hommes, 
géans sur ces bords. 



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3ia DU PORT JACKSON 

Le résultat des observations que nous pûmes 
faire à cet égard suffiroit seul pour détruire une 
telle hypothèse. Des quatorze naturels dont il 
vient d'être question , un seul paroissoit avoir 5 
pieds 4^5 pouces; c'étoit celui-là même qui 
marchoit à la tête de la bande, et qui nous avoit 
plus particulièrement harangués. A cet individu 
près, tous les autres étoient d'une taille ordi-* 
naire, même petite; et nous distinguâmes bien 
en eux cette foiblesse des membres, cette gra-. 
çilité des formes, qui caractérisent les diver- 
ses peuplades de la Nouvelle-Hollande (tom. II, 
pag. 407, 43 1 ). D'un autre côté, MM. Sainte 
Criq et Bailly, dans l'attaque qu'ils eurent à sou- 
tenir contre les homipes farouches de cette même 
presqu'île ( tom. I er , pag. 387 ), ne leur trou- 
vèrent rien de plus extraordinaire que nous, 
soit dans la taille, soit dans le courage. Il n'est 
pas jusqu'aux dimensions des cabanes et des sou- 
terrains que j'ai décrits, qui ne démentent l'exil 
tence de ces nouveaux géans du sud. 

A peine étoit-jl une heure apr^smidi, lorsque 
nous nous remîmes en route poui* retourner à la 
chaloupe; chargés des^ plus riches collections de 
ces bords, nous nous félicitions, mes compa- 
gnons et moi, du résultat heureux de notre* 



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EN EUROPE. * 3x3 

entreprise, et nous étions bien loin de soup- 
çonner le péril imminent qui nous menaçoit 
alors. 

Bientôt, en effet, par une suite de circonstan- 
ces qu'il seroit inutile de rapporter ici, nous 
nous trouvâmes égarés au milieu des broussailles 
qui couvrent la presqu'île. Le soleil étoit encore 
au plus haut point de sa carrière ; sa chaleur , 
réfléchie par les sables blancs, étoit insupporta- 
ble; nul souffle de vent ne rafraîchissoit l'atmos- 
phère, et les végétaux misérables parmi lesquels 
nous errions, ne pouvoient nous fournir aucune 
espèce d'ombrage; une soif ardente nous tour- 
mentoit, et nous manquions également de bois- 
son et de nourriture. Dans cet état, trois heures 
entières furent employées à une marche des plus 
soutenues et des plus pénibles, au bout de la- 
quelle, en redescendant au rivage, nous nous 
trouvâmes à une demi-lieue du point d'où nous 
étions partis 

Le triste essai que nous venions de faire ne 
nous permettant pas dé tenter une seconde fois 
le passage de la presqu'île, nous nous détermi- 
nâmes à suivre le contour de la grève, quelque 
long que ce dernier chemin dût être. 

Cependant le soleil s'étoit abaissé vers l'ouest, 



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3i4 DU PORT JACKSON 

il frappoit en plein contre le revers des dunes 
que nous avions à prolonger : cette réverbéra- 
tion ajoutoit à l'excès d'une chaleur que le calme 
de l'atmosphère et des eaux rendoit suffocante. 
Nous ne tardâmes pas à en ressentir les funestes 
effets; une sueur excessive et continuelle résol- 
voit nos corps. Notre foiblesse fut bientôt à son 
comble : vainement nous nous remplissions la 
bouche de petits cailloux pour déterminer l'af- 
flux de quelques gouttes de salive, la source en 
paroissoit tarie; un sentiment de sécheresse et 
d'aridité pénible, une insupportable amertume, 
nous rendoient la respiration difficile et en quel- 
que sorte douloureuse; nos jambes tremblantes 
ne pouvoient plus nous soutenir; à chaque in- 
stant nous tombions les uns ou les autres, et 
nous étions long-temps avant de pouvoir nous 
relever. 

Ce fut alors que je me vis contraint d'aban- 
donner la plus grande partie des riches collec- 
tions que je venois de conquérir au prix de tant 
de dévouement et de périls, et que le bon M.Gui- 
chenot avoit eu la complaisance de m'aidera traî- 
ner jusque là : mais bientôt, accablé lui-même 
sous le poids de la fatigue , de la chaleur, de la soif 
et de la faim , il tomba sur le sol, pâle, défiguré, 



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EN EUROPE. 3i5 

les yeux presque éteints. Tous nos secours furent 
impuissans; il ne pouvoit plus se relever; il vou- 
loit, disoit-il, mourir sur ce point. En attendant 
que notre malheureux compagnon eût repris 
quelque force, je proposai à M. Petit de nous 
plonger dans l'eau de m^r jusqu'à la poitrine, et 
d y rester quelques instans, bien assuré d'avance 
que cette espèce dç bajn apporteroit^n peu d'al- 
légement à nos peines l . L'effet surpassa de beau- 
coup toutes mes espérances; une douce fraîcheur 
sembloit pénétrer par tous les pores; notre bou- 
che devint moins brûlante; le tiraillement péni- 
ble que nous ressentions dans l'estomac et le bas- 
ventre cessa comme par enchantement; nous 

sentîmes renaître quelque vigueur; en un 

mot , ce bain salutaire nous arracha vraisem- 
blablement à la mort ; sous sa douce influence , 
M. Guichenot parut se ranimer. Pour prolonger 
les bons effets que nous en éprouvions, nous 
résolûmes, après avoir abandonné une partie 

» « Lorsqu'il se sentoit accablé de fatigue (Cook parle 
» d'un de ses matelots perdu sur l'île de Noël ), il se désha- 
» billoit, se mettoit pendant quelque temps dans les basses 
» eaux qu'on voit sur la grève, et il dit que cette manière 
» de se rafraîchir ne manqua jamais de le soulager. » Cook, 
3 e Voyage; tom. H, pag. 3 28. 



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3i6 DU PORT JACKSON 

de nos vètemens et nos chaussures, de continuer 
à marcher dans la mer. Au coucher du soleil, 
une petite brise s'éleva du large ; nous sortîmes 
de l'eau pour reprendre le chemin de la grève , et 
cheminer, s'il étoit possible, un peu plus vite. 
Notre épuisement ne tarda pas à se renouveler, 
et la nuit vint nous surprendre au milieu des 
plus pénibles efforts. Après nous être traînés de 
pointe en pointe , nous aperçûmes enfin un grand 
feu, que nos compagnons avoient allumé pour 

nous servir de point de reconnoissance Cette 

vue ranima momentanément notre courage , et 
nous parvînmes au lieu du rendez-vous à dix 
heures et demie du soir. Mais en ce moment la 
prostration de nos forces étoit à son comble; à 
moins de deux cents pas , nous tombâmes comme 
inanimés sur la grève. Nos bons compagnons 
s'empressèrent d'accourir; ils nous relevèrent, 
ils nous soutinrent, et, disposant plusieurs feux 
autour de nous, ils parvinrent à rallumer le flam- 
beau d'unç vie prête à s'éteindre. Leur empres- 
sement étoit d'autant plus vif, que déjà ils avoient 
perdu l'espoir de nous retrouver. Mon ami M. de 
Montbazin avoit envoyé. de toutes parts des dé- 
tachemens à notre recherche , et l'inutilité de ces 
tentatives le portoit à croire que nous étiona 



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EN EUROPE. 3i 7 

tombés sous les coups des sauvages. Son amitié 
généreuse ne s'étoit pas bornée à ces soins; il 
avoit refusé d'obéir à Tordre trois fois répété 
que le commandant lui avoit donné de repartir 
pour le bord, en faisant tirer trois fois le ca- 
non du vaisseau. Les motifs de sa désobéissance 
étoient si impérieux , qu'il ne doutoit pas 
qu'elle ne fut approuvée par le commandant 

lui-même 

Cependant nos peines étoient bien loin d'avoir 
atteint leur dernier terme. Il ne restoit sur la 
chaloupe aucune espèce de nourriture ou de 
boisson 1 ; il fallut passer la nuit entière étendus 

. i Parmi les principales causes de nos désastres, il faut comp- 
ter surtout l'inconcevable opiniâtreté de notre commandant 
à ne jamais prendre à bord de ses vaisseaux que la quantité 
de vivres rigoureusement nécessaire pour le temps qu'il se 
proposoit de consacrer à chacune de ses campagnes, sans 
jamais tenir compte des difficultés ou des obstacles impré- 
vus qui pouvoient en prolonger la durée. Les mêmes calculs 
produisoient des résultats non moins déplorables sur nos 
embarcations; chacune d'elles ne recevoit, en partant, que 
les vivres absolument indispensables pour le nombre des 
hommes qu'elle portoit, et pour celui des jours qu'ils étoient 
censés devoir employer à leur mission. Il en étoit de même s 
pour les divers campemens que nous établissions à terre. 
De là, ces privations pénibles, qui pesoient sur nous à la 



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3i8 DU PORT JACKSON 

sur le sable, dans nos vêtemens tout trempés 

d'eau de mer. Pour comble de malheur , un 

moindre contrariété que nous éprouvions dans nos opé- 
rations générales ou particulières. 

Il n'étoit pas jusqu'au système de distribution de l'eau 
qui ne fût essentiellement vicieux. Ainsi, pour me borner 
au cas particulier dont il s'agit maintenant, la ration jour- 
nalière étoit d'une pinte par homme. Cette quantité, déjà 
si modique pour les individus qui restoient à bord du na- 
vire, devenoit absolument insuffisante aux besoins des ma- 
telots qui, sous un soleil brûlant, dévoient ramer quelque- 
fois des journées entières; il en étoit de même pour les 
naturalistes, qui, par le genre de leurs recherches, étoient 
obligés de faire des courses lointaines sur ces plages arden- 
tes. Souvent le cri du besoin, plus impérieux que la voix 
de la raison, rédui'soit les plus sobres à consommer, dans 
quelques heures, ce qui devoit leur servir pour la, jour- 
née, et à s'abandonner ainsi aux angoisses les phis déchi- 
rantes Il n'étoit pas , sous des prétextes d'économie non 

moins funestes , jusqu'aux armes, jusqu'aux boussoles même, 
qu'on ne refusât souvent à nos embarcations 

Sans doute il est pénible d'avoir de tels détails à rappor- 
ter; mais ils intéressent trop essentiellement le succès et 
même le salut des navigateurs qui doivent courir la même 
carrière que nous, pour que ce ne fat pas une sorte de 
crime de les leur taire ; et s'il est vrai que la leçon du mal- 
heur soit susceptible de se graver plus profondément dans le 
cœur de l'homme, puisse celle que nous leur aurons fournie 
rester toujours présente à leur pensée !.... 



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EN EUROPE. 3i 9 

brouillard épais, qui s'éleva le lendemain matin 
à la surface des flots, ne nous permit pas, faute 
de boussole ! de rejoindre le navire avant deux 
heures du soir. Alors nous nous trouvions réduits 
au plus déplorable état. Depuis quarante-quatre 
heures nous n'avions ni bu ni mangé, et nous en 
avions marché quatorze. Pâles et tremblans , les 
yeux caves, la physionomie éteinte, à peine 
nous pouvions nous soutenir, à peine je pouvois 
distinguer les objets ; je n'entendois presque 
plus * , et ma langue desséchée se refusoit à la 
parole. 

Tout le monde , en nous voyant ainsi dé- 
faillans, se sentit pénétré de compassion et d'in- 
térêt; c'étoit à qui nous témoigneroit les soins 
les plus doux, les sollicitudes les plus affec- 
tueuses Notre commandant seul resta pour 

nous ce qu'il avoit été jusqu'alors pour tous ses 
misérables compagnons... En vain, M. de Mont- 

i « Et pour un de nos misères, quand nous fûmes arrivés 
» à Nantes , nous fûmes environ huit jours oyans si dur , 
» et ayant la vue si offusquée , que nous pensions devenir 
» sourds et aveugles. » De Léry, Hist. de la navigation , etc., 
pag. 420. 

Cet effet de l'imagination sur les organes de la vue et 
de l'ouïe me paroît digne de l'intérêt des physiologistes. 



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3*o DU PORT JACKSON 

bazin rapportait douze à quinze cents livres de 
sel d'une expédition qui ne devait pas, d'après 
les instructions qu'il avoit reçues , en produire 
dix livres ; le commandant lui fit un crime de 
ne pas nous avoir abandonnés tous les trois ( ce 
sont les expressions de ce chef) : il le condamna 
à payer 10 francs par chaque coup de canon 
tiré pour son rappel; et cet affreux jugement, 

il osa l'inscrire sur son journal Homme mal* 

heureux ! j'avois, pour lui sauver la vie à Timor, 
partagé avec son médecin la foible provision de 
l'excellent quinquina que je conservois pour 

moi-même (tom. I, pag. 332) Les soins les 

plus touchans de l'estime et de l'amitié ne 
purent prévenir une fièvre violente qui se dé- 
clara dès le soir de notre retour, et qui me 
retint plusieurs jours au lit. M. Guichenot fut 
également très-malade , et nous eûmes l'un et 
l'autre beaucoup de peine à nous rétablir de 
l'épuisement où nous étions tombés. 

Tandis que ces divers événemens se passoient 
au mouillage de la corvette, M. L. Freycinet exé- 
cutoit d'intéressans travaux dans la partie nord 
de la baie. Naviguant pendant cinq jours entiers 
au milieu des hauts-fonds, cet habile officier 
étoit parvenu à sonder tous les points , à fixer la 



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EN EUROPE. 3a i 

position de tous les bancs, à déterminer toutes 
les passes, complétant ainsi le bel ensemble de 
ses anciens travaux géographiques sur la vaste 
baie dont il s'agit, et préparant à notre expédi- 
tion Tune dès cartes les plus importantes dont 
elle ait enrichi la science nautique i . 

Sous d'autres rapports j l'expédition de M* Ran- 
sonhet dans le havre Hamelin mérite de nous 
occuper à son tour. L'objet essentiel de cette 
expédition, ainsi que nous l'avons déjà dit, étoit 
de se procurer le plus grand nombre possible de 
ces tortues dont, à bord du Naturaliste, on avoit 
fait une pêche si riche et si facile ( tom. I , 
pag. 391): malheureusement là saison étoit peu 
favorable à nos recherches, et M. Ransonnet 
put à peine en huit jours se procurer douze 
de ces animaux aux mêmes lieux où nos compa- 
gnons les avoient, autrefois, rencontrés par 
milliers ». Cette rareté des tortues est aussi sim- 

1 Cette carte, dont nous ne présentons ici ( pi. 14 ) 
qu'une foible réduction , a été publiée , avec tous ses détails, 
dans la partie Géographique de notre Voyage , qui a paru 
sous les auspices du Ministre de la marine. 

2 ïiOrs du premier séjour du Naturaliste dans la baie des 
Chiens-Marins, les tortues étoient si abondantes sur l'île 

III. 21 



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322 DU PORT JACKSON 

pie à expliquer qu'elle étoit facile à prévoir. 
C'est au printemps, en effet, que ces amphibies 
s'approchent des îles désertes et sablonneuses , 
pour y déposer leurs œufs et les faire éclore à 
la chaleur du soleil : ils séjournent à terre aussi 
long-temps que l'éducatioi* de leur jeune famille 
l'exige; après quoi ils regagnent la haute mer, 
où ils vivent habituellement. Un petit nombre 
d'individus foibles ou malades restent seuls au 
rivage, et ce fut parmi ces derniers que nous 
pûmes nous en procurer quelques-uns. 

Ainsi l'habitation des tortues marines , comme 
celle des phoques, est essentiellement subor- 
donnée à la marche des saisons } et le navigateur 
prudent doit tenir compte de cette circons- 
tance, pour ne pas être trompé dans ses recher- 
ches et dans les spéculations commerciales qu'il 

Faure, que ceux de nos gens qui la découvrirent purent 
dans quelques instans en remplir leur canot; il n'y avoit 
absolument qu'à les prendre. Après avoir dépecé huit de 
ces tortues pour se débarrasser de leurs carapaces et des 
viscères , ils en rapportèrent dix-huit autres vivantes , qui 
pesoient de a5o à Soo livres chacune. Celles dont ilsn'avoient 
conservé que la chair étoient encore plus fortes. (Note 
communiquée par M. Ransonnet, qui se trouvoit, à 
l'époque dont il s'agit, embarqué sur le Naturaliste,) 



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EN EUROPE. 3*3 

Voudroit faire sur les animaux dont il s'agit. Il 
en faut dire autant de ces baleines qui nous 
avoient pour ainsi dire effrayés 1 par leur nom- 
bre, lors de notre premier mouillage à la baie 
des Chiens -Marins ( tom. I, chap, vi)> et dont 
nous ne rencontrâmes pas un seul individu à 
notre retour dans cette baie. 

Quelques détails assez intéressons se rattachent 
encore à l'expédition de M. Ransonnet; pendant 
son séjour sur l'île Faure, il recueillit plusieurs 
observations précieuses pour l'histoire de cette 
île. Nous allons les faire connoître ici. 

L'île Faure, située au milieu du havre Haine- 
Un , a 3 lieues de longueur environ, sur une 

1 Pour prouver que dette expression n'a rien d'exagéré , 
il suffira de rappeler ce que l'intrépide Dampier dit lui- 
même de ces baleines de la terre d*Endracht : 

« Notre navire en étoit environné de toutes parts 

» J'avoue que le bruit de leur souffle et le battement de leurs 
» queues, qui faisoit blanchir la mer comme s'il y eût eu 
» quelque brisant et que les vagues eussent donné contre des 
» rochers, nous imprimèrent une grande frayeur.» (Dampier, 
Voyage aux Terres australes , tom. IV 9 pag. 107.) 

JV. B. C'étoit à la même époque que nous, c'est-à-dire au 
printemps de l'hémisphère austral, que Dampier se trouyoit à la 
Nouvelle-Hollande. 

21. 



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3 2 4 DU Ï>ÔRT JACKSON 

largeur de 6 à 7 milles; elle est basse ^ stérile $ 
dépourvue de toute eau douce; sa surface est 
entièrement couverte de dunes sablonneuses, 
peu élevées, et mobiles; le fond du sol paroît 
formé d une espèce de grès calcaire , tout rempli 
de coquilles de diverses sortes. D'immenses bancs 
de sable enveloppent cette île de toutes parts * 
laissant à peine entre eux quelques intervalles, 
où ï*on trouve de 9 à 1 2 pieds d'eau. C'est surtout 
à ces endroits plus profonds qu'appartiennent 
les plantes marines dont les tortues se nour- 
rissent; ces amphibies eux-mêmes habitent plus 
particulièrement la côte occidentale de l'île. La 
partie de Test est infestée de requins d'une 
grandeur et d'une voracité également remar- 
quables : un de ces monstres faillit dévorer ce 
même Lefèvre qui m'avoit sauvé la vie aux 
îles Saint -Pierre ( tom. III, page 188); déjà il 
étoit renversé; le terrible squale alloit l'engloutir, 
lorsque trois autres matelots, accourus à ses 
cris, parvinrent à le soustraire à la gueule de 
l'animal. Furieux de se voir enlever sa proie, 
le requin s'élança à diverses reprises contre 
le matelot, parvint à lui arracher une partie 
de' ses vêtemens, et ne se retira qu'après avoir 
reçu cinq blessures. 



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EN EUROPE. 3*5 

Plusieurs fois nous avons indiqué d'intéressans 
rapports entre la nature du sol et celle des êtres 
vivans qui lui sont propres ; nous avons vu par- 
tout les diverses tribus d'animaux de terre ou 
de mer, correspondre à telles ou telles latitudes, 
à tels ou tels climats , s'accommoder exclusive- 
ment de telle ou telle température, de tels ou 
tels alimens, et ne pouvoir exister que là où se 
trouvent réunies toutes les circonstances phy- 
siques indispensables à leurs besoins. Ce n'est 
pas seulement au naturaliste que des considéra- 
tions de ce genre doivent être utiles; souvent le 
géographe peut en retirer de précieuses lumières; 
il peut souvent en déduire des conséquences du 
plus grand intérêt pour l'objet de ses recher- 
ches. Malheureusement, il faut l'avouer, cette 
partie si belle et si philosophique de. l'histoire 
naturelle est à peine ébauchée ; et les relations 
des voyageurs , qui devroient lui servir de base , 
n'offrent ordinairement que des inexactitudes ou 
des erreurs, au lieu des faits précis et des no- 
tions rigoureuses dont la science auroit besoin. 
Ce qui nous reste à dire encore sur la baie des 
Chiens - Marins fournira la double preuve de 
cette dernière assertion et de l'importance des 
recherches dont il s'agit. 



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3*6 DU PORT JACKSON 

Parmi les nombreuses observations que Dam* 
pier avoit faites à la baie des Chiens-Marins, il en 
étoit une d'autant plus importante à vérifier , 
qu'elle contrastait davantage avec tout ce que 
nous avions pu voir nous-mêmes dans ces pa- 
rages; je veux parler de cette tête d'hippopo* 
tame que le célèbre navigateur anglois préten- 
doit avoir trouvée dans l'estomac d'un requin i : 
il est, en effet, bien prouvé pour les natura- 
listes: 

i « Nous prîmes quantité de chiens marins que nos ma- 
» telots mangeoient de fort bon appétit. Nous en prîmes un , 
» entre autres , qui avoit 1 1 pieds de long : l'espace entre 
» les deux yeux étoit de 20 pouces, et il y en avoit 18 
» d'un coin de la bouche à l'autre. Son estomac étoit comme 
» un sac de cuir fort épais, et si dur, qu'à peine un cou- 
» teau bien affilé put le couper : nous y trouvâmes la tête 
» et lès os d'un hippopotame, dont les lèvres velues 
» étoient encore saines et la mâchoire ferme; j'en tirai plu- 
» sieurs dents, deux desquelles étoient de la grosseur du 
» pouce, et avoient 8 pouces de long; elles étoient déliées 
» au bout et un peu crochues; mais les autres n'avoient 
» pas plus de la moitié de cette longueur. L'estomac du 
» chien marin étoit rempli d'une gelée qui sentoit fort mau- 
* vais, ce qui ne m'empêcha pas de garder ses dents et sa 
» mâchoire, et de donner la chair à mon équipage, qui 
» eut soin de n'en laisser rien perdre. » ( Dampier, Voyage 
aux Terres australes, tom, IV, pag. 102.) 



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EN EUROPE. 3*7 

i° Que le véritable hippopotame ( hippopota- 
mus arnphibius , Lin. ) appartient exclusivement 
à l'Afrique; 

i° Que cet animal ne sauroit se passer d'eau 
douce ; 

3° Qu'on ne le trouve que dans les plus grands 
lacs et les principaux fleuves de l'Afrique, tels 
que le Nil, le Niger, le Sénégal, la Gambie, le 
Zaïre, la rivière Orange, etc. ; 

4° Qu'il est même assez rare de le voir des- 
cendre jusqu'à l'embouchure de ces fleuves ( ra~ 
rior ad ostia fluviorwri , Erxl. ), 

Mais, de ce qu'il est bien démontré que l'exis- 
tence de l'hippopotame se rattache essentielle- 
ment à celle des plus grandes réunions d'eau 
douce, l'observation de Dampier porteroit tout 
naturellement à conclure qu'il en existe de pa- 
reilles à la baie des Chiens - Marins : une telle 
conséquence se trouvant justifiée d'ailleurs par 
quelques particularités de la navigation du capi- 
taine anglois l , et surtout par l'ignorance ab- 
solue où il nous avoit laissés sur tous les dé- 
tails de ce vaste enfoncement, on ne sauroit être 
surpris que plusieurs géographes aient cru pou- 

i Op. cit. pag. io3, 104, io5. 



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3a8 DU PORT JACKSON 

voir fixer à ce point l'embouchure de l'une de 
ces grandes rivières qu'on s'obstine à vouloir don- 
ner à la Nouvelle -Hollande. Cette dernière hy^ 
potbèse ayant été complètement détruite par la 
belle reconnoissance de MM. Freycinet et Faure 
( tom. I, chap. x), il nous restoit à découvrir 
quel étoit l'animal qui pouvoit avoir trompé un 
observateur aussi habile que Dampier, et toutes 
nos recherches avoient été vaines jusqu'alors. Un 
heureux hasard nous fournit enfin la solution 
du problème, et cette dernière découverte fut 
encore le résultat de la mission de M. Ransonnet 
dans le havre Hamelin. 

Tout près de l'endroit où Lefèvre faillit être 
dévoré par un requin , gisoit étendu sur la grève 
un animal de 6 à 7 pieds de longueur, à demi 
décomposé déjà par la putréfaction, et qui parut 
à nos matelots assez différent des phoques , pour 
que ces bonnes gens crussent devoir m'en rap- 
porter au moins quelques débris ; ne pouvant se 
charger de la tête entière, à cause de la puan- 
teur extrême qu'elle exhaloit,ils en arrachèrent 
sept dents qu'ils vinrent m'offrir. Il me fut facile 
de reconnoître que ces dents avoient appartenu, 
à la vérité, à un animal herbivore, comme l'hip- 
popotame, mais qu'elles différoient essentielle^ 



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EN EUROPE. 329 

ment d'ailleurs de celles qui caractérisent ce 
dernier genre. Elles provenoient en effet d'un 
dugon, mammifère marin peu connu, et qui 
paroît être relégué dans l'océan Indien. « Cet 
» animal, dit Léguât (et cet ancien voyageur 
» est celui qui en parle avjec le plus de détail), 

» parvient jusqu'à la longueur de ao pieds 

» Il paît par troupeaux comme les moutons , 
» à 3 ou 4 pieds d'eau seulement...... Nous en 

» trouvions quelquefois trois ou quatre cents 
» ensemble, qui paissoient l'herbe au fond de 
» l'eau.... f . Nous n'avons pas remarqué que cet 

» animal vienne jamais à terre; je doute qu'il 
» put s'y traîner, et je ne croîs pas qu'il soit 
» ampmbie. » ( Léguât , tom. I , Voy. pag. 

94-96. ) 

« Ghacun de ces poissons prodigieux, dit Bar- 
» chewitç, avoit plus de six aunes de long; le 
» mâle étoit un peu plus gros que la femelle : 
» leur tête ressembloit à celle d'un bœuf.... Lors- 
» qu'on les tua, ils se promenaient, à quelques 
» toises de profondeur, et mangéoiént d'une 
» herbe verte qui croît sur le rivage. » (Barche- 
yâtz, Ost-Indian Reise-Beschreib. pag. 38 1. ) 

C'est à ce caractère d'herbivore, que le dugon 
seul dans ces régions partage avec l'hippopotame, 



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33o DU PORT JACKSON 

qu'il faut attribuer sans doute l'erreur de 
Dampier; erreur d'autant plus excusable, que 
ce célèbre voyageur n'avoit eu sous les yeux 
qu'une tête à moitié décomposée par la digestion. 
A l'égard des deux dents plus longues dont parle 
Darapier, et qui vraisemblablement auront aussi 
contribué à l'abuser, elles appartiennent égale- 
ment à l'hippopotame et au dugon, avec cette 
différence essentielle, que le premier de ces deux 
animaux les porte à la mâchoire inférieure , et le 
dernier à la mâchoire supérieure ; mais le silence 
du navigateur anglois exclut ici tout moyen de 
distinction , et même toute possibilité de compa- 
raison. 

Du reste, nous n'avons vu nous-mêmes aucune 
trace de dugon dans ces parages ; à moins peut- 
être qu'il ne faille rapporter à ce genre l'animal 
monstrueux qui, dans la rivière des Cygnes, 
causa tant d'épouvante à nos compagnons. Ce 
hurlement terrible, semblable au mugissement 
d'un bœuf y mais beaucoup plus fort , et quipa- 
roissoit sortir des roseaux {tom. I, pag. 35c)), ne 
sauroit appartenir, en effet, qu'à l'une des plus 
grandes espèces d'animaux que l'océan Indien 
nourrisse dans ses flots : or, de tous ceux que 
l'on y connoît, le dugon seul présente des di- 



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EN EUROPE. 33 1 

mensions analogues au bruit terrible dont il 
s'agit. Une telle présomption se trouve confirmée 
d'ailleurs par tous les détails que nous avons 
déjà donnés sur la rivière des Cygnes , ou plutôt 
sur le long bras de mer qu'on désigne sous ce 
nom. 

Ainsi, grâces à l'intérêt que de simples matelots 
vouloient bien, à l'exemple de leurs officiers, 
accorder à mes travaux, nous nous trouvons 
conduits à une solution aussi simple que précise 
de deux problèmes également importans pour la 
zoologie et pour l'histoire physique de la Nou- 
velle-Hollande. 

Toutes nos recherches à la baie des Chiens- 
Marins étant ainsi -terminées, nous appareillâmes 
le a3 mars au matin, pour nous porter directe- 
ment à la terre de Witt; et dès le lendemain, 
nous passâmes pour la sixième fois le tropique 
du capricorne. Le thermomètre se soutenoit alors 
de 20 à 24 degrés; le baromètre varioit de 28 
pouces à 28 pouces 2 lignes; le ciel étoit cou- 
vert, nébuleux, et l'hygromètre indiquoit de 
90 à 95 degrés d'humidité. A cet ensemble de 
phénomènes, il étoit facile de reconnoître les ré- 
gions équatoriales au milieu desquelles nous 
devions désormais naviguer. 



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33 2 DU PORT JACKSON 

Le 37, nous atteignîmes la hauteur du cap 
Nord^ouest, où finit la terre d'Endracht et cont- 
inence la terre de Witt. Les détails de la nou- 
velle campagne que nous fîmes sur ce périlleux; 
théâtre feront le sujet du chapitre suivant. 



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EN EUROPE. 333 



» < cemiM«»»t «*tet» t i»» t» »t MH > CKM i tHM 



CHAPITRE XXX \ 



DEUXIEME CAMPAGNE A LA TERRE DE WITT ; NOUVELLE 
REGONNOISSANGE DE l'aRCHIPEL BONAPARTE ; MOUIL- 
LAGE AUX ÎLES DE L'iNSTITUT; RENCONTRE DUNE 
FLOTTILLE MALAISE; PECHE DES HOLOTHURIES OU 
TRIPANS. 

Du aj mars au 19 avril i8o3. 

Ï)e toutes les parties de la Nouvelle-Iîollande, 
il en est peu qui aient été l'objet d'autant de 
tentatives de la part des navigateurs européens 
que la terre de Witt; et cependant tous les dé- 
tails de cette terre immense restoient encore 
à peu près inconnus à Pépoquç où nous l'abor- 
dâmes nous-mêmes pour la première fois. Alors 
une multitude d'îles sauvages et de hauts-fonds 
dangereux furent découverts ou fixés par nous 
d'une manière exacte ; alors plusieurs points de 

* Péron avoit commencé la rédaction de ce chapitre; 
à sa mort j'ai refondu ce travail pour le compléter sous 
divers rapports. L. F. 



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334 DU PORT JACKSON 

la terre continentale furent reconnus avec soin; 
et en prolongeant l'archipel Bonaparte dans 
toute son étendue, nous avions marqué la li- 
mite des dernières terres vers le nord-ouest. 

Cependant tous ces travaux , quelque inté- 
ressans qu'ils fussent, étoient bien loin de pré- 
senter l'ensemble de la géographie de ces vastes 
régions : il nous restoit à pénétrer au-delà de ces 
récifs et de ces archipels nombreux qui nous 
avoient arrêtés dans notre première campagne j 
il nous restoit à reconnoître les détails de ces 
mêmes îles dont nous avions déterminé l'en- 
semble ; il nous restoit enfin à aborder sur cette 
terre continentale, dont toutes les productions 
étoient encore inconnues à l'Europe. 

Aguerris par une longue navigation de ce 
genre, aidés par le Casuarina, nous espérions, 
plus heureux que Guillaume de Witt, que Vianen, 
et les autres navigateurs hollandois , triompher 
des obstacles qui jadis avoient forcé Dampier à 
s'éloigner deux fois de ces parages, et qui depuis 

avoient également repoussé Saint -Allouarn 

Flatteuses illusions, qui ne tardèrent pas à s'é- 
vanouir ! 

Immédiatement à l'est du cap Nord-ouest est 
une espèce de grande baie de 20 milles d'où- 



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EN EUROPE. 335 

verture environ , vers le fond de laquelle nous 
crûmes distinguer quelques coupures; c'est à 
ce point de la tetre de Witt qu'appartient le 
groupe des îles de Rivoli, dont nous avons déjà 
parlé dans le premier volume (chap. vu) ; plus 
loin, en remontant vers le nord-est, se trouvent 
deux* autres îles, de 3 à 4 milles chacune, dont 
la plus septentrionale fut désignée sous le nom 
àiile Rosily, en l'honneur du navigateur célèbre 
à qui la marine françoise est redevable de tant 
de cartes précieuses de la mer Rouge , du golfe 
Persique, delà Cochinchine , des Philippines, etc. 

La journée du 27 mars fut remarquable par 
la rencontre que nous fîmes de plusieurs récifs. 
Dès la pointe du jour, la couleur blanchâtre de 
la mer parut annoncer des hauts-fonds; nous 
continuions cependant notre route, lorsque l'a- 
gitation des vagues nous permit de distinguer 
un brisant dangereux dont nous n'étions phis 
qu'à la distance de moins d'un mille. 

Bientôt après, de grands bancs de sable se 
firent apercevoir en avant de la terre que nous 
cherchions à rallier ; nous les prolongeâmes à 
à la distance d'une lieue ; enfin nous atteignîmes 
le continent : il étoit sur ce point extrêmement 
bas, sablonneux et stérile; une ligne légère- 



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336 DU PORT JACKSON 

ment onduleuse en dessinoit le profil ; nous y 
reconnûmes successivement le cap Poivre , le 
cap Malouet et le cap Dupuy. 

Déjà nous nous félicitions de ces découvertes, 
lorsqu'un nouveau banc de sable , environné dé 
brisans , se montra à nos regards ; en vain , pour 
l'éviter, nous nous pressâmes de virer de bord; 
le sable, qui parut se mêler avec l'eau de mer 
dans la ligne de notre sillage , fit assez connoître 
que nous avions effleuré la surface du banc : dans 
ce moment critique, le commandant ordonna 
de suspendre les sondes, qui, devenues inutiles, 
ne pouvoient plus qu'alarmer l'équipage. Notre 
latitude à midi se trouvoit de 20 3i f 5 a' r sud, 
et notre longitude de 1 12 59' 42" à l'est de Paris. 

A peine échappés à ce dernier péril, nous vou- 
lûmes revenir sur la terre; une nouvelle chaîne, 
très-étendue, de hauts-fonds et de récifs, nous 
obligea de renoncer à cette entreprise. Tout le 
reste du jour fut employé à tourner ces brisans 
par le nord. Plusieurs d'entre eux nous parurent de- 
voir rester en partie découverts à marée basse. 

C'est à cette dernière circonstance qu'il faut 
attribuer sans doute la multiplicité extraordi- 
naire des animaux marins sur cette partie des 
côtes de la Nouvelle - Hollande : d'innombrables 



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EN EUROPE. 337 

légions de pétrels , de mauves , de goélands , de 
sternes, de fous, de cormorans, etc., planoient 
dans les airs; des milliers de poissons de diverses 
sortes se pressoient autour de nos navires, et de 
longs reptiles marins sillonnoient rapidement la 
surface des flots. 

Le 28 mars fut plus particulièrement consacré 
à connoître les îles Montebello : elles sont au 
nombre de trois , et chacune d'elles n'a pas moins 
de 10 à 12 milles de circonférence; stériles d'ail- 
leurs , comme toutes celles de ces parages , elles 
paroissoient être inabordables du côté de l'ouest, 
à cause des redoutables récifs dont je viens de 
parler» 

De ces trois îles, celle du nord-ouest seule- 
ment avoit été aperçue lors de notre première 
campagne à la terre de Witt, et désignée par 
nous sous le nom dVfe VHermite; les deux autres 
furent appelées île Locvendal et ile la Trimouille* 
Cette dernière est la plus orientale , et paroît de 
loin comme formée de deux îles distinctes* 

Pendant toute la journée du 29, nous navi- 
guâmes à vue d'un nombre prodigieux d'îles et 
d'îlots, que nous jugeâmes devoir ^tre l'archipel 
où aborda Dampier en 1699. « Du haut de notre 
» grand mât, dit ce navigateur célèbre, nous dé- 
lit. 22 



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338 DU PORT JACKSON 

» couvrîmes une infinité d'îles à l'est et à l'ouest, 

» aussi loin que notre vue pouvoit s'étendre. De 

» même vers le sud on ne voyojit que des îles 

» Les grandes étoient assez hautes, mais elles pa- 
» roissoient arides et jaunâtres. » (Dampier, Voy. 
aux Terres australes, tom. IV, pages 109 et 
11a.) Ces îles nombreuses sembloient former 
une triple chaîne en avant de la terre continen- 
tale, que nous crûmes distinguer sur quelques 
points, à une grande distance vers le sud. Les 
plus considérables d'entre elles ne nous parurent 
pas avoir au-delà de 4 à 5 milles d'étendue; plu- 
sieurs sont défendues par des bancs de sable et de 
corail, que le Casuarina reconnut de très-près, en 
rangeant à moins de 5o toises Tune des princi- 
pales, probablement celle où débarqua Dampier, 
et qu'il désigna sous le nom d'ile du Romarin. 
Le triste tableau qu'il fait de cette île et de celles 
qui l'avoisinent , les précautions excessives qu'il 
lui fallut prendre pour en approcher, les dan- 
gers qu'il y courut durant un mouillage de vingt- 
quatre heures, l'empressement de tous ses offi- 
ciers à s'éloigner de ces parages, la crainte qu'il 
eut lui-même de s'engager parmi ces îles, mal- 
gré l'espoir qu'il avoit d'y trouver quelque sorte 
de bon minéral ou de F ambre gris (Op. cit. 



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EN EUROPE. 33 g 

pag. na); toutes ces circonstances parurent 
à notre commandant autant de motifs pour 
ne pas s'y arrêter : en conséquence, il con- 
tinua sa route vers l'est. A sept heures du soir 
nous avions dépassé les dernières îles de ce 
groupe i nous le nommâmes archipel Dam- 
pier, en l'honneur du fameux navigateur à qui 
l'on devoit les seules notions exactes que nous 
eussions encore sur les îles qui le composent. 

Le 3o, pendant toute la matinée, nous navi- 
guâmés par un fond assez égal de 7 à 1 1 brasses , 
dépassant successivement plusieurs îles sauvages, 
que nous désignâmes sous différens noms, et 
derrière lesquelles nous crûmes , à diverses repri- 
ses , apercevoir le continent : une espèce de cou- 
pure que nous y découvrîmes, nous parut indi- 
quer l'ouvei*ture d'un port; nous l'avons désignée 
sur nos cartes sous le nom Centrée Bouguer. A 
midi , nous nous estimions par la latitude de 20 
28' 4°" sud , et par 11 4° 5c) 1 22" de longitude 
à l'est de Paris: à trois heures, nous avions atteint 
la hauteur des îles Forestier (tom> I, chap. vu). 
Cette partie de la Nouvelle -Hollande présente 
un caractère de désordre et de déchiremens qui 
semblerait attester de grandes catastrophes phy- 
siques; la présence d'une île volcanique sur ce 

22. 



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34o DU PORT JACKSON 

point paroît en être à la fois la preuve et l'effet. 

Bientôt nous nous trouvâmes aux écores des 
basses du, Géographe; pendant tout le reste du 
jour, nous prolongeâmes cette barrière dange- 
reuse sans pouvoir en atteindre l'extrémité qu'à 
la nuit. Alors l'obscurité nous contraignit à jeter 
l'ancre dans un chenal que forment entre eux , 
d'une part les récifs dont je viens de parler, de 
l'autre une batture que nous avions découverte 
lors de notre première campagne , et qui res- 
toit à moins de deux lieues de nous, vers le nord- 
ouest ; position difficile , et qui auroit pu nous 
être funeste, si nous y eussions éprouvé quel- 
ques-unes de ces brises nocturnes carabinées 
dont parle Dampier ( foc. cit.pag. 1 14), et dont 
nous avions eu nous-mêmes à nous plaindre 
( tom. I, pag. 280 ). Heureusement la nuit fut 
très-belle ; plusieurs de nos matelots l'employè- 
rent à pêcher à la ligne, ce qui nous procura 
une magnifique espèce d'amphinone. Ce beau ver 
marin , qui brille des plus riches reflets de l'or, 
de la pourpre et de la rose, n'a quelquefois pas 
moins de 7 pouces de long : avalant à chaque 
instant les hameçons de nos pêcheurs, il les dé- 
soloit en quelque sorte par sa voracité. 

Du 3o mars au 2 avril, nous ne pûmes point 



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EN EUROPE. 34i 

voir la terre d'assez près pour en faire la géogra- 
phie ; on aperçut cependant une fumée dans le 
lointain , preuve évidente que ces contrées sau- 
vages recèlent aussi quelque horde misérable de 
l'espèce humaine. 

Le a avril , à neuf heures du matin , nous dé- 
couvrîmes desbrisans qui se projetoient en avant 
d'une terre voisine. Le Casuarina reçut ordre 
d'aller les reconnoître de plus près, et de s'as- 
surer s'il y avoit un passage entre ce point et le 
continent. 

La terre dont il s'agissoit est un îlot bas et sa- 
blonneux, entouré d'un banc de récifs à fleur 
d'eau, qui a paru composé de corail et dç roches. 
En prolongeant ces récifs à moins d'une enca- 
blure , on s'aperçut que le mirage les faisoit pa- 
raître beaucoup plus étendus qu'ils ne le sont 
réellement ; leur longueur totale , du nord-est au 
au sud-ouest, n'excède pas 3 milles. L'effet de ce 
mirage étoit d'ailleurs tel, que le Géographe , 
qui naviguoit à plus d'une lieue des brisans, pa- 
roissoit en être environné de toutes parts, et qu'il 
n'étoit personne à bord du Casuarina qui rie le 
crut dans un péril imminent. La magie de l'illu- 
sion ne fut détruite que par son excès même : en 
voyant ce navire affecter successivement mille po- 



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342 DU PORT JACKSON 

skions diverses, et paroître tantôt au-dessus, tan- 
tôt au-dessous des flots, nous reconnûmes bientôt 
le même phénomène qui nous avoit déjà causé 
des craintes et des surprises semblables (tom. I, 
pag. 1 74, et tom. lll,pag. 1 58 et 1 59). Dans le sud- 
ouest de ce premier îlot, on en découvrit un autre 
également environné de brisans : nous les dési- 
gnâmes tous les deux sous le nom d'îlots des Tor- 
tues, à cause du grand nombre d'animaux de ce 
genre que nous aperçûmes dans ces parages. Au- 
delà, vers le sud, on distinguoit très -bien, du 
haut des mats, une longue bande de terres basses 
et rougeâtres qui fa i soient évidemment partie du 
continent. Notre latitude, à midi, fut observée 
de 19° 5o' i3 M sud, et la longitude de n6 p a3' 
48" à l'est de Paris. 

Cependant nous continuions à courir vers l'est, 
naviguant par un fond assez égal de 10 à 12 bras- 
ses, lorsque, sur les six heures du soir, la sonde 
tomba tout-à-coup de 10 à 8, puis à 7, 6 et 5 
brasses. Vainement nous cherchons , par les ma- 
nœuvres les plus rapides, à nous tirer du péril 
qui nous menaçoit; les sondes diminuent encore; 
déjà nous n'avons plus que i5 pieds d'eau, et 
notre navire en tire près de 14. Pour comble 
d'alarme , le plomb indique partout fond de ro- 



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EN EUROPE. 343 

che. Ce fut un moment bien intéressant que 
celui-là : familiarisé depuis long* temps avec 
tous les dangers de la navigation , l'équipage fit 
preuve alors du plus honorable courage; un si* 
lence profond régnoit à bord ; on eût dit que 
chacun cherchoit à saisir le premier bruit du 
brisement du navire. Dans cette position la nuit 
vint nous surprendre, et rendit nos manœuvres 
plus incertaines; en vain nous retrouvâmes du* 
rant quelques instans un fond de 8 brasses , il 
étoit impossible de jeter l'ancre parmi les roches 
qui le tapissoient. Nous ne tardâmes pas à re- 
tomber par 3 brasses ; et pendant plus de deux 
heures il fallut suivre dans l'obscurité cette pé- 
rilleuse navigation : heureusement le temps étoit 
beau, la mer calme, et les vents foibles; sans 
cette réunion de circonstances favorables, c'en 
étoit fait du Géographe , dont le grand tirant* 
d'eau rendoit la navigation plus embarrassante. 
Enfin nous parvînmes à découvrir, par 6 brasses, 
un petit espace sablonneux; nous y laissâmes 
tomber l'ancre, au risque d'y rester échoués dans 
le cas où la mer seroit haute alors. Malgré cette 
appréhension, que la force des marées en ces 
parages * rendoit assez probable , tout le monde 

1 Les marées sont quelquefois de a5 pieds sur les côtes 



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344 DU PORT JACKSON 

se trouvoit tellement fatigué des manœuvres du 
soir, que la nuit se passa dans la sécurité la plus 
parfaite : tant l'habitude du péril rend l'homme 
supérieur à la crainte qu'il peut inspirer ! 

Le jour si désiré parut enfin, et nous sentîmes 
mieux alors tout le bonheur que nous avions eu 
de trouver un point si favorable à notre mouil- 
lage; une grande partie des hauts-fonds que nous 
avions en vue étoient à sec, et paroissoient se 
prolonger dans le sud jusqu'aux terres conti- 
nentales. Le Casuarina mit sous voile le pre- 
mier pour s'assurer du passage; le Géographe le 
suivit bientôt, et nous parvînmes ainsi à dé- 
border cette vaste batture, à laquelle nous avons 
donné le nom de banc des Amphinomes. Notre 
latitude, le 3 avril à midi, étoit de 19 4* f 3i fr 
sud, et notre longitude de 117 3' 24" à l'est 
de Paris. De midi à trois heures, nous eûmes un 
calme plat ; mais à cette dernière heure une 
petite brise s'étant élevée , nous en profitâmes 

de la terre de Witt. Voyez tom. I, pag. 274; et Dam- 
pier, Voyage autour du monde, tom. III, pag. 146; idem, 
Voyage aux Terres australes, tom. IV, pag. lai. Nous ne 
les avons jamais observées directememt nous-mêmes de plus 
de i5 pieds; Foy. le texte de la partie Géographique de 
notre Voyage; liv. II, chap. vm. 



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EN EUROPE. 345 

pour porter à l'est. Bientôt le fond diminua de 
12 à 10, puis à 4 5 P u * s à 3 brasses; enfin la 
sonde n'indiqua plus que 14 pieds; c'étoit, à 
quelques pouces près, le tirant-d'eau du Géo- 
graphe. On ne doutoit plus qu'il ne fut près 
d'échouer; mais la nature du fond diminua cette 
fois la terreur qu'une telle perspective devoit 
inspirer; il étoit en effet d'un beau sable blanc 
très-pur. La mer , autour de nous , paroissoit 
tellement blanchâtre, qu'il étoit hors de doute 
que nous fussions environnés de bancs de sa- 
ble : nous parvînmes toutefois à nous retirer 
d'une position aussi dangereuse ; et sur les huit 
heures du soir, nous laissâmes tomber l'ancre 
par un fond de 2 5 brasses. La terre, durant 
presque tout le jour, et lors même que nous 
étions engagés sur les hauts-fonds , avoit à peine 
été aperçue. 

Tous ces bancs, tous ces récifs qui nous dés- 
espéroient en nous empêchant de nous occuper 
de la géographie des côtes , étoient au contraire 
bien favorables à nos recherches d'histoire na- 
turelle ; et pendant ces jours d'alarmes, nous 
nous enrichîmes d'une foule d'espèces d'animaux 
marins qui nous étoient encore inconnues. Les 
serpens de mer nous étonnèrent surtout par leur 



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346 DU PORT JACKSON 

nombre prodigieux i on en distinguoit de toutes 
couleurs et de diverses proportions ; quelques- 
uns étoient de la grosseur du bras , et n'avoient 
pas moins de 5 à 6 pieds de lotig. Mais ce qui 
fixa plus particulièrement nos regards /ce fut 
une espèce de poussière grisâtre qui couvroit la 
mer sur un espace de plus de 20 lieues de l'est 
à l'ouest. Déjà oe phénomène extraordinaire 
avoit été observé par Banks et Solander dans 
les parages de la Nouvelle-Guinée « ; ces deux 
illustres voyageurs rapportent que les matelots 
anglois , comparant cette poussière à de la sciure 
de bois 9 l'avoient désignée sous ce dernier nom , 
sea saw-dust. Il y a, en effet, une sorte de res- 
semblance grossière entre les deux objets dont 
il s'agit; mais en soumettant cette prétendue 
sciure de bois au foyer d'un microscope , on re- 
connoît dans chacun des atomes qui la com- 
posent une conformation si régulière et si con- 
stante, qu'on ne doit pas hésiter à les regarder 
comme autant de petits corps organiques. Du 
reste, ils étoient assez semblables à des glumes 
ou balles d'avoine ; leur excessive petitesse , 
jointe à l'absence de toute espèce de mouve- 

1 Collect. cTHawkesworth, tom. IV, pag, 146-149. 



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EN EUROPE. 347 

ment sensible, doit les faire considérer comme 
de véritables œufe de quelque espèce d'animal 
marin. 

La multiplication prodigieuse que suppose 
une telle quantité d'œufs n'est pas sans exem- 
ple dans la nature ; il suffira de rappeler à cet 
égard ces mers de sang dont parlent plusieurs 
navigateurs célèbres, et qui doivent leur cou- 
leur à une seule espèce de crustacés microsco- 
piques 1. 

1 Voyez, pour les différentes couleurs que la mer est sus- 
ceptible d'affecter dans certains cas, et qui, pour là plupart, 
doivent être attribuées à des animaux microscopiques : 
Ànson, Voyage autour du monde, pag. i45. 
Bougainville , Voyage autour du monde, tom. î 9 pag. i5. 
Byron, Voyage autour du monde , tom. I , pag. 14. 
Cook, 3 e Voyage, tom. I , pag. 66. 
De Gennes , Voyage au détroit de Magellan^; pag. 88. 
De Brosses, Navig. aux Terres australes, tom. î 9 pag. 35a. 
Hatch ( John ) , Journ. in Purchas, tom. I , pag. 6 1 8 
Kircher, Mund. subter., tom. I, pag. 295. 
Le Maire, Voyage autour du monde , in Purchas, tom I, 
pag. 90. 

Olafsen et Polvesen , Voyage d'Islande, tom. IV, pag. 218 
et 439. 

Pring, 2 e Voyage, in Purchas, tom. I, pag. 63a. 
Schouten ( Guill. ), Voyage autour du monde, pag. 3i. 



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348 DU PORT JACKSON 

Du 4 au 7 avril, nous nous trouvâmes telle- 
ment contrariés par les calmes, les courans et 
les hauts-fonds, qu'à peine pûmes nous, à de 
rares intervalles, reconnoître quelques points 
des terres. Ce dernier jour, à midi, nous étions 
par i8° 5i r 3i" de latitude sud, et par 119 
4' 36 ,f de longitude. De cette heure jusqu'à 
quatre, nous prolongeâmes d'assez près une 
partie du continent; le cap Jaubert, le cap Fré- 

Sebald de Wert, Voy. in Purchas, tom. I, pag, 79. 

Van-Neck, Rec. des Voy. de la Comp. , tom, \ y pag. 6$. 

M. Du Tilleul, ex-commissaire de marine, a fait, durant 
un voyage de France à la côte de Coromandel , des observa- 
tions analogues le long des côtes de Guinée. La mer , pendant 
plusieurs jours , parut comme couverte de sang , tout aussi 
loin que la vue pouvoit s'étendre ; ce phénomène, qui d'abord 
effraya beaucoup les matelots , paroissoit dû à une couche 
assez épaisse d'animaux microscopiques. 

N. B. M. Péron se proposoit de revenir un jour, dans un ou- 
vrage particulier, sur ce phénomène remarquable de l'histoire de 
l'océan; il espéroit prouver alors que tous ces prodiges de mer 
jaune , de mer de lait, et surtout de mer de sang, dont parlent 
tant d'auteurs célèbres de l'antiquité, ne sont pas aussi absurdes 
qu'on s'est plu de nos jours à le répéter, et qu'ils doivent rentrer 
dans la classe des faits physiques, tout aussi bien que les pluies de 
pierres , etc. : je n'ai trouvé aucune trace de ce travail dans ses ma- 
uuscrits. L. F. 



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EN EUROPE. 34 9 

zier, le cap Duhamel et le cap Bossut en étoient 
les points les plus remarquables. De nouveaux 
récifs, que le Casuarina reçut ordre d'aller re- 
connoître, obligèrent le Géographe à teny le 
large , et à manœuvrer tout le reste du jour pour 
les doubler au nord. A sept heures du soir, le 
commandant laissa tomber l'ancre par i5 bras- 
ses d'eau , fond de sable. 

Tandis que le Géographe arrivoit ainsi au 
mouillage, le Casuarina continuoit, au milieu 
des périls, la reconnoissance dont il avoit été 
chargé. Naviguant à une très-petite distance de 
terre, par une profondeur de 4 à 5 brasses, il 
aperçut une traînée de récifs , qui du cap Bossut 
se projetoit à plus d'une lieue au large; dans 
ce moment les sondes tombèrent à 3 brasses, 
fond de roches. Le Casuarina revira de bord ; % 
mais les vents étoient contraires à sa route, et 
les courans le drossoient avec une telle force , 
qu'il sentit bientôt l'impossibilité de s'éloigner 
des brisans dont il étoit entouré. Dans une po- 
sition aussi critique, l'incertitude de ses manœu- 
vres pouvoit lui devenir plus funeste qu'une 
décision franche et hardie. Il se détermina 
en conséquence à chercher un passage entre 
les récifs, et il choisit le point où le courant 



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35o DU PORT JACKSON 

étoit le plus violent, persuadé que la profon- 
deur de l'eau devoit aussi y être plus considé- 
rable qu'ailleurs; le bâtiment fut mis sous petite 
voile, et, la sonde à la main, on l'abandonna à 
sa bonne fortune. Il franchit de la sorte, avec ra- 
pidité, un espace de plusieurs milles au milieu 
d'une mer remplie d'écumes blanchâtres, et de 
récifs qui faisoient un bruit horrible à entendre. 

Les sondes suivirent une progression régu- 
lière i et passèrent successivement de 4 à 3 et 2 
brasses; ensuite de 2 à 4 et 6 brasses, tantôt 
fond de sable pur , et tantôt fond de roche. 

Les 8, 9 et 10 avril, nous fumes assez heu- 
reux pour pouvoir prolonger d'assez près une 
partie de terres médiocrement élevées et d'un 
aspect moins triste que celles que nous avions 
vues jusqu'alors. En quelques endroits , la ver- 
dure étoit d'une douce fraîcheur; circonstance 
d'autant plus agréable pour nous, que cette vé- 
gétation contrastait plus fortement avec la stéri- 
lité générale de cette partie des côtes de la Nou- 
velle-Hollande : nous en dési gnâmes les points prin- 
cipaux sous les noms de cap Latouche-Tréville, 
ftileGantheaume, de cap Boileau, de cap Ber- 
tholet, d'île Carnot. etc. 

De petits orages que, depuis quelques temps, 



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EN EUROPE. 35 1 

nous éprouvions chaque soir, et qui , partis des 
régions de Test, prolongeoient d'abord la terre 
pour se répandre ensuite sur ces rivages en une 
pluie abondante, paroissoient être le principe 
de ce caractère de fertilité particulier à la por- 
tion de côte qui étoit en face de nous. Ces orages, 
accompagnés de beaucoup d'éclairs et de forts 
coups de tonnerre, neduroient pas plus d'une 
heure et demie ou deux heures. 

Nous aperçûmes, par 17 26' de latitude, 
deux naturels qui se promenoient sur la plage : 
ils étoient noirs , et avoient les cheveux courts ; 
la vue de nos vaisseaux ne parut pas faire sur 
eux la, moindre impression. 

Le soir du 10 avril, le Casuarina, poussé par 
les courans , fut porté dans un ras de marée , et 
successivement près des récifs qui sont au nord 
de la plus septentrionale des îles Lacépède. Dans 
cette position dangereuse, il laissa tomber l'ancre 
pour attendre le jour. La vitesse du courant me- 
surée à son maximum , pendant la nuit alloit à 
près de a milles par heure. 

Le 1 1 avril , nous traversâmes de nouveau ce 
groupe de bancs et de récifs qui, lors de notre 
première campagne, avoit été nommé par nous 
bancs des Baleines. 



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352 DU PORT JACKSON 

D'innombrables légions d'oiseaux que nous 
vîmes s'élancer, dès le matin , du continent vers 
la pleine mer, et revenir à la nuit sur la grande 
terre, nous firent soupçonner qu'indépendant 
ment des hauts -fonds littoraux parmi lesquels 
nous nous trouvions, il en existait encore de plus 
au large, susceptibles d'assécher, et sur lesquels 
ces animaux alloient, durant le jour, chercher une 
nourriture plus abondante et plus facile. 

Le 12 avril, nous reçûmes un orage violent de 
la partie du sud qui nous fit chasser sur nos an- 
cres durant la nuit. 

Le i3, à la pointe du jour, nous eûmes con- 
noissance de plusieurs petites îles auxquelles 
nous donnâmes le nom d'iles Emèriau. Nous dis- 
tinguâmes aussi, à diverses reprises, quelques 
parties d'une terre que nous présumions appar- 
tenir au continent. Ce fut dans ces parages que 
vint aborder, en 1688, le célèbre Dampier : il ne 
mit cependant pas à terre sur ce point ; mais il 
alla jeter l'ancre dans une baie que nous n'avons 
pas visitée, et qui gît à peu de distance dans Test 
du cap VEvêque. 

Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup d'é- 
clairs très -vifs, et une atmosphère extrêmement 
humide et nébuleuse; circonstance fort rare dans 



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EN EUROPE. 353 

<*es parages , ainsi que nous avons eu déjà l'occa- 
sion de le faire observer lors de notre première 
exploration de cette côte. 

Le i4 avril, dans la matinée, nous eû- 
mes encore la terre en vue, mail 
grande distance pour pouvoir d 
détails de la côte* Nous passâmes 
mouillage. Un orage violent fit ch 
graphe, ce qui fatigua tellement 
que le lendemain il rompit à l'appai 
cre fut perdue^ 

Le i5, peu de temps après que nous fûmes 
sous voiles, on aperçut la terre; nous la recon- 
nûmes pour une île de deux lieues de longueur : 
elle fut nommée île CaffareUL À neuf heures du 
matin , nous nous rapprochâmes d'un banc assez 
étendu, dont la partie septentrionale, qui est 
rocailleuse et à fleur d'eau -, étoit alors entière- 
ment à sec; la sonde, jetée à petite distance, 
ne trouva point de fond à 25 brasses. Un banc 
de sable sous l'eau tient à ce récif, et se pro- 
longe à grande distance; nous ne croyons pas 
cependant qu'il aille se joindre à l'île Caffarelli , 
vers laquelle toutefois il se dirige. Nous avons 
désigné ce danger sous le nom de récif Brué, 
du chef de timonnerie du Casuarina, jeune 
III. 23 



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354 DU PORT JACKSON 

homme rempli de dispositions et de zèle pour 

la géographie. 

Sur les trois heures , la terre fut de nouveau 
découverte de l'avant à nous, et bientôt nous 
la reconnûmes pour un groupe d'îles, dont l'une, 
Vile Adèle, lors de notre campagne précédente, 
nous avoit paru tenir au continent. Une brume 
épaisse qui régnoit à l'horizon, à cette époque, 
fut cause de cette erreur singulière, qui n'a 
pu être réellement démontrée pour nous qu'a- 
près la discussion de nos relèvemens et la cons- 
truction de nos cartes. 

Après nous être éloignés de la côte pendant 
deux jours, nous nous en rapprochâmes le soir du 
18 avril, à la hauteur des îles Çhampagny. Nous 
relevâmes de nouveau ce groupe d'îles et la partie 
du continent qui en est voisine; nous reprîmes 
ensuite la bordée du large. Durant la nuit, nous 
eûmes un violent orage, accompagné de fortes 
rafales, qui soufflèrent successivement de tous 
les points de l'horizon, et nous obligèrent de 
mettre à la cape. 

Le 20 avril, de grand matin, nous aperçûmes 
la terre, que Ton reconnut pour appartenir à ces 
groupes d'îles et d'îlots que nous avions désignés, 
en août 1801, sous les noms d'îles d'Àrcole et 



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EN EUROPE. 355 

d'îles Maret; nous découvrîmes encore plusieurs 
autres îles qui n'avoient point été aperçues : elles 
furent nommées île Fontanes, île Tournefort, 
île Augereau, île Championnet, etc. Le com- 
mandant ne voulant pas s'engager au milieu de 
cet archipel, et ne jugeant pas à propos d'y 
envoyer le Casuarina, se contenta d'en pro-^ 
longer une seconde fois extérieurement le con- 
tour. Nous retrouvâmes ici ces formes bizarres 
de tombeaux antiques, de plateaux uniformes , 
de pyramides régulières, de cônes élevés, qui 
dans notre première exploration avoient si par- 
ticulièr-ement fixé tous les regards. 

Dans la soirée, nous doublâmes, à petite dis- 
tance, un grand récif hérissé de roches à fleur 
d'eau , qui gît au nord-ouest des îles Maret. La 
sonde, à un mille de ce banc, ne trouva pas le 
fond à 3o brasses. Nous mouillâmes la nuit au 
nord de cette batture par les 3o et [\o brasses 
d'eau, fond de marne. 

Le 21 avril fut employé à continuer la recon- 
noissance de l'archipel que nous avions en vue. 
Quelques points d'une terre éloignée, dont le 
plus saillant fut désigné sous le nom de cap 
Château Rendult, nous parurent appartenir au 
continent ; plusieurs fumées que l'on distinguo! t 

23. 



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356 DU PORT JACKSON 

ça et là étoient une induction favorable à cette 

opinion. Nous passâmes la nuit à l'ancre dans 

le nord -ouest et fort au large des îles Mon* 

talivet. 

Les 22 et 23 avril nous fumes tellement con- 
trariés par les calmes et les courans, que nos 
opérations géographiques furent presque entiè- 
rement nulles. Ce dernier jour, dans la matinée, 
nous doublâmes un banc à fleur d'eau, qui fut 
contourné dans Test par le Casuarina. À midi , 
nous étions par i3° 59' 2" de latitude sud , ia3° 
8' o rf de longitude orientale, et en vue des îles 
de l'Institut {pi. i3). 

Le it\ au matin, le calme continuant tou- 
jours, notre commandant se décida à* mettre un 
canot à la mer, pour envoyer reconnoître l'île 
Cassini , qui étoit alors par notre travers. Il eût 
été à désirer que cette portion intéressante de la 
côte , qui jusqu'à ce jour n'avoit été examinée 
par aucun Européen, pût être explorée sous les 
rapports de la géographie et de l'histoire natu- 
relle; on doit donc regretter que le comman- 
dement de cette embarcation ait été confié à un 
simple matelot. Le soir, étant sur un fond propre 
au mouillage, nous laissâmes tomber l'ancre dans 
le nord- ouest de Pile Cassini, pour attendre 



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EN EUROPE. 35 7 

notre embarcation , dont le retour avoit été fixé 
pour Je lendemain matin. 

Le 2 5 avril, au lever du soleil, nous décou- 
vrîmes notre bateau qui manœuvrait pour re- 
joindre le bâtiment; à sept heures, nous Te vîmes 
changer de route tout-à-coup, s'enfoncer dans 
une grande ouverture comprise entre deux îles 
voisines , et bientôt on le perdit de vue. Cette 
conduite étonna d'autant plus tout le monde à 
bord, que cette embarcation s'éloignoit ainsi 
beaucoup de nous , et agissoit en opposition aux 
ordres directs qui lui avoient été donnés. 

A midi , nous la vîmes reparoître et sortir de 
l'enfoncement dans lequel elle étoit entrée le 
matin; à deux heures elle fut de retour à bord. 
Nous apprîmes alors que les manœuvres dont 
nous n'avions pu deviner la cause avoient eu 
pour but de se rapprocher d'une flottille àepros 
malais, aperçue par nos gens derrière ces îles. 

Sur cette même île Cassini, où notre canot 
avoit abordé, et dans une anse de sable voisine 
de celle où il avoit passé la nuit, se trouvoient 
au mouillage deux grands pros malais qui n'a- 
voient pas été vus dans la soirée; mais à la 
pointe du jour, ces bâtimens ayant mis sous 
vçiles pour se rapprocher de Vile Condillac , nptrç 



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358 DU PORT JACKSON 

canot se mit à leur poursuite. A peine a voit-il 
doublé la pointe derrière laquelle s'étoient tenus 
les deux pros, qu'pn en aperçut deux autres qui 
mettaient sous voiles avec précipitation. Notre 
embarcation ne put joindre que l'un de ces der- 
niers , les autres s'étant enfuis à force de rames. 
Quelle fut la surprise de nos gens de voir que 
l'équipage de ce navire étoit entièrement com- 
posé de Malais! malheureusement il n'y avoit 
personne à bord du canot qui fut par son ins- 
truction en état de profiter d'une rencontre 
si singulière; aussi nos matelots, après avoir 
échangé quelques œufs de tortue pour du bis- 
cuit, se hâtèrent de revenir à bord pour apporter 
la nouvelle de ce qui venoit de leur arriver. 

Il étoit important d'acquérir des renseigne- 
mens exacts sur l'objet de la présence des Malais 
sur cette côte ; il fut en conséquence décidé que 
notre canot seroit réexpédié dès le même jour 
pour aller faire les recherches nécessaires. Cette 
embarcation fut mise sous le commandement 
du chef de timonnerie du Géographe, et le Ca- 
suarina ne reçut ordre de la suivre que pour la 
protéger en cas d'attaque. Le calme le plus ab- 
solu régnoit alors à la surface des flots, et ne 
j^ermettoit pas au Casuarina de faire usage de 



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EN EUROPE, ' 35 9 

ses voiles : obligé de s'avancer à l'aviron, le canot 
eut sur lui les plus grands avantages; aussi, ce 
dernier parvint-il seul à établir quelques rap- 
ports avec les Malais. A l'égard du Casuarina, 
la rigueur de ses ordres l'obligea de revenir au 
mouillage où étoit le Géographe, avant même 4 
d'avoir pu atteindre la flottille indienne. 

Quelque peu favorisée qu'ait été la navigation 
du Casuarina derrière les îles auprès desquelles 
nous étions mouillés, elle a cependant enrichi 
la géographie de cette partie des côtes de la 
Nouvelle-Hollande de la connoissance de vingt 
îles nouvelles. Ces îles composent la plus grande 
partie du groupe que nous avons désigné sous 
le nom d'îles de l'Institut, en l'honneur de cette 
société célèbre dont s'enorgueillit notre patrie. 
Les principales furent nommées lie Bougairu>ille 9 
île Borda 9 île Corneille % ile Laplace , lie Lavoi- 
sier, etc. ( Voyez le plan particulier de ces îles, 
pi i3.) 

A la faveur de ses avirons, notre canot, ainsi 
que je viens de le dire , avoit pu joindre les 
navires malais, et voici ce que nous recueillîmes , . 
tant des matelots , que de la personne chargée 
de diriger cette mission importante. 

\A flottille que l'on étoit allé reconnoître, 



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36o DU PORT JACKSON 

beaucoup plus considérable que nous ne l'avions 
cru d'abord, consistoit en vingt-quatre ou vingt- 
six grands pros, expédiés de Macassar pour faire 
sur cette côte la pêche des holothuries, espèce 
de zoophyte connu des Malais sous le nom de 
tripan. Chaque année, plusieurs flottilles de ce 
genre viennent sur ces rivages à la faveur de la 
mousson du nord-ouest, et s'en retournent, au 
commencement de celle du sud-est, chargées du 
produit de leur pêche. Le commandant de ces 
pros étoit un vieux raja malais, et le seul de sa 
flotte qui eût une boussole; cet instrument, de 
deux pouces de diamètre seulement, et d'une 
construction fort imparfaite , lui suffisoit cepen- 
dant pour diriger, la route commune de tous 
les navires sous ses ordres. 

Nos gens apprirent que toute cette côté étoit 
garnie de grands bancs de sable qui asséchoient 
en partie de basse mer; qu'ils étoient alors cou- 
verts d'une énorme quantité d'animaux divers , 
particulièrement de ces holothuries dont les car- 
gaisons des Malais se composoient ; que les tor- 
tues franches, et même le caret, se trouvoient 
en nombre très-considérable sur l'accore de ces 
bancs , et fournissoient aux pêcheurs une nour- 
riture abondante et salubre; que tous ces ri- 



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EN EUROPE. 36i 

vàges étaient excessivement poissonneux; que 
le continent était à peu de distance, et qu'il se 
trouvoit de l'eau douce dans une petite rivière 
qui venoit se jeter à la mer; que les habitans 
de cette partie étaient extrêmement farouches, 
et que chaque fois qu'on vouloit faire de l'eau 
sur le continent, on était obligé d'y descendre 
en grand nombre et armé ; qu'il était rare que 
ces expéditions se terminassent sans effusion de 
sang de part ou d'autre; que tout récemment 
un Malais avoit été tué à la suite d'une attaque 
de ce genre, et que plusieurs d'entre eux y 
avoient été blessés. 

Tels furent les renseignemens que nous pro- 
cura la rencontre la plus inattendue et la plus 
intéressante qu'il fut possible de faire sur ces 
bords. 

Ainsi que nous l'avons fait observer dans 
le vm e chapitre de cette relation (tom. I), les 
Malais paroissent avoir connu le commerce et la 
navigation à une époque don t les fastes de l'histoire 
ne sauroient assigner la date précise , ou même 
vraisemblable ; on peut donc présumer qu'ils 
découvrirent la Nouvelle-Hollande bien des siè- 
cles peut-être avant que les Européens connussent 
eux-mêmes l'existence du grand archipel d'Asie. 



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36i DU PORT JACKSON 

Cette connoissance des rivages de la Nouvelle- 
Hollande ne dut pas être pour les Malais un 
motif de s'y fixer. En effet, ces plages arides et 
sablonneuses, ces rivages noyés , privés presque 
partout d'eau douce, étoient peu susceptibles de 
séduire des peuples établis au milieu des régions 
les plus fécondes et les plus riches par leur sol. 
On peut donc croire que les Malais, après avoir 
examiné les côtes de la Nouvelle-Hollande , s'abs^ 
tinrent long- temps de les fréquenter. A une 
époque plus moderne, leurs rapports multipliés 
avec les Européens et les Chinois ayant étendu 
leur commerce, les peuples malais ont dû natu- 
rellement tacher de se procurer plus abondam- 
ment ceux des objets que les Chinois recher- 
chent avec tant d'empressement et d'ardeur. 
Parmi ces objets ,* la classe des aphrodisiaques 
mérite une attention particulière de la part de 
l'observateur. 

Quelques éloges que l'enthousiasme ou l'esprit 
de parti se plaise à donner à la nation chinoise 
et à son gouvernement, toujours est-il vrai que 
nul peuple au monde ne porte plus loin le raffi- 
nement de la corruption et de la débauche. 
Il n'est aucun voyageur qui n'ait pu juger, par 
ses rapports avec les Chinois, combien à cet 



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EN EUROPE. 363 

égard leur imagination est fertile et féconde , 
dans les simulacre*«de quelques-uns de leurs 
dieux , dans la forme de leurs vases , dans leurs 
statues mécaniques , dans leurs peintures , et 
jusque dans leurs feux d'artifice , il n'est sorte 
de combinaisons dégoûtantes, d'attitudes ob- 
scènes qu'ils n'aient su reproduire. 

Mais à la Chine, comme en Europe, cet excès 
de libertinage ne demeure pas impuni ; l'épuise- 
ment le suit de près. Il a donc fallu chercher, dans 
la nature et dans l'art, les moyens d'exciter des 
forces affoiblies ou même presque entièrement 
éteintes. De là l'usage immodéré de tant de sub- 
stances excitantes, et cette foule de pratiques 
infâmes qu'il seroit indiscret de développer ici ; 
de là encore ces philtres des courtisanes chinoi- 
ses dont les Chinois que nous avons pu voir à 
Timor ne parloient qu'avec une sorte d'ivresse : 
secours perfides, qui ne rendent aux organes une 
vigueur momentanée que pour précipiter leur 
ruine , et amener bientôt tous les maux qu'elle 
traîne après elle ! 

Il y a d'autres aphrodisiaques, beaucoup 
moins déraisonnables sans doute, mais qui me 
paroissent cependant emprunter des préjugés 
une grande partie de leur célébrité : ce sont 



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364 DU PORT JACKSON 

ces nids d'hirondelles gélatineux, si renommés 
dans tout l'Orient, et qyijprment une branche 
de commerce importante ; ce sont aussi les pieds 
de cerfs, les ailerons de requins ou de squales; 
certaines espèces de coquillages qu'on sale légè- 
rement et qu'on mange à moitié corrompus; ce 
sont enfin ces tripans ou ces holothuries dont 
la pêche occupe annuellement un si grand nom- 
bre de navires dans les mers équatoriales de 
l'Asie. 

Plusieurs espèces d'holothuries existent dans 
nos mers d'Europe ; mais c'est entre les tropiques 
surtout qu'elles se montrent plus variées et plus 
nombreuses. Ces animaux, que les naturalistes 
rangent dans la classe des zoophytes mous> sont 
d'une forme cylindroïde ; leurs proportions va- 
rient suivant les espèces : il en est qui n'ont pas 
moins de a 5 à 3o pouces de longueur; l'Ile-de- 
France en nourrit sur ses rivages qui quelque- 
fois ne sont guère au-dessous de ces dimensions. 
Dans la plupart des contrées du monde on fait 
rarement usage de ces holothuries; mais les Chi- 
nois s'en servent comme d'un puissant aphrodi- 
siaque, et répandues dans tout l'empire, elles 
s'y vendent à très-haut prik. 

Les bancs nombreux qui existent entre les îles 



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EN EUROPE. 365 

du grand archipel d'Asie étant très - riches en 
zoophytes de ce genre, les Malais se trouvent de- 
puis long-temps, à ce qu'il paroît, en possession 
d'en faire le commerce principal ; et cette expor- 
tation est d'autant plus avantageuse, que la ma- 
nière de les préparer est plus simple et plus 
prompte ; il suffit en effet, après les avoir retirés 
de l'eau , de les placer sur des nattes étendues à 
la surface de la terre , et de les exposer au soleil 
ardent de ces régions. Ces animaux se resserrent 
tellement alors* sur eux-mêmes, que leur lon- 
gueur se réduit à environ cinq ou six pouces. 
Quand ils ont été parfaitement desséchés , on les 
embarque dans des pros destinés à cette sorte de 
pêche, et de là ils sont portés à Batavia, à Ma- 
cassar, et dans différens autres lieux d'où on les 
expédie ensuite pour Canton ou pour Macao. 

D'après les renseignemens que nous nous 
sommes procurés à Timor auprès de quelques 
Chinois éclairés, il paroîtroit que la forme des 
tri pans, qui leur a mérité en diverses contrées 
le nom de priapes marins, ainsi que leurs gran- 
des dimensions, sont la source principale des 
rares vertus qu'on leur prête ; mais si c'est là un 
préjugé ridicule, il s'en faut de beaucoup qu'on 
doive porter le même jugement du fait lui-même, 



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366 DU PORT JACKSON 

c'est-à-dire de la vigueur nouvelle qu'une pa- 
reille nourriture est susceptible de rendre à 
l'homme. En effet, toutes les parties de ce zoo- 
phyte se trouvent enveloppées dans une espèce 
de sac épais et membraneux que l'on peut par 
une forte cuisson résoudre en une gelée très- 
épaisse , très-substantielle et dès lors très-corro- 
borative; il en est dé même des ailerons de re- 
quins, des nids gélatineux , des pieds de cerfs, etc. 
Cette classe d'aphrodisiaques est sans doute pré- 
férable à la première, et, il faut convenir que si 
le principe sur lequel se fonde l'usage est ab- 
surde, du moins l'effet en est sûr et même très- 
puissant. A la vérité , plusieurs substances indi- 
gènes, les pieds de veau, par exemple, pourraient 
offrir les mêmes propriétés; mais à la Chine, ainsi 
qu'en Europe, les préjugés se trouvent favorables 
à tout ce qui porte avec soi le double intérêt 
d'une production exotique et de la rareté. Servis 
exclusivement sur la table des riches et des 
grands de l'empire, ces nids, ces ailerons, ces 
pieds de cerf et ces tripans , s'y présentent à la 
fois comme une source de vigueur nouvelle, et 
comme un témoignage de la fortune et de la 
puissance de l'homme qui en fait usage. 

Quoi qu'il en soit, à mesure que la consom- 



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EN EUROPE. 36; 

mation de ces objets s'est multipliée, les pê- 
cheurs de tripans ont été forcés d'étendre le 
théâtre de leurs excursious. Le grand banc de 
Sabul, qui se trouve au sud de Timor, occupe 
tous les ans un grand nombre de barques desti- 
nées à cette pêche; il en est de même des bancs 
de la côte nord-ouest de la Nouvelle - Hollande. 
Mais ici tout semble concourir au succès de 
recherches de ce genre : d'immenses bancs de 
sable, dont plusieurs se découvrent à mer basse, 
et présentent au pêcheur des millions d'animaux 
divers, se développent de toutes parts; ici brille 
toujours un soleil ardent sur une terre sablon- 
neuse, stérile et blanchâtre, qui ajoute encore à 
l'ardeur de ses rayons, et rend par là plus facile 
et plus prompte la dessication de ces zoophytefe. 
Ceux de nos gens qui avoient été sur l'île Cas- 
sini rapportèrent un assez grand nombre de co- 
quillages, qui tous appartenoient, à quelques va- 
riétés près de couleurs et de proportions, aux 
espèces que nous avions précédemment recueil- 
lies à Timor; en revanche, pas une seule des 
espèces du sud de la Nouvelle - Hollande et de la 
terre de Diémen : résultat curieux, également 
applicable, comme nous l'avons dit ailleurs, à 
toutes les branches du règne animal. Nous ap- 



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368 DU PORT JACKSON 

primes encore de nos matelots, que toute la por- 
tion de l'île sur laquelle ils avoient abordé étoit 
composée de substances madréporiques et cal- 
caires, et que, sous ce rapport, la constitu- 
tion de ces rivages étoit semblable à celle de 
Timor. 

A peine notre canot et le Casuarina furent-ils 
de retour, que notre commandant s'empressa 
d'appareiller pour reprendre l'exploration des 
terres en vue; mais bientôt il fut contraint par 
les calmes de laisser de nouveau tomber l'ancre. 

Le Casuarina , qui à six heures du soir étoit 
à quelques milles dans le nord- ouest du Gèo- 
graphe , découvrit et vint reconnoître, à la dis- 
tance d'une où deux encablures, un banc de sa- 
ble et de roches à fleur d'eau, sur lequel la mer 
doit briser avec force lorsqu'elle est agitée par 
le vent. La sonde, à moins d'un mille de ce 
banc dangereux , a rapporté 35 brasses. 

Le 28 avril nous continuâmes à prolonger 
cette suite immense de bancs , auxquels nous 
avons donné le nom de bancs des Holothuries. 
Quelques-uns étoient à découvert, et l'on aper- 
cevoit de distance en distance des pointes de 
rochers qui se montroient sur leur surface blan- 
chie par l'écume des vagues. Une terré , aperçue 



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EN EUROPE* 36p 

à grande distance au-delà, nous laissa incertains 
si elle appartenoit à des îles ou au continent. 

Le 29 et le 3o avril, après avoir été de nouveau 
contrarié par l'extrême foiblesse du vent* suite or* 
dinaire du revirement de la mousson dans ces pa- 
rages, notre commandant désespéra de pouvoir 
continuer, à l'époque où nous nous trouvions, la 
reconnoissance de la terre de Witt , et se décida , 
en conséquence, à faire une secondé relâché à 
Timor. Son projet étoit , après avoir pris les ra- 
fraîchissemens dont il avoit besoin , de s'élever 
contre mousson jusqu'à la hauteur du cap 
Walshe , à l'extrémité sud-ouest de la Nouvfelle- 
Guînée , et de profiter ensuite des vents de sud- 
est qui seroient alors dans toute leur force, pour 
explorer le golfe de Carpentarie, et compléter 
la reconnoissance de la terre de Witt. Nous ver- 
rons dans le xxxm e chapitre quel fut le succès 
de cette dernière partie de nos opérations aux 
Terres australes. 1 

Par suite de cette détermifaation, l'ordre fut 
donné de faire route au nord, et le 3o, à six 
heures du matin, nous mîmes sods toutes voiles 
pour gagner la relâche projetée. 

Ainsi se termina pour la seconde fois notre 
navigation à la terre de Witt. Sur la simple 
III. *4 



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3 7 o DU PORT JACKSON 

exposition des faits , le lecteur aura pu se con- 
vaincre que cette partie de la Nouvelle-Hollande 
offre un grand nombre de dangers et d'ob- 
stacles, et sans doute il faudra un concours de 
circonstances bien favorables , pour que la géo- 
graphie en soit faite avec tous les détails qu'elle 
comporte. Les récifs , les hauts-fonds , les cou- 
rans, les hautes marées, les vents, les calmes, 
la brièveté même des jours, tout semble ici se 
réunir pour repousser le navigateur, et contra- 
rier ses opérations. 

À la vérité, les pros malais fréquentent habi- 
tuellement ces rivages; mais d'abord, si l'on fait 
attention à la petitesse de ces barques qui leur 
permet de naviguer sans danger au milieu des 
hauts-fonds et des bancs de sable; si Ton ob- 
serve que le long séjour près des côtes, qu'exige 
la pêche des Malais , leur fournit l'avantage de 
pouvoir profiter de la mousson du nord-ouest 
pour l'arrivée sur ces plages , et de celle du sud- 
est pour leur retour dans les îles d'Asie, on 
devra convenir qu'une navigation de ce genre 
est absolument dégagée de tous les périls qui se 
réunissoient contre nous. 

Au reste, quelque peu complets que soient 
nos résultats particuliers, ils n'en sont pas moins 



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EN EUROPE, 3? t 

précieux. En effet, la position géographique des 
divers points de la terre de Witt n'ayant été 
déterminée que par des navigateurs fort anciens ,. 
ne l'avoit même été par eux que d'une manière 
aussi défectueuse que les méthodes dont ils fai- 
soient usage. On peut au contraire regarder 
comme exact ce que nous avons pu faire en ce 
genre ; l'excellence de nos instrumens et l'atten- 
tion scrupuleuse de nos observateurs en sont 
un sûr garant : d'ailleurs la plupart de nos re- 
lèvemens ont été vérifiés sur les lieux à deux 
époques différentes, et peu de travaux de cette 
espèce ont eu à subir une pareille vérification. 

On pourra donc partir aujourd'hui , pour de 
nouvelles découvertes, des points, très -nom- 
breux d'ailleurs, que nous avons fixés; et con- 
séquemment éviter cette foule de récifs et de 
hauts-fonds au milieu desquels nous avons tant 
de fois couru de si grands périls. 

Sans doute il sera possible, à l'avenir, de faire 
mieux que nous sur ces rivages ; mais nos propres 
efforts et nos découvertes n'en conserveront pas 
moins l'honorable titre des premières difficultés 
vaincues, et nos travaux seront toujours un des 
élémens essentiels des succès qu'ils auront pré- 
parés. Ainsi la perfection dans les découvertes 

*4. 



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3 7 * DU PORT JACKSON 

nautiques, comme dans les sciences, est le fruit 
tardif de l'expérience et du temps ; on ne peut 
y arriver que par une suite de degrés plus ou 
moins rapides, dont souvent les derniers ne sont 
pas les plus difficiles à parcourir. 



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EN EUROPE. 3 7 3 



»M i*»»»» m»fM » »»»m > io i M »ti i t nM>um> t mmnmMM i»» >m i 



CHAPITRE XXXI \ 



SECOND SEJOUR A TIMOR : COURSE A BABAO ET OLI- 
NAMA ; CHASSE DU CROCODILE .* PRODUCTIONS VE<- 
G ÉTALES ET ANIMALES. 



Du 3o avril au 3 juin i8o3. 

Des vents variables et légers nous conduisi- 
rent heureusement des côtes de la Nouvelle- 
Hollande en vue des terres de Timor, dont nous 
aperçûmes les cimes les plus élevées , le 3 mai , 
au coucher du soleil. Le lendemain, nous nous 
avançâmes pour traverser le détroit de Rottie; 
mais, contrariés par les calmes, nous ne pûmes 
exécuter cette manoeuvre que dans la journée 
du 5. 

* Dans la première édition de cet ouvrage, j'avois rédigé 
ce chapitre, en grande partie, sur les manuscrits laissés par 
Péron à sa mort ; mais j'en ai modifié ici la rédaction , et , 
après quelques retranchemens de faits, qui seront reportés 
au xxxn e chapitre, j'y ai ajouté plusieurs détails sur les 
productions animales et végétales du pays , également tirés 
des papiers de Péron. L. F. 



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3 7 4 D U PORT JACKSON 

Après avoir doublé dans l'ouest l'île de Simao, 
nous arrivâmes, le 6 mai, à l'entrée de la baie 
de Coupang (/?/. 36); le pilote hollandois fut 
reçu à bord avant la nuit, et toutefois la foi- 
blesse extrême de la brise ne nous permit d'ar- 
river au mouillage que fort tard : nous mîmes 
enfin à l'ancre à 10 heures et demie du soir, près 
de terre et dans le voisinage du fort Concordia. 

7 Mai. Après le salut d'usage, et pendant 
qu'on s'occupoit à bord du soin d'affourcher nos 
bâtimens , les naturalistes et les officiers de l'ex- 
pédition, réunis au commandant , s'empressèrent 
de remplir un devoir d'étiquette. Le gouverneur 
actuel de Coupang étoit M. Joanis Giesler, pré- 
cédemment secrétaire de la Compagnie des Indes 
hollandoise dans cette résidence : nous allâmes 
tous chez lui, et revîmes avec beaucoup de 
plaisir un homme honnête et bon, des pro- 
cédés duquel nous avions eu fort à nous louer, 
lors de notre première relâche. Il nous apprit 
la mort de l'ancien gouverneur, M. Lofetett, 
qu'une fièvre aiguë avoit emporté en trois jours. 
M. Giesler, qui l'avoit remplacé, étoit lui-même 
dangereusement malade; et nous avons su depuis 
qu'il avoit succombé , malgré les soins éclairés 
que lui avoit prodigués pendant notre relâche, 



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EN EUROPE. 3 7 5 

notre médecin M. Lharidon. Tel est le climat 
de cette partie de Timor, que les Européens ne 
peuvent y vivre long -temps; vérité effrayante, 
mais malheureusement trop bien prouvée par 
la rapide succession des gouverneurs hollandois, 
et par nos propres désastres : les malheurs ar- 
rivés au navire le Hanter, désarmé en entier 
par les maladies, nous en fourniront bientôt 
une nouvelle preuve* 

Ce fut M. Giesler qui nous apprit la relâche 
que le capitaine Flinders, commandant la cor- 
vette angloise VImestigaior y avoit faite sur cette 
rade, dans les premiers jours d'avril. Après avoir 
pris les rafraîchissemens qui lui étoient néces- 
saires, cet habile officier devoit se rendre au 
port Jackson pour réparer les avaries de son 
navire. Les derniers travaux qu'il avoit exécutés 
sur les côtes de la Nouvelle -Hollande avoient 
eu pour objet la reconnoissance du golfe de 
Carpentarie : opération pénible , mars d'un haut 
intérêt , sous le double rapport de la géographie 
et de la navigation. 

Le gouverneur nous promit de pourvoir à 
nos divers besoins; et sur-le-champ il donna 
des ordres pour que chacune des demandes 
que nous lui fîmes fut exactement remplie. Il 



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3 7 6 DU PORT JACKSON 

accorda aussi , avec beaucoup de grâce, des lo- 
gemens à notre commandant, et à ceux d'en- 
tre nous que le genre de leurs travaux de- 
voit retenir à terre pendant notre séjour dans 
la baie. 

Après cette entrevue , nous retournâmes tous 
à bord : les uns , pour faire disposer ce qui in- 
téressoit le service des navires ; les autres , 
pour se préparer à reprendre le lendemain, de 
la manière la plus utile , le fil de leurs recher- 
ches et de leurs observations. 

Nous ne vîmes jamais une plus belle soirée : 
le ciel étoit serein, la mer parfaitement calme; 
et la lune , en éclairant de ses premiers rayons 
la verdure des arbres dont l'île est couverte, ré- 
pandoit sur tous les objets une teinte vaporeuse 
et incertaine ; la douceur de la température in- 
spirait je ne sais quelle vigueur , quel sentiment 
de bien-être difficile à définir, mais qui , en ren- 
dant indifférent pour toute sensation extérieure, 
faisoit désirer la durée de cet état agréable 
et doux , que je comparerais volontiers à la 
force d'inertie d'un corps en repos. L'influence 
de la température et du climat sur les habi- 
tudes physiques et sur les affections morales de 
l'homme de ces contrées, formerait sans doute 



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EN EUROPE. 3 77 

un sujet intéressant de méditations pour le phy- 
siologiste et le philosophe. 

Le 8 mai, dès la pointe du jour, nos banques 
d'armement furent envoyées à terre pour le ser- 
vice de l'aiguade; une embarcation malaise, 
avec son équipage, étoit destinée à faire notre 
eau et à la transporter à bord; mesure sans con- 
tredît très-favorable à la santé de nos matelots 
et à la célérité de l'ouvrage. Le commandant alla 
s'établir dans la maison de l'ancien gouverneur 
Lofstett, tandis qne nos naturalistes et nos astro- 
nomes se logèrent dans les appartenons qu'on 
leur avoit préparés dans le fort Conçordia. 

Tous les Malais que nous avions connus lors 
de notre première relâche, ceux surtout avec 
lesquels nous nous étions liés plus particulière- 
ment, nous témoignèrent par de vives démons- 
trations d'allégresse, le plaisir qu'ils avoient 
de nous revoir. Ces bons insulaires s'informoient 
de la santé de chacun de nos compagnons de 
voyage, et ils s'affligeoient avec nous de la mort 
de ceux que nous avions perdus depuis notre 
départ de Timor. Si quelquefois il arrivoit qu'ils 
eussent oublié le nom de l'un d'entre nous, ils le 
désignoient par les occupations auxquelles ils l'a- 
voient vu se livrer le plus habituellement : c'est 



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3 7 8 DU PORT JACKSON 

ainsi que M. Lesueur étoit Y or an mati bou- 
rou (l'homme tueur d'oiseaux); M. Bailly, ïio- 
tre minéralogiste, Y or an batou (l'homme cail- 
lou), etc. 

À notre tour nous eûmes à partager leurs re- 
grets sur la mort de quelques-uns des amis que 
nous avions laissés à Coupang : le roi de Solor , 
Naba Léba (pi. 38), et le raja d'Àmassi , étoient 
de ce nombre. Ce dernier n'étoit pas encore en- 
terré, quoiqu'il fut mort depuis plusieurs mois. 

Nous dirons dans le chapitre suivant quelles 
sont les causes qui occasionent souvent des re- 
tards semblables. 

Du 9 au i3 mai, des embarcations s'occu- 
pèrent de transporter à bord le riz et l'arack 
destinés à compléter nos provisions de cam- 
pagne. Ces objets nous furent fournis des maga- 
sins de la Compagnie à un prix raisonnable, 
ainsi que les buffles donnés en ration journa- 
lière et comme rafraîchissement à nos équi- 
pages. Quant à ce qui étoit personnel à chacun 
de nous, nous préférâmes traiter directement 
avec les rajas de notre connoissance ; les Hol- 
landois toléroient ces échanges de petite valeur, 
mais ils n'eussent pas souffert que nous fissions 
de la sorte l'approvisionnement de nos vaisseaux, 



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EN EUROPE. 3 79 

voulant jouir eux-mêmes du bénéfice qui en 
résultait 

Le 1 4 on aperçut à l'entrée de la baie, au 
nord de Simao , un navire à trois mâts , qui fai- 
soit des signaux de détresse : nous nous em- 
pressâmes d'envoyer le grand canot, du Géo* 
graphe à son bord , pour lui porter les secours 
que nous pouvions offrir. Ce bâtiment, reconnu 
pour être anglo- américain, et qui se nommoit le 
Hunter^ ne put arriver au mouillage que le len- 
demain. Il venoit de l'établissement portugais de 
Dittê*, sur la côte septentrionale de Timor; il 
étoit chargé de cire et de bois de sandal. Son 
équipage, attaqué par les plus affreuses épidé- 
mies, la dyssenterie et la fièvre, se trouvoit alors 
réduit à trois hommes en état de travailler ; les 
autres étoient morts ou dangereusement ma- 
lades; le capitaine surtout étoit à l'extrémité. 
Nos médecins prodiguèrent à ces infortunés tous 
les soins que l'humanité réclame : ils les firent 
descendre à terre, les placèrent dans un local 
salubre, et leur administrèrent les plus généreux 

* J'écris ici BiUé > et non Diély, qui étoit dans la première 
édition, afin de me conformer à la véritable orthographe de 
ce mot, dont j'ai eu, depuis, occasion de in assurer. 



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38o DU PORT JACKSON 

secours; mais tous ces efforts vinrent échouer l 
contre une maladie qui , lorsqu'elle se développe 
avec une certaine intensité, est irrévocablement 
mortelle. (Voy. tom. \,pag. 339.) 

Du 16 au 20 mai. Nos courses fréquentes aux 
environs de Coupang n'avoient pas pour but uni- 
que l'achat des subsistances que nous voulions 
embarquer ; nos naturalistes y trouvoient l'occa- 
sion de faire de nombreuses et d'intéressantes 
moissons pour augmenter les collections, déjà si 
riches, qu'ils avoient rassemblées : ces courses 
nous mettoîent encore à portée d'étudier d'une 
manière particulière, et plus complète que nous 
ne l'avions fait jusqu'à ce jour , les mœurs et les 
usages domestiques des Malais; et de mieux con- 
noître aussi une langue pleine d'harmonie , de 
simplicité et de douceur, quoique privée souvent 
de cette variété de formes qui est un des prin- 
cipaux caractères du langage des peuples dont 
la civilisation est plus avancée. Lie chapitre sui- 
vant contiendra une partie de ces recherches; 



> Nous avons appris plus tard que le navire le Hunter, en- 
tièrement désarmé par les. maladies , fut abandonné dans la 
baie de Coupang, où les Hollandois l'ont acbeté pour le 
compte de la Compagnie. 



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EN EUROPE. 38i 

à Tégard de celles sur la langue malaise , elles 
ne sauraient convenir qu'à un ouvrage spé- 
cialement destiné à recueillir des données de 
ce genre. 

Les naturels des environs de Coupang nous 
ont paru être fort attachés à leurs princes, quoi- 
qu'ils ne leur donnent pas ces marques de res- 
pect excessif dont les autres peuples de l'Inde 
sont si prodigues. Souvent nous sommes allés 
chez ces rajas timoriens, et toujours nous les 
avons vus entourés de leurs sujets, et assis au 
milieu d'eux , plutôt comme des compagnons . 
que comme des maîtres. 

ai Mai. Depuis notre arrivée en rade, nous 
jouissions sans interruption d'un temps superbe. 
Le calme régnoit pendant la nuit, et sur le matin 
on éprouvoit de légères fraîcheurs de l'est au 
sud-est. Dans le courant du jour, les brises va- 
rioient assez souvent de l'est au nord -est, et 
rarement au nord-ouest ; les brises d'est et d'eàt* 
sud-est étaient quelquefois très-violentes et ac- 
compagnées de pesantes rafales : c'est ce que 
nous éprouvâmes principalement dans la journée 
du a i mai , où le Géographe chassa sur ses an- 
cres, au point d'être obligé de réaffourcher. 

22 Mai. Malgré toutes les précautions dont 



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38a DU PORT JACKSON 

l'expérience nous avoit démontré la nécessité ', 
plusieurs personnes de nos équipages ne purent 
échapper à l'influence maligne du climat. Quel- 

I Nous croyons utile de rapporter ici en quoi consiste 
principalement ce petit nombre de préceptes d'hygiène : 
i° n'user qu'avec une extrême sobriété de toute espèce 
de fruits, et particulièrement de ceux qui sont le plus 
aqueux, tels que melons, bananes, oranges, etc., et gé- 
néralement de toutes les substances débilitantes ou laxa- 
tives; 2° éviter l'usage du lait, et notamment de celui de 
buffle, qui est extrêmement pernicieux; 3° ne boire ni 
calou ni touac ( deux sortes de liqueurs fermentées , reti- 
rées par incision du palmier ) , et modérément de l'eau de 
cocos ; 4° s'interdire toute espèce d'excès , soit en boissons, 
soit en travaux forcés, etc; 5? ne point s'exposer à la 
pluie ; 6° ne jamais laisser sécher sur soi ses habits ; 7 ne 
jamais se baigner pendant que le soleil est sur l'horizon, 
mais seulement le matin et le soir; 8° ne point s'exposer 
au serein et encore moins y dormir ; 9 ne jamais coucher 
sur la terre ni sur un sol humide, etc., etc. 

II ne faut pas craindre d'épicer, même assez fortement, 
tous les mets ; le piment, le gingembre et le curcuma ou 
safran de l'Inde, sont en général les épices qu'à faut préférer. 
A l'égard -des boissons , on doit choisir l'eau de, fontaine 
plutôt que celle de rivière; qui contient toujours des prin- 
cipes terreux et putrides : le café, le thé, le vin, le punch 
même, conviennent mieux que la bière et surtout que les 
limonades, les orangeades, etc., qui, prises avec trop d'a- 
bondance, sont ici de véritables poisons» 



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EN EUROPE. 383 

ques-unes furent attaquées de la dyssenterie ; 
mais cette maladie n'avoit point encore le carac- 
tère effrayant de malignité qui nous désola lors 
de notre précédente relâche, et qu'un plus long 
séjour auroit pu lui donner; c'est pourquoi nous 
hâtions nos préparatifs de départ. 

Le a3 mai , nos infatigables naturalistes, Péron 
et Lesueur, après avoir recueilli une multitude 
d'échantillons d'objets divers relatifs à la zoo- 
logie, voulurent encore joindre à leurs collec- 
tions le squelette d'un crocodile ; ils se détermi- 
nèrent à aller en faire la chasse dans les plaines 
de Babao, où, parmi les marais infects, ces ani- 
maux pullulent d'une manière étonnante. Ce n'est 
pas qu'il ne s'en trouve aussi à Coupang, et 
même qu'on n'y en aperçoive chaque jour; mais 
ici , les localités convenant moins sans doute à 
leur espèce, ils viennent rarement dormir à terre : 
or, c'est surtout dans cette position que le cro- 
codile doit être attaqué, si l'on ne veut s'exposer 
soi-même à une mort presque certaine. Le com- 
mandant voulut bien permettre à nos amis de 
faire cette incursion, et le gouverneur se chargea 
de leur procurer, non-seulement les chevaux et 
l'escorte dont ils avoient besoin , mais auss£ de 
puissantes recommandations auprès du raja de 



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384 DU PORT JACKSON 

Babao. Ce prince, allié des Holtandois, fut invité 
à faciliter l'opération dont il s'agit, et même à 
la protéger de tout son pouvoir. 

Le 26 mai, jour de leur départ pour Babao, 
MM, Péron et Lesueur se mirent en route de 
très-grand matin; cinq Malais montés et quatre 
qui ne l'étoient pas, dévoient être leurs guides 
et leur escorte; nos messieurs eurent aussi un 
cheval pour chacun d'eux, mais ils durent se 
résoudre à les monter à poil, le pamalis ou in- 
terdiction de l'usage des selles, superstition dont 
nous parlerons dans le chapitre suivant , ayant 
lieu sur la route de Coupang à Babao. 

Quelque pressantes que fussent les instances 
. de nos amis, bien décidés à prendre sur eux 
toute l'influence du maléfice, il ne leur fut pas 
possible de vaincre l'opposition des Malais, qui 
se croyoient déjà, sans doute, obliges de veiller 
à la conservation des personnes confiées à leur 
garde. Il fallut donc prendre son parti de bonne 
grâce, et se mettre en route ainsi équipé. 

Le cortège, composé en tout de onze per- 
sonnes , se dirigea d'abord au travers des bois 
jusqu'à Oba{pL 36), où se trouvent la belle 
habitation de madame Van- Esten (voy. tom. I, 
pag. 307, 3ia et suiv. ), et l'humble demeure 



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EN EUROPE. 385 

du respectable Néas (tom. I,pag. 3ia et suiv.), 
ancien roi de cette partie de la vallée. D'Oba, 
nos voyageurs, se rapprochant du bord de la 
mer, suivirent le Passer - Panguian , touchè- 
rent à Galopa- lima , lieu nommé ainsi des 
cinq cocotiers qui s'y trouvoient autrefois plan- 
tés, et arrivèrent enfin au joli village d'O- 
sapa-Kitkil Là, ils s'arrêtèrent un instant sous 
le toit hospitalier d'un vénérable vieillard, 
qui, d'un air aisé et plein d'obligeance, vint 
de lui-même leur offrir des cocos, du lait et 
du riz. 

A peu de distance d'Osapa-Kitkil, on décou- 
vre près du rivage deux îles basses, ombragées 
par de vieux palétuviers à demi plongés dans la 
mer. La route présente ici les plus agréables as- 
pects : sur la gauche, de nombreux palétuviers , 
dont les branches rares et pendantes suffisent à 
peine pour produire une ombre légère, forment 
cependant un abri où viennent se réunir, en 
foule, divers oiseaux pélagiens. Quand, à l'ins- 
tant du flux, les eaux se reversent sur la plage , 
on les voit se réfugier dans cette forêt marine , 
pour y attendre l'heure où le retrait de la mer 
leur permettra de chercher, au milieu des ro- 
ches, leur nourriture accoutumée. 

III. *5 



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386 DU PORT JACKSON 

À droite du chemin, de magnifiques cocotiers 
balancent dans les airs leurs têtes majestueuses, 
qui dominent sur une multitude d'arbres de plu^ 
sieurs espèces, chargés de fleurs et de fruits. A 
l'ombre de ces arbres remarquables par leur 
taille et parleur beauté, croissent de nombreuses 
lianes, qui, s'élevant jusqu'à leur sommet, for- 
ment autant de colonnes de verdure. Partout 
règne une douce fraîcheur, partout aussi le 
plus profond silence; diverses espèces de tour- 
terelles l'interrompent quelquefois par leurs 
accens plaintifs et amoureux; et la douce mé- 
lancolie qu'elles font éprouver dans ces lieux 
enchantés, remplit l'âme d'une émotion invo- 
lontaire. 

La route jusqu'à OssaparBessar est tracée au 
milieu des bois les plus agréables. Le village, 
bâti dans la forêt, occupe une assez grande 
étendue de terrain , parce que les maisons sont 
fort éloignées les unes des autres ; cependant il 
ne contient pas plus de trois ou quatre cents 
habitans, parmi lesquels on compte quelques 
Chinois. 

Nos voyageurs passèrent la rivière d'Osapa- 
Bessar auprès du village de ce nom, et se diri- 
gèrent ensuite vers Nonsouis par des chemins 



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EN EUROPE. 38 7 

étroits et rocailleux qu'entrecoupait Souvent de 
profonds ravins. 

Péron rapporte qu'au-delà de Nonsouis* unie 
troupe de chevaux gardés par des Malais lui of- 
frit un assez singulier spectacle. « La liberté dont 
jouissent ces animaux , dit-il, les rend impatiens, 
vifs dans leurs mouvemens, impétueux dans leur 
course ; viennent-ils à s'éloigner, leurs gardiens, 
serrant des genoux les épaules du cheval qui les 
porte, se dirigent aussitôt sur leurs traces, pas- 
sent entre les arbres avec la rapidité de la fou- 
dre, et manœuvrent ces rapides coursiers avec 
une telle adresse, qu'ils évitent les arbres placés 
sur leur passage, et courent, ou volent pour 
mieux dire, comme en rase campagne. C'est 
ainsi qu'ils rallient les chevaux écartés du trou- 
peau, avec une légèreté et une souplesse dont 
rien en Europe ne peut donner l'idée; ces cava- 
liers, comme les centaures de la fable, semblent 
ne faire qu'un seul corps avec le cheval qu'ils 
montent.» 

Meniki et Tarousse^ villages de peu d'impor- 
tance , furent successivement traversés par nos 
voyageurs, qui passèrent ensuite la rivière de 
Pannefendie, dont les bords marécageux nour- 
rissent de nombreux crocodiles; puis ils se reni- 
as. 



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388 DU PORT JACKSON 

dirent à Nobaki, hameau d'une fotble étendue, 
mais riche Cependant par ses cultures de cannes 
à sucre , de mais et de riz. Continuant leur route 
au milieu d'une forêt épaisse et sombre, ils vi- 
rent successivement les villages de Panamouui 
et d'Oêbelh, et parvinrent enfin à la petite ville 
de Babao, terme principal de leur voyage, après 
avoir parcouru, depuis Coupang, une route 
d'environ huit lieues. 

Leur petite caravane présentent quelque chose 
de singulier : les Malais qui servoient d'escorte, 
n'ayant pour tout vêtement que des pagnes dra- 
pées d'une manière gracieuse, dont le vent chan- 
geoit à chaque instant les plis, rappeloient assez 
bien la marche de ces patriarches voyageurs 
dont parle la Bible; l'ombre religieuse des forêts 
répandue sur la scène, y ajoutoit un certain ca- 
ractère auguste dont il seroit difficile de rendre 
l'effet. 

MM.Péron et Lesueur descendirent chez le raja 
auquel ils étoient recommandés, et qui les reçut 
de la manière la plus obligeante. C'étoit un 
homme de petite taille, maigre, très- vif, d'une 
figure ouverte et riante. Sa demeure, avanta- 
geusement située sur le dernier plan d'une col- 
line, étoit ombragée par de grands arbres, et 



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EN EUROPE. 38 9 

entourée d'un bois de cocotiers, de palmiers et 
de tamariniers, qui y entretenoit une douce fraî- 
cheur. De ce point, on à la vue sur une belle 
plaine, limitée au nord par l'immense rideau des 
montagnes èiAnmfoa; des collines, des prairies 
et des groupes d'arbres divisent cette étendue 
en plusieurs compartimens qu'entrecoupent plu- 
sieurs petites rivières, dont les embouchures se 
perdent dans les marécages. 

Nos amis ne tardèrent pas à prendre les ren- 
seignemens dont ils avoient besoin pour se diri- 
ger dans la chasse périlleuse qu'ils avoient à 
faire » ; ils s'informèrent surtout du heu où il 
falloit aller chercher les crocodiles : mais quand 

* Les habitons assurent qu'il y a des crocodiles de plus 
de 36 pieds de longueur ; ils attaquent également les hom- 
mes, les chevaux, les sangliers et les buffles, et n'épargnent 
même pas leur propre espèce , puisqu'on a vu souvent de 
vieux crocodiles en dévorer de plus jeunes. Quelques-uns ont 
la peau couverte de coquillages, et parfois aussi de plantes 
marines, telles que des ulves et des fucus, qui, croissant 
sur leur dos, cachent, en quelque sorte, ces animaux re- 
doutables sous leur verdure. 

Leur présence, dit-on, rend inhabitables, dans le nord 
de la baie , les rivages où se trouvent les marais de Toupi, 
Bénon, P6nin y Oeana; et dans l'est, ceux de Lélétaca- 
nounac. ( Voy. pi. 36. ) 



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390 DU PORT JACKSON 

Us proposèrent aux Malais de les aider dans cette 
expédition, ceux-ci tressaillirent d'horreur, et se 
refusèrent unanimement à ce qu'on leur deman- 
doit. Vainement le raja, chargé par le gouver- 
neur hollandois de seconder cette entreprise, 
voulutril interposer son autorité, les préjugés 
religieux et la crainte l'emportèrent toujours. La 
seule chose qu'on put obtenir, à force de me- 
naces d'une part, de promesses et de prières de 
l'autre, ce fut que deux d'entre eux iroient indi- 
quer la retraite habituelle de ces monstres. 

Le lendemain, dès la pointe du jour, on se 
mit en marche; et d'abord ce ne Ait pas sans 
peine que nos messieurs parvinrent à traverser 
plusieurs rivières profondes, sur des ponts for- 
més d'un seul tronc de palmier de i5 à 20 pieds 
de longueur; les Malais, au contraire, y mar- 
çhoient -aussi librement que s'ils eussent foulé 
du pied le sol le plus uni. 

Arrivés au milieu d'une vaste rivière qui venoit 
d'être inondée tout récemment, la route offrit 
des difficultés encore plus grandes; comme on 
ne pouvoit marcher que sur là crête d'un talus 
en dos d'âne et fort étroit, la jambe, au moindre 
faux pas, s'enfonçoit jusqu'au genou dans le sol 
devenu fangeux par le séjour des eaux. 



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EN EUROPE. 3pi 

« Seuls avec nos guides au milieu de ces ma- 
rais, dit M. I«esueur, et cherchant parmi les la- 
gunes à découvrir des crocodiles, nous fumes 
souvent menacés d'être abandonnés par nos con- 
ducteurs; nous les décidâmes cependant à péné- 
trer dans un bois de lataniérs coupé en plusieurs 
sens par une petite rivière. En avançant vers un 
point où cette rivière forme un coude assez brus- 
que, nous découvrîmes enfin à vingt- cinq pas 
de distance un crocodile couché en partie dans 
l'eau, où il paroissoit endormi; je l'ajustai sur-le- 
champ, pour le frapper au' dessous de l'aisselle, 
et comme l'animal me présentoit le côté, je tirai 
de manière à lui rompre les vertèbres dorsales, 
et j'y réussis. Dès que le monstre se sentit blessé, 
il voulut se jeter à l'eau; mais comme il ne put y 
parvenir, on le vit se débattre et s'agiter avec fu- 
reur. Son sang couloit en abondance , et au bout 
de quelques minutes, il nous parut près d'expi- 
rer. Bien sûrs alors qu'il ne pourroit nous échap- 
per , nous résolûmes de renvoyer au lendemain 
le soin d'enlever ses dépouilles. Les serpens et 
les autres reptiles dont ces lieux humides sont 
remplis, effrayés de l'explosion d'une arme à 
feu, s'enfuirent rapidement ça et là parmi les 
herbes et jusque entre nos jambes; spectacle 



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3 9 2 DU PORT JACKSON 

aussi nouveau qu'effrayant et dangereux pour 
nous. Quant à nos guides, qui setenoient tou- 
jours prudemment à une grande distance, ils pa- 
rurent fort surpris de voir que les crocodiles n'é- 
toient point à l'épreuve de la balle : cette décou- 
verte ranima Un peu leur courage , et leur donna 
en nos moyens une confiance qu'ils n'avoient pas 
encore eue; toutefois leur étonnement fit place 
à la satisfaction , lorsque nous reprîmes avec eux 
le chemin de Babao. » 

De retour chez le raja, les deux Malais, fiers 
du courage dont ils venoient de donner la 
preuve, racontèrent avec enthousiasme les dé- 
tails de l'expédition; ils eurent soin de ne pas 
s'oublier dans le récit, en se louant outre me- 
sure, circonstance qui offre un contraste assez 
plaisant avec les craintes dont ils ay oient été réel 
lement agités. 

On se mit k table, ou plutôt chacun s'accrou- 
pit, selon l'usage du pays, sur la natte même où 
les mets étoient servis : une gaîté générale et 
assez bruyante anima le repas. 

Lorsqu'on eut dîné, le raja engagea ses hôtes 
à aller promener avec lui vers les habitations 
voisines de sa demeure, et même jusqu'à Oli- 
narna, joli village des environs. « Rien de plus 



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EN EUROPE. 3 9 3 

agréable à voir, dit Péron, que ces cabanes spa- 
cieuses, ombragées par de grands arbres. Les fa- 
milles étoient généralement groupées autour de 
quelques vieillards, dont la sérénité annonçoit 
la vie tranquille : partout le bonheur étoit peint 
sur le visage de ces bons insulaires; les uns 
filaient du coton, les autres préparaient leur 
chandelle de coussambi, ou s'amusoient à faire 
des paniers et de petits ouvrages du même genrç. 
Les enfans se livraient à différens jeux; tandis 
que de tendres nourrissons, couchés sur des 
espèces de berceaux suspendus aux branches des 
arbres, étoient balancés mollement par leurs 
mères. » 

Nos voyageurs cependant ne perdoient pas de 
vue l'objet principal de leur excursion. Ils avoient 
à transporter à Babao les dépouilles du croco- 
dile; et, comme la nature des chemins ne leur 
permettoit pas de se servir de chevaux , il fallut 
engager une douzaine -de Malais a venir le len- 
demain dans la plaine pour aider à l'enlever, 
Le succès de la première expédition avoit inspiré 
plus de confiance en faveur de nos amis; la ma- 
nière généreuse dont ils récompensèrent leurs 
guides, autant peut-être que leurs pressans dis- 
cours , acheva de les décider. 



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3 9 4 DU PORT JACKSON 

28 Mai. Arrivés au lieu où gisoit le crocodile, 
les Malais, saisis de terreur, se mirent prompte- 
ment en prières , affectant de se tenir à l'écart. 
MM. Péron etLesueur commencèrent la dissec- 
tion du reptile ' ; et cette opération fut d'autant 
plus pénible, qu'il fallut, pour en venir à bout, 
se mettre parfois dans l'eau jusqu'à la ceinture. 
Quand les diverses parties du squelette et la peau 

» M. Lesueur donne dans son journal la description sui- 
vante de ce crocodile : « Sa longueur étoit de neuf pieds 
et demi; son dos, le dessus de sa queue et de ses pattes, 
d'un brun foncé, varié de légères teintes jaunâtres et rous- 
sâtres plus ou moins foncées, et formant des marbrures 
assez agréables ; le ventre , le dessous des pattes et de la 
queue étoient d'un jaune clair qui s'éteignoit peu à peu, 
en remontant jusqu'à ce qu'il se confondît avec la couleur 
brune des parties supérieures. 

» La queue étoit carinée , plate sur les côtés, et disposée 
de manière à seconder les mouvemens du reptile ; les. pla- 
ques de sa peau , assez larges sur le dos et sur les flancs , 
diminuoient d'une manière insensible à mesure qu'elles se 
rapprochement davantage des parties plus susceptibles de 
mouvement; aux articulations surtout, elles étoient si pe- 
tites et si rapprochées , qu'on eût dit une mosaïque. 

» Ses pattes étoient courtes, fortes et armées d'ongles; 
mais il lui manquoit l'avant-bras du côté gauche, qui pro- 
bablement avoit été mangé par les autres crocodiles. » 



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EN EUROPE. 3 9 5 

furent rassemblées et qu'on voulut les transpor- 
ter, les Malais, qui jusqu'à cet instant avoient 
été paisibles spectateurs, refusèrent unanime- 
ment d'y toucher ; ils fuyoient au moindre mou- 
vement que faisoient ces messieurs pour se rap- 
procher d'eux, et même ils firent mine plusieurs 
fois de s'en retourner sur-ler champ. Dans cette 
perplexité, et pour ne pas perdre, faute d'un 
secours indispensable, le fruit de tant de peines 
et de dangers, nos intrépides naturalistes eurent 
recours à de nouvelles promesses et à un expé- 
dient qui réussit : ils se firent apporter deux 
grands bambous , au milieu desquels ils attachè- 
rent fortement les. dépouilles de l'animal; les 
Malais ne firent plus alors aucune difficulté de 
charger le fardeau sur leurs épaules ; mais ils 
eurent grand soin de se tenir toujours aux ex- 
trémités de cette espèce de brancard. 

Tout étant ainsi disposé , on se remit en route 
pour Babao ; le soleil étoit dans toute sa force , 
et l'on fut obligé de marcher pendant une heure 
avant de rencontrer de l'ombre. A peine nos 
voyageurs furent-ils arrivés sous les arbres, 
qu'ils aperçurent de loin trois personnes qui 
venoient à eux ; c'étoit la fille du raja , la jeune 
et intéressante Canaga,qui, suivie d'une de ses 



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3g6 DU PORT JACKSON 

femmes et d'un esclave , leur faisoit apporter des 
rafraîchissemens : ils remercièrent cette aimable 
personne de son attention obligeante, et firent 
halte sous un beau massif de palmiers pour re- 
prendre haleine et se restaurer. 

A quatre heures après midi, ils arrivèrent à 
Babao. « Le roi nous attendoit, dit Péron ; et du 
plus loin qu'il nous vit , il envoya un de ses 
officiers pour nous faire déposer sous un arbre, 
assez loin de son habitation , le fardeau sacrilège 
que nous escortions. 

y> Nous fumes surpris de voir tous les curieux 
dont nous avions été entourés les deux jours 
précédens , s'éloigner aujourd'hui de nous avec 
précipitation : le raja lui-même, quoiqu'il nous 
accueillît avec sa bonté ordinaire, ne voulut pas 
nous approcher, que préalablement nous ne 
nous fussions purifiés; il nous le fit entendre, 
en nous montrant du doigt une auge creusée 
dans un tronc d'arbre , où nous devions entrer 
pour recevoir les ablutions d'usage. Cette céré- 
monie ne nous plaisoit guère ; mais il n'y eut 
pas moyen de l'éviter. Tous les Malais, hommes, 
femmes et enfans, formoient un cercle autour 
de nous; et malgré les règles de la bienséance 
européenne, il fallut nous déshabiller tout-à-fait. 



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EN EUROPE. 3 97 

L'auge ne pouvant contenir qu'une seule per- 
sonne , nous y passâmes, M. Lesueur et moi , suc- 
cessivement ; deux esclaves apportèrent de grands 
vases remplis d'eau, et nous les vidèrent sur la 
tête : nous reçûmes ainsi chacun une vingtaine 
d'ablutions. 

» Pendant que tout cela s'e»écutoit , un Ma- 
lais se servit d'un long bambou pour enlever 
nos hardés, et les porter, sans y toucher autre- 
ment, dans le bassin d'une fontaine voisine. Lors- 
que nous fumes ainsi suffisamment purifiés, le 
raja nous fit donner de' grandes pagnes du pays, 
dont nous nous vêtîmes : dès ce moment tout le 
monde nous approcha sans crainte ; et chacun , 
en plaisantant sur notre nouveau costume, se 
faisoit un plaisir de nous appeler' oran matajro 
(hommes malais). » 

Rien ne retenant plus nos amis, et les ordres 
du chef de l'expédition les forçant de presser 
leur retour, ils remercièrent le raja de toutes les 
politesses qu'ils avoient reçues de lui, et le pré- 
vinrent que leur départ pour 'Coupang auroit 
lieu le lendemain avant l'aurore. Ce bon raja fit, 
ainsi que sa famille , les plus vives instances pour 
retenir plus long-temps ses hôtes auprès de lui ; 
mais lorsqu'il en vit l'impossibilité, il voulut 



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3 9 8 DU PORT JACKSON 

au moins leur laisser un souvenir agréable, eh 
égayant les derniers momens de leur séjour à 
Babao. Tout fut donc disposé pour une fêté noc- 
turne , semblable à celles que nous avions vues 
quelquefois à Coupang, où elles font le charme 
des plus belles soirées. 

Le peuple malais de ce canton se réunit sous 
de grands tamariniers, dont l'épais feuillage ajou- 
tait à l'agrément du site que l'on avoit choisi. 
Un grand feu quiéclairoit la scène, rendoit plus 
supportable la fraîcheur de la nuit, en même 
temps qu'il dissipoit l'humidité toujours très* 
grande de ces plaines marécageuses et couvertes 
de bois; il servoit aussi à détruire les mousti- 
ques, qui, attirées par l'éclat de la flamme, ve- 
noient s'y précipiter par milliers. 

Les vieillards , rangés autour du foyer , sem- 
bloient présider à la fête. Bientôt les danses com- 
mencèrent au son de quelques instrumens sim- 
ples et particuliers au pays, qu'accompagnoit le 
chant des danseurs; leur voix juste, et graduée 
sans art, exécutait des morceaux pleins d'har- 
monie, quoique d'une facture un peu sauvage. 
a Nous admirions, dit Péron, avec quelle énergie 
ces insulaires exprimoient le caractère de cha- 
cune de leurs danses ; les femmes surtout mo- 



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EN EUROPE. 3 99 

difioient avec beaucoup de grâce les airs qui 
indiquoient le changement des figures propres 
à émouvoir les diverses passions , ou à les pein- 
dre. Ce tableau piquant et animé le devint en- 
core davantage dans les pantomimes guerrières, 
auxquelles le costume du pays prêtoit infiniment. 
L'obscurité profonde qui régnoit autour de nous, 
donnoit à ce spectacle quelque chose de féroce, 
surtout après un chant triste et sourd , assez com- 
parable à un rugissement. Les Malais, sur deux 
rangs, pressés les uns contre les autres, un peu 
courbés et représentant des hommes qui vont 
à la découverte de l'ennemi pour tâcher de le 
surprendre, levant les pieds et les posant dou- 
cement, marchoient accompagnés de ce chant 
lugubre. Tout-à-coup, et comme s'ils eussent at- 
teint leurs ennemis, ils s'élançoient, en poussant 
des cris perçans , tellement prolongés et confus, 
qu'il étoit difficile de ne pas en être effrayé. 
Bientôt ils reprenoient un air calme, évoluoient 
de diverses manières, et recommençoient les 
manœuvres qu'ils avoient déjà faites , jusqu'à ce 
que le besoin du repos se fît sentir. » 

Cette fête agréable se continua fort avant dans 
la nuit, et ne laissa à nos voyageurs que quel- 
ques instans pour se délasser des fatigues du 



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4oo DU PORT JACKSON 

jour et se disposer au trajet qu'ils avoîent à faire. 

Le 29 mai , de très-grand matin , nos amis 
commencèrent leurs préparatifs de départ. A six 
heures , ils prirent congé du raja de Babao et se 
mirent en route pour Coupang, accompagnés de 
l'aimable Canaga et de plusieurs personnes de sa 
suite, qui voulurent les reconduire à quelque dis- 
tance. Cette augmentation de compagnie ajouta 
beaucoup à la gaîté du cortège. Le cheval 
chargé des dépouilles du crocodile étoit conduit 
par un esclave, qui le tenoit comme en lesse, 
mais au bout d'une corde de 5o à 60 pieds de 
longueur, tant il avoit peur de se souiller. Tous 
les Malais que l'on rencontra sur la route , pré- 
venus par les cris de ceux de l'escorte, s'en- 
fuyoient avec précipitation dans les bois, afin 
de passer à la plus grande distance possible de 
ce convoi redoutable. La fille du raja s'amusoit 
beaucoup de la frayeur de ces pauvres gens, et 
leur fuite précipitée lui fournit matière à beau- 
coup de plaisanteries. 

Arrivée sur les bords de la rivière Memki, 
Canaga se disposa à quitter nos amis; ceux-ci 
lui firent de petits cadeaux qu'elle reçut avec 
plaisir : elle ne put leur présenter comme preuve 
de sa reconnoissance, que le panier à bétel dont 



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EN EUROPE. 401 

elle se servoit habituellement. Après leur avoir 
fait ses adieux , elle partit au grand galop avec 
sa suite , et disparut bientôt comme un trait. 

Nos voyageurs poursuivirent leur route , re- 
passant à très-peu près par les mêmes chemins 
qu'ils avoient suivis d'abord, et arrivèrent à Cou- 
pang au milieu du jour, excédés de fatigue et 
de chaleur. • 

Malgré toutes les précautions qu'ils avoient 
prises, la peau du crocodile avoit subi un com- 
mencement de putréfaction , qui empêcha abso- 
lument de la conserver; il fallut la jeter à la 
mer , ce qui causa un vif regret aux deux per- 
sonnes qui en avoient fait la conquête au prix 
de tant de peines et de dangers. Le squelette de 
l'animal fut donc pour eux le seul fruit de l'expé- 
dition qu'ils venoient de faire ; ils s'empressèrent 
d'en nettoyer les diverses parties et de les en- 
voyer à bord. Transporté depuis en France, il 
se trouve maintenant à Paris dans le cabinet 
d'anatomie du Muséum d'histoire naturelle , 
comme un témoignage du dévouement et du 
zèle des" deux savans naturalistes aux soins des- 
quels on le doit : il faut leur en savoir d'autant 
plus de gré , que cette course audacieuse fut 
faite entièrement à leurs frais. # 

III. 26 



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4o2 DU PORT JACKSON 

L'activité de Péron n'étoit étrangère à aucune 
classe d'observations; et, quoiqu'il ne rentrât pas 
dans ses obligations immédiates de s'occuper de 
recherches sur le règne végétal, nous lui de- 
vons cependant un tableau des principales pro- 
ductions du sol, que le lecteur sera sans doute 
bien aise de trouver ici : nous y joindrons un 
aperçu du même auteur sur les animaux utiles 
ou nuisibles à l'homme qui se rencontrent sur 
les mêmes lieux. 

Le tableau de la végétation de Timor offre un 
caractère de grandeur qui étonne : partout la 
tçrre est couverte de forêts; la ville deCoupang 
même est tellement voilée par les grands arbres 
qui croissent dans les rues , dans les jardins et 
sur le bord de sa rivière, qu'on l'aperçoit à 
peine de la rade; et, lorsqu'au-delà des premiers 
plans de montagnes, on vient à descendre dans 
ces vallées, où le besoin força l'homme à quel- 
ques défrichemens, on y trouve encore une telle 
fraîcheur de verdure, une telle abondance de 
produits , que le premier sentiment est celui du 
regret qu'on éprouve de voir un sol aussi fé- 
cond presque entièrement négligé. 

Je ne me propose point d'entrer ici dans des 
détails que ne sauroit comporter la nature de 



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EN EUROPE. 4o3 

cet ouvrage, mais je crois devoir indiquer som- 
mairement quelques-uns des végétaux les plus 
utiles à l'homme, et le plus communément em- 
ployés à ses besoins. 

La canne à sucre se trouve à Timor; mais 
comme sa culture et la préparation de son suc 
exigent des machines et des soins également 
étrangers aux Malais, elle y est généralement né- 
gligée. Les cannes qu'on cultive, en petite quan- 
tité, se mangent fraîches, et les rajas pensent 
ne pouvoir rien faire de plus agréable à leurs 
convives , que de leur offrir un morceau de 
canne à sucre à mâcher. Le peuple de Cou- 
pang connoît peu l'usage du sucre proprement 
dit; il le remplace par celui du miel , et par une 
espèce de mélasse qu'il retire de la liqueur con- 
centrée du latanier. Cette substance bien pré- 
parée n'est pas désagréable , mais elle est ordi- 
nairement noire et comme charbonnée. 

C'est principalement aux environs de Babao , 
dans le fond de la baie de Coupang, qu'on cul- 
tive le riz. Là se trouvent de vastes plaines 
presque toujours inondées; on les partage en 
petits carrés de 2 5 à 3o pieds, séparés par une 
espèce de chaussée en terre; ces carrés sont 
ouverts de manière à ce que les eaux , dirigées 

26. 



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4o4 DU PORT JACKSON 

sur les compartimens supérieurs, puissent se 
répandre dans les compartimens inférieurs la- 
téraux, et les submerger. Alors de nombreux 
troupeaux de buffles domestiques sont amenés 
dans ces champs, et pendant plusieurs jours de 
suite on les fait piétiner dans ces carrés, jusqu'à 
ce que la terre soit réduite en une espèce de 
bouillie liquide; quelques jours après on sème le 
riz , et les buffles sont employés de nouveau à 
l'enfouir dans la vase. Ce graminé est ici d'une 
bonne qualité , particulièrement celui qu'on ap- 
pelle riz sultan. Il fait la nourriture habituelle de 
* toutes les personnes libres et des Chinois, et 
forme la base de tous les repas : cuit à sec, il 
remplace ordinairement sur les tables notre pain 
d'Europe. Une livre de riz se vendoit à peu près 
deux liards de France, lors de notre séjour. 

Le maïs est très-abondant ; les esclaves en 
font surtout usage, et ils le mangent préparé 
en une espèce de pain , ou simplement torréfié. 
C'est particulièrement sur le revers des mon- 
tagnes qu'on le cultive ; il y vient d'une beauté 
rare. 

Une des plantes les plus communes du pays , 
le bambou, est aussi une des plus utiles. L'homme 
sait, en effet, l'approprier à ses besoins : il en 



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EN EUROPE. 4o5 

fait des vases d'une assez grande capacité (pi. 46, 
/%. i3;/>/.48,y%. 8); des étuis (pi. (q,fig. 8), 
des cuillères, des peignes (pi. 47>./%.3 et 4), 
des mçubles, divers instrumens de musique 
(pi. l\L\,fig. 22 et a5), des vergues et même des 
mâts pour les navires (pi 49). Réduit en lames 
très-minces, on en forme des tissus solides ; ses 
jeunes tiges fournissent des sarbacanes (pi. [\L\, 
Jig. 18) , dont le Malais sait se servir avec adresse; 
et jusqu'à ses pousses les plus tendres peuvent 
être employées d'une manière avantageuse : cou- 
pées par tranches, on les confit au vinaigre 
avec des pimens et diverses épices, ce qui donne 
des achars fort estimés. Au reste , cette plante 
s'élève ici à une hauteur prodigieuse ; il n'est pas 
rare d'en rencontrer de 5o à 60 pieds de hau- 
teur , et même davantage. 

C'est à Timor que les beaux arbres de la fa- 
mille des palmiers se rencontrent avec tous les 
caractères de vigueur et de beauté qui carac- 
térisent cette famille. Là, paroissent des forêts 
tout entières de cocotiers, d'aréquiers, de lata- 
niers, etc. 

La tige de l'aréquier s'élance, en quelque sorte , 
plutôt qu'elle ne s'élève, à une grande hauteur. 
Cet arbre élégant se distingue par ses anneaux 



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4o6 DU PORT JACKSON 

circulaires , et par le beau panache de verdure qui 
le couronne; c'est lui qui fournit à l'habitant de 
ces rivages le principal ingrédient du bétel , 
préparation dont nous aurons occasion de parler 
dans le chapitre xxxvin de cet ouvrage. 

C'est à Timor qu'il faut voir les secours que 
le cocotier peut fournir à l'habitant des tropi- 
ques, réduit encore aux seules productions de 
la nature. L'eau sucrée, ou plutôt l'espèce de 
lait que contient son fruit, est pour eux la 
boisson par excellence ; l'intérieur <Je la noix se 
mange fraîche; desséchée, elle fournit une huile 
qu'on extrait en la faisant bouillir assez long- 
tems dans une chaudière ; cette huile est em- 
ployée à la préparation des alimens et à l'éclai- 
rage ; les habitans s'en servent aussi pour faire 
ces frictions habituelles dont nous aurons occa- 
sion de parler ailleurs; ils en oignent leurs che- 
veux , pratique d'où résulte l'odeur insupporta- 
ble , pour les étrangers , qu'ils exhalent partout. 

Le test de la noix est employé à faire des 
vases de formes et de grandeurs variées ; on en 
fait aussi des cuillères assez commodes (pi. 46, 
fig. 4? 6 et 9 ); on tresse des cordes avec le brou 
qui revêt la noix i et la tige sert à construire des 
vases assez grands et dont quelques uns sont re- 



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EN EUROPE. 407 

marquables par leurs formes et par les sculptu- 
res dont ils sont ornés. En un mot le cocotier 
est le plus beau présent que la nature ait fait 
à l'homme de ces régions. 

Les avantages qu'on retire du latanier ne sont 
pas moins importans. C'est avec la feuille, dis- 
posée d'abord sous la forme d'un immense éven- 
tail, qu'on prépare assez promptement les grands 
vases qui servent à puiser de l'eau {pi. 43), et 
d'autres plus petits qui remplacent nos aiguières 
et nos verres {pi. 48, fig. 2 ) ; c'est avec la même 
feuille, coupée en lanières étroites, qu'on tresse 
des chapeaux et des nattes {pi. (\hfig. 4? 8 et i3); 
c'est avec elle encore qu'on forme les tissus qui 
servent de voiles aux pirogues et à quelques-uns 
des pros de ces contrées : l'habitant trouve égale- 
ment dans le latanier la matière dont sa cabane 
est couverte ; celle dont sont composés ces vases 
élégans dont tous les feuillets en glissant les uns 
sur les autres se déroulent et prennent l'agréable 
forme d'une nautile {pi Lfi^fig. £ et 5); c'est 
du latanier qu'il retire, à l'aide d'une incision 
faite au sommet de l'arbre, cette liqueur rafraî- 
chissante connue sous le nom de calou, dont 
on peut préparer un sirop agréable, et même, 
par des procédés faciles, un véritable sucre cris- 



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4o8 DU PORT JACKSON 

tallisé; enfin, par une fermentation de quelques 

jours, une liqueur forte, enivrante, et qui tient 

lieu à la fois de nos liqueurs vineuses et spiri- 

tueuses. 

Le fruit, lorsqu'il est jeune, contient dans trois 
capsules intérieures trois masses de la grosseur 
chacune d'un œuf de poule, qui sont destinées à 
devenir des semences huileuses, mais qui , man- 
gées avant leur maturité, sont pour les habitans 
un aliment fort recherché. 

L'igname est ici d'une bonne qualité, mais 
les plus estimées viennent de l'île Solor, d'où 
l'on en apporte des cargaisons entières. Il croît 
encore à Timor un grand nombre de racines 
mangeables , mais nous n'avons pu en détermi- 
ner ni le genre, ni la famille. 

Le safran ou curcuma y est aussi très-commun 
et très-abondant; il est employé comme condi- 
ment dans la plupart des mets. C'est un des in- 
grédiens constitutifs des achars. 

Les bananes sont aussi extrêmement abon- 
dantes; il y en a plusieurs variétés, parmi les- 
quelles une très -petite d'une jsaveur très fine et 
très-agréable. Le bananier sauvage, au contraire, 
fournit un fruit sec et rempli de semences : son 
goût est mauvais; en général ce fruit est l'un des 



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EN EUROPE. 409 

principaux alimens dont les habitans fassent 
usage; ils le préparent de diverses manières, et 
le mangent cuit ou cru ; mais , grillé sous la cen- 
dre, il est moins indigeste et d'un meilleur goût. 
Le bananier croît dans toutes les expositions. 
Entremêlé avec quelques autres végétaux , il 
forme des bosquets charmans , remarquables 
surtout par la fraîcheur de la verdure et le luxe 
de la végétation. Les tiges de bananiers fournis- 
sent un fourrage agréable aux animaux : c'est 
une provision excellente pour les bestiaux qu'on 
embarque à bord des navires. 

Sur tous les points de l'île on trouve abon- 
damment du gingembre de bonne qualité; on 
l'emploie dans tous les besoins de la vie, soit 
comme excitant , comme médicament, ou pour 
assaisonner les mets : il entre, comme ingré- 
dient indispensable; dans la préparation des 
caris et des achars et dans presque toutes les 
préparations alimentaires : on le voit sur toutes 
les tables. 

Il n'en est pas de même du cardamome , qui 
est assez rare; on assure même qu'il est étran- 
ger à Timor. On mâche cette graine, surtout 
après les repas , seule ou mélangée avec le ca- 
chou, qui, de même que le cardamome 5 n'est 



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4io DU PORT JACKSON 

guère qu'à l'usage des princes du pays et des 

personnes très-riches. 

On recueille sur l'île une espèce de muscade, 
connue vulgairement sous le nom de muscade 
longue : elle est employée comme aromate et 
comme condiment. 

Le tabac est fort abondant ; les Chinois sur- 
tout le préparent avec beaucoup de soin et d'a- 
dresse; il est d'un goût fin et d'une odeur 
agréable. L'usage du tabac en poudre est ex- 
trêmement rare, s'il n'est pas nul dans ces 
régions. 

Une des substances le plus généralement 
employées dans la cuisine, à Timor, c'est le 
piment, qu'on trouve partout avec abondance; 
il entre dans toutes les préparations avec un 
tel excès, qu'il est souvent impossible aux Eu- 
ropéens de pouvoir toucher à aucun des mets. 
C'est surtout d'une espèce de très-petit piment, 
désigné par les Européens sous le nom de pi- 
ment enragé > que ces peuples font usage. 

Le calebassier vient sur tous les points de 
l'île en grande quantité : son fruit est petit et 
n'est guère employé à d'autres usages qu'à rece- 
voir la chaux vive dont on se sert pour la prépa- 
ration du bétel. Dans ce -cas elles sont ordinai- 



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EN EUROPE. 4n 

rement ciselées avec beaucoup d'adresse et de 
goût. {pLfyjjfig. 9.) 

On trouve 'le frangipanier également partout. 
Les femmes se servent de ses fleurs odoriféran- 
tes pour parfumer leurs cheveux; elles en 
tressent des guirlandes, qu'elles portent sur 
leur sein, ou qu'elles placent élégamment en 
forme d'écharpe au-dessus de l'épaule droite. 

On recueille un peu d'anis, mais la plus grande 
partie de celui qu'on consomme ici est importé 
de Batavia. Comme dans tous les pays équa- 
toriaux , les oranges , les citrons et les pam- 
plemousses sont fort abondans à Timor. Les 
oranges offrent un très-grand nombre de varié- 
tés et sont excessivement abondantes, de même 
que les pamplemousses , qui sont fort grosses. 
Les écorces de cette dernière espèce de fruit 
servent de base à une confiture qu'on prépare 
dans le pays , qui est d'une conservation fa- 
cile , et qui , par l'amertume agréable qu'on 
peut lui donner en y faisant entrer la pellicule 
extérieure de l'écorce , devient un excellent to- 
nique. 

Il existoit à Coupang dans un jardin particu- 
lier quelques pieds de vigne , originaires du cap 
de Bonne-Espérance; ils étoient foibles, languis- 



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4i2 DU PORT JACKSON 

sans et desséchés. Quelquefois on recueille des 
raisins , mais il faut pour cela que l'année soit 
moins humide et moins chaude qu'elle ne l'est 
habituellement. Comment ce fruit intéressant 
pourroit-il être vigoureux et d'un bon rapport 
sur un sol où le thermomètre , exposé au soleil 
et près de ces pieds de vigne, monte rapidement 
jusqu'à 45 d de Réaumur! 

Non-seulement on trouve à Timor plusieurs 
espèces de cotonniers proprement dits, mais 
encore on y voit en grande quantité le bel 
arbre qui produit la ouatte. La plupart des vê- 
temens des gens du pays sont tissus de ces deux 
substances, que les femmes filent avec adresse, 
et dont elles font elles-mêmes diverses étoffes. 
Mais l'indolence des habitans les empêche de 
profiter de la fertilité du sol, pour développer 
la culture de cet arbrisseau : ils se .contentent de 
recueillir pour leur usage le coton et la ouatte, 
qui se trouvent naturellement au milieu des 
forêts. 

Les attes sont communes sur les différens 
points de l'île ; on en trouve deux ou même 
trois espèces, dont la muricata, sans doute faute 
de culture , est la moins estimée. 

Le sandal , cet arbre intéressant qui parvient 



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EN EUROPE. 4i3 

à la hauteur de nos noyers, forme dans Tinté- 
rieur de Tîle des forêts entières. C'est de là que 
la Compagnie retire ces riches cargaisons qu'elle 
transporte annuellement à la Chine , et que 
les rois ses tributaires sont tenus , moyennant 
quelques bagatelles, de lui faire apporter jus- 
que dans le fort Concordia où sont les maga- 
sins des Hollandois. On sait que les Chinois 
font une consommation prodigieuse de ce bois, 
soit pour brûler devant leurs idoles , soit pour 
faire des boîtes odorantes , soit pour parfumer 
l'intérieur de leurs appartemens, ou enfin pouç 
en extraire une huile essentielle, qui leur sert 
à se frictionner au sortir du bain. 

La goïave, le jam-malac, le jambous, la gre- 
nade, se trouvent, avec profusion et de bonne 
qualité, sur tous les points de l'île. 

Un arbre remarquable par sa grandeur, par 
l'élégance de son port et de son feuillage , le ta- 
marinier est extrêmement commun aux environs 
de Coupang : quelques-uns sont d'une hauteur 
véritablement prodigieuse. On^ fait de ses fruits 
une boisson acidulé et relâchante dont l'usage 
modéré peut être très-salutaire, mais dont il fau- 
droit bien se garder d'abuser : on l'emploie sur- 
tout comme médicament. 



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4i4 DU PORT JACKSON 

Le cassier est aussi très-commun ; les siliques 
en sont belles et bien nourries; les naturels en 
emploient, comme nous, la substance qui les 
purge légèrement. 

Il croît une espèce particulière de haricots et 
de lentilles : les haricots sont inférieurs aux 
nôtres, mais la lentille, que les habitans dési- 
gnent sous le nom de cadiang, est tendre, suc- 
culente et de bon goût. 

Les mangues sont partout très -multipliées; 
avant leur maturité on les emploie avantageuse- 
ment à faire d'excellens achars. Lorsqu'elles sont 
mûres, c'est un des meilleurs fruits de ces cli- 
mats. On en fait aussi de fort bonnes confi- 
tures. 

Les pistaches ne sont pas rares, mais celles 
qu'on voit à Coupang viennent en grande partie 
de l'île Simao; on les mange ordinairement gril- 
lées sous la cendre. 

La carambole, avant d'être mûre, peut être 
confite dans le vinaigre en achars; lorsqu'elle 
est mûre, c'est un fruit aqueux et très-rafraîchis- 
sant : on en trouve partout aux environs de 
Coupang. 

Il en est de même du melon d'eau et du me- 
lon musqué. L'espèce de potiron qu'on désigne 



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EN EUROPE. 4i5 

sous le nom de girawnont est d'un excellent 
goût ; il se conserve très - long - temps , et , sous 
tous les rapports, c'est un des meilleurs vé- 
gétaux qu'on puisse embarquer à bord des na- 
vires. 

La papaye, cultivée dans les jardins, est com- 
mune et aussi bonne qu'un pareil fruit puisse 
l'être. 

Mais un des arbres les plus remarquables de 
ces régions, c'est le figuier bagnian. De l'extré- 
mité de chaque branche partent , comme on sait, 
des prolongemens filiformes qui redescendent 
vers la terre, s'y enfoncent, y poussent des raci- 
nes et deviennent eux-mêmes de véritables troncs 
réunis par leur extrémité supérieure à celui dont 
primitivement ils se sont détachés. Nous avons 
vu une pareille association d'arbres former une 
espèce d'étable très -vaste, dans laquelle cou- 
choient habituellement cent cinquante buffles 
domestiques. On se sert des pousses de cet arbre 
comme de cordes : elles sont d'une très -grande 
force. Des buffles sauvages attachés par les cor- 
nes avec ces cordes naturelles, ne peuvent par- 
venir à les rompre. 

Deux arbres très -remarquables et très -multi- 
pliés sont l'arbre à pain et le jacquier. Les 



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4i6 DU PORT JACKSON 

habitons sont avides du fruit du jacquier, 
qui est quelquefois plus gros que nos plus for- 
tes citrouilles ; les semences de cet arbre , gril- 
lées au feu , ont quelques rapports avec nos châ- 
taignes : ces fruits offrent la singularité de croître 
tout le long de la tige, et c'est une précaution 
admirable de Fauteur de la nature, car il n'y 
auroit aucune branche capable de supporter de 
pareilles masses. Le fruit de l'arbre à pain , in- 
finiment moins volumineux que celui du jac- 
quier, en diffère plus particulièrement, en ce 
qu'au lieu de ces grosses semences intérieures, 
il fournit une espèce de pulpe farineuse assez 
semblable, étant cuite, à celle de nos meilleures 
pommes-de-terre. Délayée avec du lait et assai- 
sonnée £vec un peu de cannelle et de muscade, 
cette pulpe de l'arbre à pain offre une nourri- 
ture savoureuse et délicate; mais sans cette es- 
pèce de préparation elle est fade. Le fruit pousse 
à l'extrémité des branches, ce qui n'a pas lieu 
pour celui du jacquier, ainsi que nous l'avons dit 
plus haut. 

Le bétel, plante de la famille du poivre, est 
cultivé partout, et joue un rôle trop important 
dans l'histoire économique des peuples équato- 
xiaux pour que nous ne devions pas revenir plus 



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EN EUROPE. 41? 

tard, avec quelques détails, sur son usage {poy. 
thap. xxxviii ). La consommation qu'on fait de 
sa feuille et de son fruit jeune est véritablement 
prodigieuse. A l'égard du poivre proprement dit, 
il est défendu de le cultiver, et celui qui se con* 
somme à Goupang est fourni par la Compagnie. 

La patate est très-abondante et de très-bonne 
qualité à Timor; on y trouve d'ailleurs une foule 
d'autres racines mangeables dont je n'ai pu me 
procurer les noms, et qui vraisemblablement sont 
encore inconnues de nos botanistes d'Europe. 

On rencontre communément le camphre dans 
l'intérieur de l'île. On le fait passer à Batavia, 
d'où il est ensuite envoyé en Hollande dans son 
état encore brut : il est d'une qualité fort infé- 
rieure à celui de Bornéo. 

Le bois de camouny est excessivement dur et 
pesant; c'est avec lui que les anciens habitans 
de l'île faisoient leurs massues et leurs casse- 
têtes ; c'est encore avec ce bois que les hommes 
de l'intérieur fabriquent les mêmes armes; il est 
d'une couleur jaune, comme celle du buis, croît 
très-lentement et n'acquiert jamais, m'a-t-on dit, 
plus de 3 à 4 pouces de diamètre. J'ignore à 
quelle famille il doit appartenir; je n'en connois 
ni le fruit ni la fleur. 

III, 27 



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418 DU PORT JACKSON 

Il est une autre espèce de bois qu'on trouve 
à Coupang , et que les Malais désignent sous le 
nom de cajou mèra ( bois rouge ) ; la Compagnie 
s'est réservé le droit exclusif de vendre ce bois, 
qui a une très -grande valeur en Chine. Nous 
n'avons pu savoir pareillement à quel genre de- 
voit appartenir ce bois précieux. 

Je puis en dire autant d'une espèce de racine 
que les Malais appellent mahé et qui est un poison 
excessivement caustique. Notre botaniste, M. Les- 
chenault, en fit la cruelle expérience; à peine 
toucha-t-il du bout des lèvres cette perfide racine, 
que presque instantanément sa figure se trouva 
horriblement gonflée; il fut plusieurs jours sans 
pouvoir parler et sans avaler autre chose que 
des liquides : tout l'intérieur de sa bouche chan- 
gea de peau ; et telle fut la violence des symp- 
tômes qu'il éprouva dans cette circonstance, qu'il 
paroît hors de doute que s'il avoit eu le malheur 
d'en avaler la moindre parcelle, la mort s'en 
seroit promptement suivie. C'est cependant avec 
cette racine redoutable que les Malais engraissent 
leurs cochons; mais ils la rendent propre à cet 
usage en la coupant par tranches et en la faisant 
macérer pendant quelques jours dans l'eau de 
mer. 



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EN EUROPE. 4i 9 

Parmi les fleurs agréables qu'on trouve à 
Coupang, il faut distinguer le magouri et le 
négasari, fleurs charmantes et qui exhalent le 
plus doux parfum. Tous les soirs des hommes 
chargés de ces productions odorantes traversent 
la ville en invitant par leurs cris les habitans à 
en acheter. C'est surtout alors que la plupart des 
femmes se parent de guirlandes et d'écharpes 
parfumées, ainsi que nous le dirons ailleurs. 

Nous venons de présenter une esquisse des 
principales productions végétales de Timor; nous 
avons vu cette grande île couverte de vastes 
forêts et produisant sur un sol varié, mais tou- 
jours fertile, des herbages précieux pour les 
bestiaux * des fruits succulens et des racines 
abondantes pour la nourriture de l'homme. Tant 
de circonstances réunies sont trop favorables à 
la multiplication des animaux de tout genre, 
pour que leurs diverses tribus ne se présentent 
pas à nous aussi nombreuses que belles. - 

Là se trouvent d'innombrables troupes de 
singes à aigrettes qui , multipliant dans les forets 
leurs troupeaux indociles, dévastent quelquefois 
les plantations de çiz et de maïs; leur chair est 
blanche, délicate, extrêmement tendre, et les 
naturels en font le plus grand cas. 

a 7- 



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420 DU PORT JACKSON 

Ici se présentent les tristes légions de chauve* 
souris , animaux nocturnes et voraces, qui se tien- 
nent cachés pendant tout le jour dans les creux 
d'arbres ou dans les anfractuosités des rochers : 
c'est là que les habitans tâchent de les sur- 
prendre. Armés d'un gros bâton, un ou plu- 
sieurs hommes se placent à la sortie de leur 
retraite; à mesure qu'excités par les clameurs 
des hommes qui les attaquent , ils cherchent à 
s'échapper par leur issue ordinaire , ils sont 
assommés à coups de bâtons, et deviennent la 
proie de l'intelligent Malais qui fait un très- 
grand cas de leur chair. Nous en avons mangé 
quelquefois avec plaisir. 

Le chat, redevenu sauvage, pullule dans les 
bois et les montagnes : cet animal a des formes 
plus robustes, il paroît aussi plus agile que le 
chat domestique; il est surtout plus méchant et 
plus cruel. 

Le chien est commun à Timor , mais il y est 
foible ; il a le poil ras , et se rapproche beau- 
coup du canis brevipîlis (Lih.). Il est employé, 
comme dans presque tous les pays du monde, 
à la garde dés troupeaux et à la sûreté des ha- 
bitations. 

Dans l'ordfe des pédimanes se trouve le phi- 



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EN EUROPE. 421 

landre oriental , petit animal à queue prenante , 
d'une, odeur forte et pénétrante , d'une fourrure 
fine et très-épaisse : il est commun dans Tinté- 
rieur des forêts. Ennemi des oiseaux, il en dé- 
truit un grand nombre, soit en découvrant leurs 
nids, soit en les surprenant à l'improviste. Sa chair 
est d'un rouge très-foncé, d'une odeur forte et 
sauvagine; elle se corrompt aisément, et devient, 
dans ce cas, de la plus insupportable fétidité. 

Dans les marais fangeux se vautrent habi- 
tuellement une foule de sangliers féroces et 
très -redoutables, tandis qu'autour de chacune 
des cases malaises, pullule le cochon de la Chine 
réduit à l'état domestique. Il fournit aux Ma- 
lais une viande blanche et savoureuse, une 
graisse délicate et susceptible d'être employée 
à tous ses besoins. 

Sur les revers des montagnes bondissent de 
nombreuses troupes de chèvres mambrines et 
de chèvres de la Chine, aux poils longs, soyeux 
et touffus; tandis que les troupeaux de brebis 
africaines reposent paisiblement dans les vallées. 

Le bœuf d'Europe , dégénéré par la chaleur , 
se promène d'un pas timide au milieu des bois; 
il semble craindre la rencontre de ces troupeaux 
de buffles sauvages qui se trouvent en nombre 



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4aa DU PORT JACKSON 

si considérable au milieu des forêts , qu'on peut 
s'en procurer autant qu'on en désire à moins 
d'un franc la pièce. Le même animal, réduit à 
l'état domestique , forme de grands troupeaux. 
La plupart de ces animaux ont des dimensions 
gigantesques , et méritent bien le titre que leur 
donne Ludolf de bovis inusitatœ înagnitudinis. 

Le cheval est partout aussi multiplié que le 
buffle, on en trouve une immense quantité de 
sauvages sur tous les points de l'île : les habitans 
font grand cas de sa chair, lorsqu'il est très-jeune. 
Nous venons de voir d'innombrables lé- 
gions de buffles , de cerfs , de singes , de pha- 
langers, de chats sauvages , de chauve-souris , 
de sangliers, de chevaux errans au milieu des 
forets, ou retirés dans la profondeur des rochers, 
ou se roulant dans la fange des marais ; nous 
avons vu la brebis, la chèvre et le cochon se 
répandre dans les vallées, gravir les coteaux et 
multiplier de toutes parts leurs utiles phalanges; 
il nous seroit facile maintenant de présenter pour 
les oiseaux un tableau plus animé , plus riche 
et plus agréable : mais les bornes de ce travail se 
refusent même à une simple nomenclature de 
tant d'objets. 
Il me suffira de dire que plusieurs belles e$r 



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EN EUROPE. 4a3 

pèces de perroquets, de perruches, de cacatoès, 
embellissent les forêts; qu'on y retrouve une 
grande quantité de passereaux, deux espèces de 
calaos; plusieurs merozes, de charmans alcyons; 
beaucoup de pigeons, entre autres l'aromatique; 
cinq espèces de tourterelles, presque toutes de 
la plus grande beauté ; une espèce de perdrix , 
trois espèces de cailles. Autour des habitations 
pullulent ensemble les poules d'Europe et de 
l'Inde, dont une a la chair, la peau et même les 
os absolument noirs, ce qui ne l'empêche pas d'ê- 
tre d'un goût très-délicat; les mêmes poules, re- 
devenues sauvages, se trouvent en grand nombre 
au milieu des forêts où elles ont, dit-on, perdu 
leur N voix. Dans toutes les mares , comme sur 
la rivière de Coupang, on voit nager des troupes 
nombreuses de canards et d'oies domestiques 
qui , transportés d'Europe , de l'Inde et de Ma- 
nille, ont également bien réussi. Plusieurs es- 
pèces de hérons , de courlis , de pluviers , de 
mauves, de fous, etc., se montrent sur les ri- 
vages de la mer, sur ceux des rivières, et par- 
tout en nombre prodigieux. 

Les quadrupèdes ovipares présentent les mê- 
mes richesses; depuis la tortue franche et le car- 
ret, depuis le crocodile jusqu'au charmant lézard 



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4a4 DU PORT JAGKSON 

volant , tous les genres se reproduisent ici: 1| 
en est de même des, reptiles; depuis le boici- 
ninga qui, dans la profondeur des forets, dévore 
les hommes, les chevaux et les buffles, jusqu'au 
foible reptile dont le venin redoutable faillit en^ 
lever M. Lesueur ( tom. I, pag. 327 ) , que de 
nuances dé forces, de proportions, de couleurs 
et d'habitudes ! 

Même sujet d'admiration dans l'innombrable 
famille des poissons. Quelle variété prodigieuse! 
Les raies qui se complaisent dans la vase ; les. 
pleuronectes qui cherchent les fonds sablon- 
neux; les murènes amies des roches; les perches 
qui préfèrent la grève ; les balistes qui aiment 
à vivre au milieu des madrépores; les cottes qui 
rampent sur les hauts-fonds; la scorpène volante 
qui s'élance au-dessus des flots; en un mot, tou- 
tes les espèces diverses trouvent également à se 
satisfaire dans cette baie favorisée de la nature. 

A l'égard des mollusques mous, la même 
fécondité se fait remarquer sur les rivages de 
Timor , et je ne crains pas d'exagérer en assurant 
que, dans la seule baie de Coupang, il en existe 
plus d'espèces qu'on n'en connoît encore en his- 
toire naturelle. On en pourroit dire presque au^ 
tant des mollusques testacés. Rien n'est compa* 



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EN EUROPE. 42 5 

rable à la multitucfc prodigieuse de ces animaux, 
à la variété des individus qu'on y trouve et que 
nous y avons recueillis. 

La plupart de ces animaux offrent à l'homme 
une nourriture qu'il regarde , avec raison , 
comme délicieuse ; et rien n'est curieux comme 
de voir des milliers de Malais descendre, à marée 
basse, sur le rivage de la mer pour y prendre 
les coquillages qui forment unie partie de sa 
nourriture habituelle. 

La nature fut ici également prodigue en crus- 
tacés; les torrens, les rivières , les rivages de la 
mer, fournissent une énorme quantité de crabes, 
de langoustes, d'écrevisses, de homards qui pour- 
roi ent presque seuls suffire aux besoins d'une 
population nombreuse. 

Les arachnéides, les insectes, les échinodermes , 
se montrent avec la même abondance et la plus 
inépuisable fécondité. 

Nous parlerons plus tard (chap. xxxvu) des 
prodigieux travaux dûs aux zoophytes ; des ré- 
cifs qu'ils projettent de toutes parts, des monta- 
gnes qui paroissent être exclusivement leur ou- 
vrage : monumens d'une activité inconcevable, et 
çlont l'origine remonte à la plus haute antiquité. 

On voit par cet aperçu des principales pro- 



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4*6 DU PORT JACKSON 

ductions végétales et animal^} de Timor, que nul 
sol ne fut plus libéralement partagé par l'auteur 
de la nature , et que pour aucun peuple il ne fit 
autant que pour celui de ces rivages : sans tra- 
vail, sans sueur, sans prévoyance, l'homme trouve 
à toutes les époques de l'année, et pour ainsi dire 
autour de sa cabane , les fruits les plus savoir 
reux, les plus variés; les animaux les plus salu- 
bres et les plus propres à satisfaire ses besoins. 

Tant de faveurs et de prévoyance rendraient 
cette île un séjour de délices, si l'insalubrité du 
climat ne venoit souvent rappeler l'homme aux 
misères dont il est inséparable, et compenser par 
des maux réels une masse aussi grande de ri-* 
chesses et de bienfaits. 

Pendant que nos observateurs se livraient 
aux plus utiles travaux, nous faisions en rade 
toute la diligence possible pour mettre sous 
voiles incessamment. 

. Nos vivres étoient embarqués, nos instruroens 
d'astronomie rapportés de l'observatoire , quand 
la désertion de six des meilleurs matelots du 
Géographe vint nous forcer, tout- à -coup, à 
retarder notre départ. L'état de foiblesse de l'é- 
quipage, non moins diminué par les maladies, 
qu'épuisé par les fatigues inséparables du voyage, 



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EN EUROPE. 427 

nous faisoit attacher une grande importance à 
retrouver nos déserteurs; aussi prîmes-nous, 
sur-le-champ, de concert avec le gouverneur, 
les mesures les plus efficaces pour découvrir le 
lieu de leur retraite. 

Le i er juin, deux d'entre eux revinrent à bord, 
désespérant sans doute de pouvoir long-temps se 
soustraire aux recherches que nous faisions de 
tputes parts, et voulant éviter la punition qui 
leur eût été infligée, si on les avoit ramenés de 
force. Deux de leurs camarades, qui s'étoient 
cachés sur Vile Bourou, au nord de la baie, 
furent repris par nos détachemens. Enfin, pour 
pe pas retarder indéfiniment notre départ, nous 
nous décidâmes à laisser les autres à Timor, dans 
le cas où ils ne seroient pas rentrés avant deux 
jours. 

Le a, nous prîmes congé du gouverneur, et 
fîmes à bord nos derniers préparatifs d'appareil- 
lage. La difficulté de relever nos ancres d'af- 
fourche, profondément enfoncées dans une vase 
molle et tenace, rendit ces dispositions assez 
longues. 

Indépendamment de nos dyssentériques , dont 
j'ai déjà parlé, et de notre estimable botaniste, 
M. Leschenault, que sa mauvaise santé obligea de 



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4^8 DU PORT JACKSON 

rester à terre, notre astronome, M. Bernier, étoit 
aussi fort affoibli. Frappé de l'idée que s'il retour- 
noit en mer, il ne reverroit jamais sa terre natale, 
il avoit voulu débarquer. Poursuivi sans cesse 
par les plus funestes pressentimens , il étoit de- 
venu sombre et rêveur; il parloit de sa mère, de 
sa famille, de ses amis, et s'affligeoit lui-même 
du chagrin que sa mort devoit causer aux per- 
sonnes qui lui étoient chères. Cependant un 
excès de zèle l'emportant bientôt sur des con- 
sidérations qu'il regardoit comme pusillanimes, 
il ne jugea pas que cet état d'indisposition fut 
de nature à l'empêcher de continuer le voyage ; 
il sentit combien sa présence étoit utile dans 
une expédition où les observations astronomi- 
ques sont de la plus grande importance, et se 
détermina à suivre les nouvelles chances de 

notre navigation L'infortuné n'avoit, hélas! 

que trop bien prévu quelle devoit être sa desti- 
née ! Mais n'anticipons point sur les événemens. 
M. Brévedent, mon second sur le Casuarina, 
ayant obtenu depuis quelques jours, pour rai- 
son de santé, de passer à bord du Géographe, 
M. Ransonnet, officier plein de mérite et d'ins- 
truction, destiné à le remplacer, voulut bien 
consentir à partager mes travaux et toutes les 



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EN EUROPE. 429 

fatigues inséparables d'une navigation faite sur 
un navire aussi petit et aussi frêle que le mien. 
Le 3 juin , à neuf heures du matin, dès que la 
brise se fut élevée, le commandant fit le signal 
d'appareillage et mit sous voiles un instant après. 
Le Casuarina se disposoit à le suivre, lorsque des 
sept cochons qui y av oient été embarqués, quatre 
se jetèrent à la mer et nagèrent vers la ter^e. 
Cette perte de la plus grande partie de mes 
rafraîchissemens me fut fort sensible; mais il 
n'y avoit point de remède ; il m'étoit impossible 
de m'arrêter plus long-temps : le Géographe, 
qui s'éloignoit sous toutes voiles, me réitérant 
l'ordre formel d'appareiller avec célérité, je ne 
tardai pas à le suivre; et dès que je l'eus rallié , 
nous fîmes route de conserve, pour doubler au 
nord et à l'ouest l'île de Simao. Les calmes qui 
nous contrarièrent au milieu du jour, ne nous 
permirent pas de dépasser pendant la nuit le 
parallèle de cette île. 



FIN DU XXXI e CHAPITRE ET DU TOME TROISIEME. 



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TABLE 

DES CHAPITRES DU TROISIÈME VOLUME. 



LIVRE IV. 



DU PORT JACKSON A LA TERRE d'ARNHEIM, INCLUSIVEMENT : 

RETOUR EN EUROPE. 

Pages. 

(chapitre XXII. Ile King : îles Hunter : partie nord- 
ouest de la terre de Diémen; du 18 novembre au 
27 décembre 1802 3 

Chap. XXIII. Histoire de l'Éléphant marin, ou pho- 
que à trompe (Phoca proboscidea N. ) : pèches des 
Ànglois aux Terres australes ^ . . 55 

Chap. XXTV. Retour à la côte Sud-ouest de la Nou- 
velle-Hollande : île des Kanguroos; du 27 décem- 
bre 1802 au'i er février i8o3 116 

Chap. XXV. Golfes de la côte Sud-ouest de la Nou- 
velle-Hollande ; du 10 janvier au 2 février i8o3. i$5 

Chap. XXVI. Suite de la côte Sud-ouest : îles Saint- 
Pierre et îles Saint-François; du i er au 17 fé- 
vrier i8o3 i65 



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43a TABLE, 

Pages. 

Chap. 3ÇXVII. Opérations à la terre de Nuyts : 
séjour au port du Roi -Georges; du i5 février 
au 8 mars i8o3 221 

Chap. XXVIII. Nouvelles opérations à la terre de 
Leuwin : retour à la terre d'Edels; du 7 au 16 
mars i8o3 269 

Chap. XXIX. Nouveau séjour à la terre d'Endracht; 
entrevue périlleuse avec les sauvages de cette con- 
trée; description de leurs diverses espèces d'habi- 
tation; du 16 au 26 mars i8o3 282 

Chap. XXX» Deuxième campagne à la terre de Witt ; 

nouvelle reconnoissance de l'archipel Bonaparte; 

.mouillage aux îles de l'Institut; rencontre dune 

Ûotille malaise; pêche des holothuries ou tripans; 

du 27 mars au 29 avril i8o3 333 

Chap* XXXI. Second séjour à Timor : course à Babao 
et Olinama ; chasse du crocodile ; productions de 
Coupang et de ses environs; du 3o avril au 3 juin 
i8o3 3 7 3 



FIN DE LA TABLE. 



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